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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

Citation (27) : les merdificateurs 19 mars 2026


Spéciale dédicace aux personnes dont le métier consiste à pourrir la vie des autres : une catégorie particulièrement toxique de bullshit job, les merdificateurs. Celles et ceux qui sont payés pour faire de la merde. Celles et ceux dont le travail n’est qu’une suite sans fin d’actions volontaires visant à dégrader l’expérience des utilisateurs.

Ou, en anglais dans le texte, les enshittificators. Merci à Cory Doctorow d’avoir inventé le mot en 2022.

Remplacer par un robot indigent une réelle compétence humaine pour faire de l’assistance aux clients. Rendre payants des services très utilisés qui étaient auparavant gratuits. Interrompre un usage pour diffuser des publicités. Rendre obligatoire le paiement et/ou la divulgation de données personnelles afin de pouvoir bénéficier d’un accès auquel on a légitimement droit.
…la liste est, hélas, sans fin.

J’ai la prétention dans mon travail d’améliorer, ou de ne pas empirer, l’usage des produits ou services sur lesquels j’interviens.
Vous, vous faites du sabotage. Nous ne sommes pas amis.

 

Low tech, High tech. Doucement, la tech 2 septembre 2025


Nous en parlions il y a peu avec Laurent Marty sur Linkedin : comment les informaticiens révolutionnaires des années 1960-70, semblant agir pour la démocratisation émancipatrice de l’information, se sont-ils retrouvés à la tête d’entreprises mondiales qui font figure aujourd’hui d’annexes des ministères de la surveillance publique, quand ils n’incarnent pas les Thénardier de l’esprit start up ?
J’ai tendance à penser, rétrospectivement, que ce après quoi ils couraient n’était pas tant l’émancipation que leur propre enrichissement, sans code d’honneur ni noblesse d’intention.
Google, Microsoft, Amazon, Apple, Meta, Palantir, Flock, & compagnie, sont ainsi devenus les représentants indispensables et omniprésents de la High tech mondiale, auxquels on n’oubliera pas d’ajouter toutes les autres entreprises, grandes ou moins grandes, américaines ou pas, qui promeuvent, et reposent sur, le même modèle techno centrique.

A titre de symbole, j’attire votre attention sur l’étymologie grecque du mot méta, la société-mère de Facebook, Messenger, Instagram et WhatsApp. En effet, μετά n’est pas qu’un préfixe.
Dans la mythologie, Méta fut la première femme d’Egée, roi d’Athènes, et ce couple n’eût jamais d’enfant. C’est une évocation qui ressemble à un avertissement : ce système ne génère pas de descendance, il est stérile.

William Gibson écrivait en 1993 : « Le futur est déjà là, mais il est encore inégalement réparti. »
Or, en 2025, les télécommunications, le web, les appareils digitaux, sont présents partout, ils n’ont plus rien de nouveau.
Les entreprises qui fournissent toutes ces choses ont cessé depuis longtemps d’être elles-mêmes innovantes. La seule chose qu’elles font très bien, c’est grossir. Certaines d’entre elles sont même moins connues pour ce qu’elles fabriquent que pour leur taille : ce sont les Big tech.
Alors qu’est ce qui pourrait représenter l’oscillation discrète, le signe d’avenir, si inégalement réparti qu’il est encore indétectable ? Dans le domaine des technologies, qu’est-ce qui représente aujourd’hui le signal faible ?

Nous pouvons (re)penser ce qui fait une technologie utile. Elle répond à un besoin concret, elle est située dans un lieu réel, pour un acte d’usage banal.
Apparaît alors l’idée que la technologie utile possède aussi une dimension de simplicité. Il n’y a pas du tout une absolue nécessité que la réponse à mon besoin soit chère et hautement complexe.

Les représentants de la High tech, la presse spécialisée, et même nos gouvernements, nous ont pourtant habitués à ces arguments, dont la première fonction est d’entretenir les positions dominantes et leur obésité. C’est l’auto-entretien du système stérile je parlais ci-dessus.
Mais est-ce pour autant réellement indispensable ?

L’esprit critique et un peu de discernement peuvent aider à nous recentrer sur l’essentiel.
De quoi ne peut-on pas se passer lorsqu’on parle d’innovation ?
C’est le moment de parler de Low-tech.

A Londres, ce qui avait commencé par une initiative de quartier pour mesurer la pollution est devenu les Breathe London communities, sous la coordination de l’Imperial College. Le besoin concret de savoir quelle est la qualité de l’air, à l’échelle d’une rue, d’un tunnel de métro, ou d’un pâté de maisons, est pris en charge par des associations de riverains, avec leurs propres capteurs peu coûteux, et dont la fiabilité est cependant certifiée. Et cette mise en œuvre décentralisée couvre le besoin d’information de 8 millions d’habitants.

Dans la ville de Lyon, ce sont des parents d’élèves qui ont commencé à installer du photovoltaïque sur un toit de collège, ce qui a donné naissance en 2016 à la coopérative Un Deux Toits Soleil. Et, onze ans plus tard, ils en sont à leur 23e installation.

Des initiatives de ce type existent partout dans le monde, sur tout plein de sujets, y compris dans des endroits où la connectivité et l’énergie sont faiblement disponibles (pas de réfrigérateur électrique sous la main ? Faites un zeer !).


La Low tech n’a pas de définition figée, c’est un mouvement informel qui a ses divergences et ses variantes. Mais, dans sa philosophie, elle n’est pas une invention récente, et n’a rien d’exceptionnel, c’est ce qui la rend si accessible.
Nos aïeux appelaient simplement cela « faire les choses ». Parce qu’après tout, c’est bien comme ça que la technologie s’est répandue depuis la première pointe de flèche en silex. Pour désigner la même idée, les Indiens ont le mot Jugaad, les Chinois 自主创新, les Allemands Trick17, ou encore les Brésiliens la gambiarra.

Ce qui est exceptionnel par contre c’est que nous ayons quasiment oublié que le Low existe, alors qu’il est le fondement de toute culture technique. C’est quelque chose qui s’apprend et se transmet vite, et c’est bien le cœur de cet article : la réappropriation du domaine technique, grâce à un apprentissage publiquement accessible (lisez-moi jusqu’à la fin !). Mais, pour le moment, reconnaissons qu’à force de déléguer notre capacité à faire les choses, elle nous a été confisquée.


Les acteurs majeurs de la technologie ont donc réussi à nous convaincre qu’ils sont un passage obligé, et que nous ne pouvons pas nous passer de leurs services, ni du fait de payer pour leurs services… alors que, si, on peut très bien le faire.

Ainsi, pour accéder à internet malgré l’embargo américain, les habitants de Cuba ont eux-mêmes déployé le réseau SNET (street internet). Et, 3800 kilomètres plus au nord, pour palier aux tarifs exorbitants des fournisseurs locaux, les habitants de New-York ont fait pareil avec NYC Mesh, qui sont toutes les deux des solutions de réseau MESH décentralisé tout à fait fonctionnelles.

Low-tech n’est donc sûrement pas synonyme de bricolage approximatif avec du scotch et des pinces à linge.
Le Low, en l’occurrence, ne porte pas sur les compétences requises, mais sur l’utilisation minimale des ressources pour répondre pleinement à un besoin réel.
Et, si j’étais un peu taquin, je pourrais dire que la High tech sait très bien faire l’inverse : se faire payer très cher, pour consommer énormément de ressources, et répondre à aucun besoin.
Contrairement à la Low tech qui vise à être toujours utile, dans la catégorie High tech il y a donc à la fois de l’utile et de l’inutile.
Voilà qui incite à apprendre à faire la part des choses.

Il s’agit alors de penser l’articulation de la Low et High tech. C’est cela, le signal faible technologique.

Répétons le : il ne s’agit pas d’opposer High et Low. Il s’agit de savoir les rendre complémentaires l’une de l’autre.
Il n’est pas inutile non plus de signaler que la Low tech est avant tout une manière d’envisager des solutions pour qu’elles soient simples (pour l’usager), robustes (pour la maintenance), et durables (pour la communauté).
Cette posture incite à se demander si la réponse à un besoin nécessite vraiment de la technologie.

En effet, l’innovation au sens large n’est pas nécessairement technologique, ni même matérielle.
Cette vérité est trop souvent éludée par la High tech, qui démontre ainsi son gigantesque biais techno-solutionniste (cf. ci-dessus, 1er et 2e paragraphes).
La Low tech, dans son souci de moindre impact, se pose réellement la question : nous avons besoin d’une solution, doit-elle être basée sur une production technique ? Et, si et seulement si la réponse est oui, alors l’enjeu majeur consiste à atteindre l’optimum technologique. Le juste milieu. Le moment d’équilibre où on constate qu’en faire moins serait ajouter de la fragilité, et en faire plus serait ajouter du superflu.

Dans le domaine des transports, on citera l’essor récent d’une technologie Low tech centenaire, simple, robuste, et durable… j’ai nommé : le vélo.
Gardons en tête que « la technologie » est en effet un domaine qui brasse large, et dépasse de très loin le seul numérique en lien avec internet.

(et inutile de préciser que, dans un tel état d’esprit, vous ne pouvez que regarder avec pitié tous les fétichistes promoteurs de la prochaine « grande révolution technologique » dans le domaine de Ceci, ou Cela… comme par exemple les taxis volants, les véhicules sans conducteur, ou les usines de captation de carbone dans l’air)

Ce que promeut la Low tech, dans tous les domaines, c’est un esprit de lean innovation : une innovation svelte, simple, bon marché, réparable, et ouverte (et même pas toujours technologique); au lieu des sempiternels choix d’innovation lourde, complexe, chère, non réparable, et fermée (et toujours basée sur la technologie).

A ce titre, parce qu’elle revendique l’ouverture, cette innovation svelte est d’abord un état d’esprit collectif. Il faut la participation active des communautés qui vont en bénéficier, et ce sont elles qui vont penser, mettre en œuvre, et gérer, la solution à leur problème.
La Low tech repose avant tout sur l’intelligence collective, c’est donc un facteur de cohésion sociale.
Et comme ses productions sont simples, robustes, et durables, elles sont un facteur de résilience.
Pour prendre un scénario catastrophe de grande ampleur : la prochaine grande panne qui touchera l’un de nos réseaux stratégiques (je parle au futur : la question n’est pas ‘si’, mais ‘quand’) nous mettra à genoux, parce que nous en dépendons et nous ne pouvons pas nous en passer.
Mais, quelque part entre ces infrastructures vitales mais fragiles, et la résilience de la population, il y a une place pour une Low tech qui nous rend capables de faire face à une interruption de fonctionnement de ladite infrastructure. Ce n’est pas une recette miracle, mais c’est une configuration qui permet qu’un incident ne se transforme pas en crise, ou qu’une crise ne se transforme pas en catastrophe.

La couche protectrice de Low tech offre, dans ce contexte, une dimension de rusticité et de solidarité communautaire qui seront un, sinon le, facteur majeur de la résilience collective
(contrairement aux survivalistes qui s’enfermeront dans leurs bunkers et mourront de leur égoïsme, faute d’avoir compté sur, et contribué à, l’entraide mutuelle ouverte).
Tout cela sans compter que, tels les enfants derrière le joueur de flûte de Hamelin, en adoptant la High tech, nous nous mettons en dépendance de ceux qui la produisent. Tant qu’ils portent le drapeau d’un allié militaire fiable, c’est un risque irréaliste. La situation change radicalement lorsque l’allié fait la preuve qu’il ne l’est plus.
Si vous avez un doute sur la pertinence de l’idée, allez donc demander aux Ukrainiens. Si vous travaillez pour la Protection Civile, relisez ce paragraphe plusieurs fois.

La dimension participative et décentralisée de la Low tech illustre l’idée qu’une population impliquée est un facteur de performance de sa propre vie quotidienne.
Je vais oser le parallèle avec les travaux d’Elinor Ostrom qui, en 2019, fut la première femme à recevoir le prix Nobel d’économie, pour avoir mis en évidence que lorsqu’un groupe local prend en charge la responsabilité du fonctionnement d’une ressource commune (un « bien commun »), ce groupe obtient de meilleures performances qu’une gestion par un acteur public (l’Etat), ou privé (l’entreprise).

Un village rural du nord de l’Angleterre peut ainsi s’équiper seul en infrastructure à fibre optique très haut débit sans intermédiaire, en trois jours, et de manière 35 fois plus performante que la moyenne nationale. C’est tellement efficace que l’initiative locale est devenue une coopérative rentable. Leur stratégie, dite JFDI (en anglais dans le texte : Just Fucking Do It), est donc reproductible et viable.
Orstrom appelle cela l’autogouvernement, qu’on pourrait comprendre comme une forme de gestion par les pairs. Rien d’étonnant donc à ce que le modèle organisationnel privilégié soit celui de la coopérative ou de l’association, qui regroupent de manière autonome les personnes les plus à même de prendre des décisions qui les concernent en propre.

L’innovation technologique peut donc tout à fait avoir une origine locale, répondre à un besoin important, et ne dépendre de personne d’autre que de ceux qui sont intéressés par son bon fonctionnement. Pour gérer une ressource partagée, comme une nappe phréatique, une forêt, un immeuble, un réseau haut débit, ou même une ville ou un quartier dans une ville, la seule ressource indispensable c’est la communauté locale.
Que vous soyez ingénieur, bricoleur, ou pas, n’a pas grande importance, puisque c’est un élément que la Low tech sait prendre en compte : la démarche est collective, et basée sur le partage des savoirs. Par effet de proximité, la connaissance technique se diffuse ainsi dans la population : cohésion sociale et résilience marchent ici main dans la main, et s’accroissent mutuellement.
Alors il n’est pas exagéré de dire que l’innovation la plus importante qu’apporte la Low tech est sociale et organisationnelle.
De ce point de vue, la capacité de discernement fait aussi partie de ce qui est diffusé, notamment vis-à-vis de la superstition que la technologie est la réponse standard à n’importe quel problème.
Une culture technique digne de ce nom sait tout à fait renoncer à une production quelconque, si une autre solution semble davantage pertinente.

Les 7 critères du Low tech. 
Merci à Arthur Keller et Emilien Bournigal.

La production de technologie est toujours la conséquence d’une certaine posture intellectuelle individuelle, de valeurs collectives, et d’un contexte sociologique plus vaste.

Ceux qui ont théorisé la Low tech y ont intégré la préoccupation sociale et écologique parce que c’est le modèle de société qu’ils promeuvent, d’une part, et, d’autre part, parce que c’est logiquement à cela qu’on aboutit lorsque les principes de fonctionnement sont basés sur l’implication collective et le recours au moins de matière et d’énergie possibles. Efficace, sociale, écologique : c’est à ça qu’on reconnait la Low tech dans ce qu’elle produit. Et, esthétiquement, nous sommes très proches de l’esprit Solar punk.

Et, non, ça ne sera pas une ‘mode’ ou une ‘tendance’ vouée à s’évaporer sans prévenir. Nous sommes en train de parler de précurseurs.
Parce que, quoiqu’on en pense, les faits sont têtus, et la crise écologique ne va pas aller en s’améliorant, et, visiblement, la crise des inégalités sociales non plus. Les contraintes climatiques vont s’imposer à tous, mais tous n’auront pas les moyens d’y faire face en dépensant beaucoup d’argent. De gré ou de force, il va falloir répondre à certains besoins avec des solutions de basse intensité technique, qui coûtent moins, voire qui ne coûtent pas.
…et je suis bien certain que ceux qui ont de l’argent à dépenser seront aussi intéressés par ces solutions qui coûtent moins, voire qui ne coûtent pas.

En particulier, vis-à-vis de la crise climatique, il y aurait beaucoup à dire sur la notion de maladaptation, qui, la plupart du temps, est provoquée par des idées issues de la High tech. Et, comme il ne s’agit pas de les mépriser par principe, reconnaissons qu’il y en a évidemment des bonnes. Mais pas tout le temps, ni partout. D’où l’idée de ne pas tout penser de cette manière là. Cf. le débat affligeant sur les climatiseurs en France, après les épisodes de chaleurs extrêmes en mai et juin 2026.
Typiquement, la rénovation de nos bâtiments est un sujet qui se prête parfaitement à une démarche Low tech à très grande échelle, parce que nous sommes tous concernés, et que nous en avons besoin en masse : maisons, immeubles, écoles, hôpitaux, lieux publics, etc. Pour l’inspiration, vous pouvez lire ça, ceci, ou encore cela.
Et dans ce sujet vraiment très vaste, il y a bien entendu une place pour l’articulation du High et du Low.
Le Low, par exemple, ne sait pas fabriquer des panneaux solaires, ou des fenêtres en triple vitrage à lames d’argon. Mais il sait produire plein d’autres choses pas moins utiles, durables, et peu, ou pas, consommatrices de ressources, dans lesquelles peuvent venir s’intégrer des éléments High tech.

Il n’est pas besoin de verser dans le catastrophisme pour faire le lien avec le scénario dont je parlais ci-dessus : des bâtiments mieux isolés du chaud et du froid, et capables par exemple d’auto-produire une énergie minimale hors du réseau national pendant, mettons, 72 heures, nous permettront d’encaisser le premier choc d’une panne d’infrastructure. Car les probabilités de ce genre de panne sont démultipliées, dans la mesure où nos infrastructures majeures sont des éléments fragiles, qui baignent dans un environnement climatique, et géopolitique, de plus en plus instable (comme ceci en 1999, cela en 2020, ou encore ceci en 2024), sans parler des hackers et autres malfaisants en tout genre, notamment notre ex- allié fiable.
…Et, bien entendu, si votre maison, votre immeuble, votre mairie, ou votre école, fait la preuve de sa résilience thermique, et peut même peut produire sa propre énergie 72 heures, alors pourquoi pas 72 jours, ou 72 mois, hein ?

A la ville comme à la campagne, à la mer comme en plaine, à la montagne, et en outremer, on parle là de millions de bâtiments et de leurs à-côtés : des murs, des toits, des bardages, des systèmes de ventilation, des systèmes de production d’énergie domestique, des ouvrants, des huisseries, des combles, des caves, des câblages, des appareillages ménagers, des tuyauteries, des extérieurs, des cours, des jardins, etc.
Aucun acteur n’a assez de ressources à lui seul pour prendre cela en charge financièrement (Elon Musk ou Jeff Bezos pourraient, s’ils voulaient, mais ils ne veulent pas). On n’attendra donc aucune aide providentielle venue de l’extérieur.
Et l’Etat lui-même a suffisamment fait la preuve de sa préférence pour l’ignorance, le déni, et l’inaction face à tous ces sujets. On ne comptera donc pas sur lui. Si vous êtes ministre, député, sénateur, ou préfet : je parle de vous. Relisez cette phrase plusieurs fois.

Le niveau décisionnel directement concerné est celui des municipalités, des intercommunalités, et des régions, avec l’appui d’associations d’experts locaux, et d’agences publiques comme la remarquable Ademe.
Nous avons besoin de leur capacité d’être des accélérateurs horizontaux et de proximité -par opposition à une force verticale de freinage comme l’est devenu l’Etat.
Et, de la même manière qu’il y a eu un fort élan de politiques publiques locales pour favoriser l’usage du vélo, ou du tri des déchets, on ne peut qu’insister _l o u r d e m e n t_ sur l’intérêt qu’il y aurait à autant de volontarisme incitatif, législatif et réglementaire en faveur de la Low tech urbaine.
Ce serait, en tout cas, bien plus « durable » que de promouvoir à n’en plus finir la construction de bâtiments neufs qui sont eux-mêmes inadaptés parce que le Code de la construction n’est pas à jour du concept de réchauffement climatique, tout en n’abordant jamais le sujet de l’adaptation de la totalité du parc immobilier déjà existant.
Et tout cela n’a rien d’utopique, ça a déjà commencé. Pour ne parler que de la France, les villes de Bordeaux, Lille, Lyon, Paris, Poitiers, et Strasbourg sont engagées dans une telle démarche depuis des années. Cliquez ici pour le rapport d’études sur la Low tech urbaine en 2022 (format PDF).
Bien entendu, ça ne va pas assez vite. Certes. Mais c’est efficace. Ce n’est donc pas un problème de performance des réalisations, c’est un problème de volume de ce qui est réalisé. 

En conséquence de tous ces éléments, en termes de compétences, tous les établissements d’enseignement seraient bien avisés de sortir sans attendre des cursus en Low tech : en ingénierie et télécommunications, en design, en tourisme et loisirs, en architecture, en bâtiment et travaux publics, en transports et logistique, en agro-écologie, en urbanisme, en management et gestion, en informatique et électronique, en santé, en administration publique, etc.
Pour chacun de ces domaines, la difficulté sera moins de produire de la connaissance opérationnelle que de faire de ces professionnels des personnes qui soient également compétentes en travail collaboratif et en coordination d’équipes.
Il y a, heureusement, des précédents qui permettent de ne pas partir de zéro. L’innovation ouverte, basée sur le ODOSOS (Open Data, Open Source, Open Standards), a déjà fait ses preuves. De même, les informaticiens utilisent depuis vingt ans les méthodes basées sur le Manifeste Agile qui est parfaitement transposable (dans le même registre, il existe des hackatons Low tech).
Et enfin, pas des moindres, les designers ont le Design Thinking, qui sert précisément à rassembler des non spécialistes vers un objectif de production commun. En tant que méthode d’innovation collective, le design thinking a été inventé pour ça.
En bref : les méthodes existent, les techniques par métier existent, l’effort consiste maintenant à les rassembler en pédagogies cohérentes qui ne demanderont à leur tour qu’à être élargies, diffusées, affinées.

Les étudiants (et leurs parents) qui protestent contre ce qu’on leur apprend dans leurs études supérieures laissent penser qu’il y a déjà une forte attente en ce sens, et une immense envie de s’impliquer dans ces domaines, et avec cet état d’esprit. Eux ont déjà compris que le contexte sociologique et climatique a changé, et que les enseignements du monde-d’avant ont grand besoin d’une mise à jour. Sans quoi, l’enseignement général, technique, professionnel, universitaire, et la formation continue, connaîtront aussi leur maladaptation.
Ce qui manque pour officialiser ces compétences, c’est la phase de conception, qui aboutisse à des maquettes pédagogiques, qui deviendront des offres de formations à part entière : des cursus, des stages d’application, des partenariats Erasmus, et des diplômes de spécialité.
On pourra me reprocher de vouloir institutionaliser la Low tech… et c’est en effet un risque qu’il faut éviter, car les communautés locales seraient alors rapidement dépossédées de leur rôle central.
Je ne promeut pas la prise de contrôle, mais la facilitation. Et sans un minimum d’imbrication avec les structures officielles, comment dépasser le stade micro-artisanal ? En cohérence avec la stratégie JFDI, nous avons besoin de beaucoup plus.

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Il faudra pour cela que les institutions acceptent de questionner l’idée que la High tech porte déjà, et exclusivement, toutes les réponses. C’était peut-être une illusion qui pouvait passer pour vraie au XXe siècle, mais ça ne l’est clairement plus au XXIe.
Avec sa préoccupation de moindre impact sur le monde alentour et de participation de la communauté des usagers, on pourrait même dire que la Low tech est une High tech qui a atteint l’âge adulte, et est devenue -enfin !- responsable.
Il est grand temps que les deux modèles technologiques apprennent maintenant à vivre ensemble, chacun là où il est bon, et en complémentarité l’un de l’autre.

Le moment est donc venu  de reprendre collectivement une capacité d’initiative, de choix, et d’action vis-à-vis de la technologie.
Et aussi vis-à-vis de notre futur, celui qui est déjà présent, mais encore inégalement réparti.

 

Anthropologie de la science en transe : la TCAI 1 août 2025


Gerd Altmann / Pixabay

1. Introduction : le choix du sujet

Comme tout autre évènement d’interaction sociale, un « terrain » en anthropologie n’est finalement pas autre chose qu’un moment de convergence de biographies. C’est la rencontre de personnes qui se (re)trouvent à un moment donné, à un endroit donné.

C’est ainsi que je me suis rendu un matin de juin 2024, au nord de Paris, pour un stage d’initiation à la transe cognitive auto-induite (TCAI).

L’idée n’était même pas d’y mener un travail d’enquête, j’étais là à titre individuel, pour poursuivre une démarche personnelle. Mais la puissance de ce que j’ai vécu, et les potentialités, individuelles et collectives, m’ont convaincu qu’un article comme celui-ci méritait d’être écrit.

C’est le premier du genre sur le thème de la transe cognitive auto-induite (TCAI). Nous parlerons donc d’anthropologie exploratoire, avec tous les manques et les défauts que cela implique, j’en ai parfaitement conscience.
Les seules références à une ‘expérience intérieure’ seront les miennes, sans engager personne d’autre. Et les autres informations présentées ici sont de notoriété publique et publiquement accessibles.
L’originalité de ce texte, s’il y en a une, est de proposer une synthèse. Et l’objectif est donc moins d’aboutir à des « conclusions » que de fournir des éléments liminaires pour de futures études.

C’est aussi la confirmation que, parfois, ce n’est pas le chercheur qui choisit son sujet mais l’inverse.

Cet article est rédigé à titre personnel, sans financement, ni affiliation institutionnelle.
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2.1 Sur la distance culturelle, l’ethnologie du proche, et l’auto-ethnographie

Le travail anthropologique consiste, de manière faussement anodine, à relater la vie des autres, afin de décrire comment ils comprennent leur propre existence, et fonctionnent comme un ensemble social spécifique.

Il est ainsi possible de parler de la culture d’un groupe d’individus qui produisent collectivement leur propre répertoire de comportements [Laland et al., 2003]. > Toutes les références sont rassemblées dans la bibliographie, en fin d’article.

De ce point de vue, qu’un anthropologue mène un travail d’enquête au sein de sa propre culture, n’est pas une étrangeté sous prétexte qu’il en serait trop proche. [Peirano, 1998. Ouattara, 2004. Moore et al., 2014]
En effet, si la distance culturelle était un gage de fiabilité, les études ethnocentriques et racistes des XIXe et XXe siècles seraient encore considérées comme scientifiquement valides.

Et puisque le, ou la, chercheuse est supposée s’intégrer au groupe qu’elle étudie, sa propre expérience a donc une importance.

Un positionnement totalement extérieur n’est sans doute même pas souhaitable, dans la mesure où il omet alors le vécu du chercheur, qui constitue pourtant le point de jonction entre la vie du groupe et le travail de recherche [Flamme, 2021. Poulos, 2021].

Le vécu du chercheur, relaté par lui, ajoute de l’information utile, et la littérature anthropologique abonde en descriptions de tribulations, difficultés, ratés, problèmes logistiques, tourments d’indécision, dilemmes moraux, auxquels il faut faire face. [Malinowski, 1957, Goffman, 2020, Geertz, 1973]

Le récit de sa propre expérience n’a donc sûrement pas plus de valeur parce que c’est le chercheur qui l’exprime. Mais en tant que professionnel de la description, son récit porte une valeur d’évocation, qui permet d’éclairer des éléments impossibles à saisir autrement. Cet article en est un exemple.

2.2 Expériences intérieures et catégorisation sociale

Le corollaire à la notion d’auto-ethnographie est que, pas plus que le chercheur ne peut faire comme s’il n’était pas incarné sur son terrain d’enquête, on ne peut éluder le fait qu’il n’est pas non plus étanche aux perceptions sensorielles, et à la dimension intérieure de l’expérience.

La relation se déploie dans le cadre d’une expérience vécue ensemble, où les chercheurs et leurs interlocuteurs « se retrouvent englobés dans un même vécu, qui passe par une expérimentation commune, là où l’observation participante se fait participation observante ; là où « l’être avec » se transforme momentanément en un « ressentir avec ». » [Mazzocchetti & Piccoli, 2016 : 4]

La capacité à prendre compte les affects et à relater ce « ressentir avec » sont particulièrement pertinents pour les situations où les membres d’un groupe partagent une expérience que chacun ne peut expérimenter qu’individuellement.

Une ethnographie de l’intime est possible [Petitmengin, 2007], et les ressentis ont une valeur intrinsèque sans qu’il soit nécessaire de les neutraliser par une rationalisation, puisque, justement, le récit de « comment ça fait » fait partie intégrante de la recherche. Parfois, c’est même une culmination dans l’intensité, du fait du sujet abordé [Perrin, 2023].

Le chercheur peut alors se retrouver en situation de recueillir une parole qui met en évidence à quel point la compréhension de soi, et la relation aux autres, sont le résultat d’états intériorisées que l’on ne peut trouver que du côté d’un récit qui se fait sur le ton de la confidence.
Certaines enquêtes ne sont même possibles que parce que le chercheur saura plonger dans sa propre dimension intérieure, qui est le fondement de l’expérience partagée.

S’agissant de plonger, au sens propre, on mentionnera l’exemple de Sally Montgomery, qui réussit très bien à isoler les éléments individuels de l’expérience de la plongée en apnée, dans un environnement subaquatique où les pratiquants, en tant que groupe social, ne peuvent échanger sur l’expérience que chacun a vécu qu’après qu’elle soit terminée [Montgomery, 2024].
Ainsi, si l’anthropologue veut accéder à certaines réalités ressenties à l’échelle individuelle, il lui faut la ressentir lui-même, dans la mesure du possible.
Michelle Beeler puis Jessica Jennings abordent la pratique du reiki en Grande-Bretagne, une technique énergétique japonaise, à laquelle elles se sont elles-mêmes formées, en mentionnant que ni les praticiens ni les clients ne savent dire ce que ça fait, ce qui n’empêche pas que chacun puisse décrire les sensations physiques qui délimitent comment ça le fait [Beeler, 2015. Jennings, 2019].

C’est sur ce socle de ressentis, et sur un vocabulaire partagé pour les décrire, que l’expérience commune prend forme et peut être approfondie.

Parfois, les modalités qui rendent possible l’accès à la dimension intérieure peuvent laisser penser que le chercheur n’a même rien choisi du tout : « ce sont parfois des êtres du côté de l’invisible, ou des ancêtres, qui viennent dire la place à accorder au chercheur, ou qui l’enjoignent à prendre une place qu’il ne souhaitait pas, ou n’imaginait pas occuper. » [Mazzocchetti & Piccoli, 2016 : 1]
Dans son récit d’initiation au culte xangô pour se défaire d’un traumatisme, Arnaud Halloy décrit de manière saisissante comment le cadre de compréhension est dressé par son mentor, afin que lui, un étranger, comprenne ce qui lui arrive d’après les codes culturels et le vocabulaire xangô. [Halloy, 2006]

Le point commun de ces récits est l’articulation de deux éléments distincts qui ne peuvent pas fonctionner l’un sans l’autre : il y a l’accès direct au ressenti, d’une part, et la connaissance des mots pour l’exprimer, d’autre part.

Le cadre de compréhension du ressenti individuel est dressé, délimité, par le vocabulaire. Et c’est au travers de cette dénomination commune d’une expérience partagée que le groupe identifie sa singularité vis-à-vis des autres.

En France, le travail fondateur de Jeanne Favret-Saada [Favret-Saada, 1977] décrit de façon magistrale à quel point son acceptation dans une communauté rurale en Mayenne est liée à son apprentissage de la pratique de la sorcellerie. Un apprentissage dont nous pourrions dire qu’il a été modérément volontaire.
La manière dont elle parle de son vécu est non seulement informatif pour donner à voir « comment ça fait », mais il est aussi éloquent pour comprendre que, sans les mots pour le dire, qu’elle apprend des personnes qu’elle côtoie, elle n’aurait eu aucun cadre intellectuel permettant de comprendre ce qui lui arrivait, ou plus exactement, elle n’aurait eu que les références de sa propre culture d’origine : urbaine, universitaire, rationaliste.

Elle souligne alors la difficulté d’étudier un sujet sur lequel chacun pense pouvoir donner un avis qui n’est, en réalité, qu’un condensé d’idées reçues, ou de préjugés de classe sociale.
Car, en l’occurrence, si la sorcellerie est largement dénigrée, c’est parce qu’elle est mise en oeuvre dans une culture populaire infériorisée.
Inversement, la culture dite officielle peut, quant à elle, déployer ses propres croyances, qui ne souffrent pas de la même connotation péjorative, puisqu’elle émane de groupes qui ont les moyens d’affirmer leur légitimité.

Les modalités du croire, et le vécu des expériences intérieures, se révèlent être un marqueur social à part entière, qui nous situe dans des catégories qui valorisent, ou qui dévalorisent.

C’est bien là l’aspect fondamental du travail de Favret-Saada : par-delà les différences de culture et de strate sociale, il y a la mise en évidence d’une pratique anthropologique universelle.
Cognitivement et symboliquement, les êtres humains déploient des manières de faire identiques.

Toutes les cultures apposent une symbolique et des croyances sur leur relation avec le monde, parce qu’aucune ne peut s’en passer. Et toutes les cultures apprennent à leurs membres à lire le monde et à s’insérer en lui en utilisant ce symbolisme.

3.1 Les états de conscience et la TCAI


Les états de conscience sont toujours mentionnés au pluriel, dans la mesure où leur variété fait partie de la complexité du sujet [Lapassade, 1987].

Le constat qu’il en existe plusieurs n’est donc pas une nouveauté, bien au contraire c’est même une constante.
Contrairement à une idée répandue, il n’y a pas un état de conscience que l’on pourrait qualifier de normal, qu’il serait nécessaire de perturber, voire de dégrader, afin d’atteindre les autres états dits non ordinaires.
La multiplicité des états de conscience fait au contraire émerger l’idée que la seule dimension réellement « ordinaire » de la conscience, c’est la modulation elle-même, le passage fluide et constant d’un état à un autre, par exemple de la rêverie à la concentration, ou de l’éveil au sommeil.

Pour autant, certains de ces états possèdent une intensité dont les sociétés humaines ont reconnu l’importance en les ritualisant. La connaissance du phénomène se confond partout avec le fait d’être humain, depuis au moins le néolithique [Samorini, 2019. Robinson et al., 2020. Tanasi et al., 2024. Socha et al., 2022].

Notre époque contemporaine ne déroge pas à la règle, et les travaux de Mircea Eliade [Eliade, 1951], puis d‘Erika Bourguignon, ont permis de mettre en évidence que l’immense majorité des cultures intègre à la vie sociale cette capacité à accéder à des états de conscience d’une autre amplitude, par le biais d’institutions qui occupent une place importante dans la légitimation de ces passages vers davantage d’intensité [Bourguignon, 1968, 1973, 1977. Escoffery, 1999. Ember, Carolus, 2017].

L’état non ordinaire de conscience « important » dont nous parlons ici, la transe cognitive auto-induite (TCAI), comme son nom l’indique, est induit par la seule volonté de celui qui va la vivre, et permet d’atteindre un état dont les caractéristiques neurophysiologiques font l’objet de diverses études qui visent à identifier ses spécificités, et à attester empiriquement qu’il existe des bénéfices thérapeutiques mesurables, ou de pressentir raisonnablement qu’il en existe d’autres.

Les principales thématiques de recherches portent sur les perceptions, la phénoménologie, le stress et le bien-être, la perception artistique, la force et la douleur, les manifestations vocales, ainsi que le comportement, et la cognition (source : TranceScience Institute).
Cf. bibliographie en fin d’article. Sans exhaustivité : Flor-Henry et al., 2017, Grégoire et al, 2021. Timmermann et al. 2022. Bioy, 2023. Oswald et al, 2023. Kumar et al, 2024.

C’est la particularité de cette forme de transe : la TCAI est encadrée par un dispositif institutionnel de recherches scientifiques qui abordent le sujet sous l’aspect de ses effets cliniquement observables.

Pour insister sur la dimension novatrice de ce sujet, on peut mentionner la date de création des instituts qui structurent l’activité autour de la transe cognitive auto-induite : le TranceScience Research, qui coordonne les recherches scientifiques, et fédère les partenariats, existe depuis 2019, et le TranceLab, qui dispense les formations, existe depuis 2021.

3.2 L’ethnologue fait sa transe

En ce matin de juin 2024, nous sommes vingt participants à ce stage, pour apprendre à atteindre l’état de transe cognitive.

Les profils socioprofessionnels sont variés : du cadre d’entreprise, à l’agriculteur, en passant par les employés de la fonction publique.
Au fil des premières heures d’un stage qui en compte vingt-huit, chacun prend ses marques vis-à-vis des autres, et l’équipe encadrante enchaîne les descriptions de ce qu’est la transe cognitive auto-induite, à l’aide de présentations de travaux de recherche scientifique en cours ou passés qui portent sur les effets thérapeutiques observés.
Nous apprendrons que l’état de transe cognitive provoque une dissociation légère d’avec le monde alentour. Nous ne sommes donc pas absents totalement, mais plutôt loin à l’intérieur de nous-mêmes.

L’ambiance est chaleureuse et sécurisante, et le sujet est intellectuellement passionnant.

Mais bien sûr, nous parlons de transe, et ce n’est pas qu’un sujet intellectuel… on s’en rend compte lorsque quelqu’un de l’équipe d’encadrement, se lève, claque dans ses mains, et prononce le fatidique : « Bon ! Et bien, on va s’y mettre ! »
L’excitation et la joie sont palpables parmi les formatrices (toutes des femmes), tandis que nous, les novices, tentons de faire bonne figure, malgré l’énorme i majuscule de l’Inconnu dans lequel nous-nous apprêtons à plonger.

L’équipe nous rassure : l’expérience est avant tout joyeuse. « Pensez jeu ! ».

La première séance se déroule allongé, et en musique. Une musique bien spécifique, appelée la boucle de son, qui a la particularité d’amener près de 99% de ceux qui font le stage à pouvoir « partir en transe » après quelques minutes d’écoute.
Cette boucle de son est un inducteur, qui permet d’activer des circuits neurologiques que, par éducation, et par habitude culturelle, nous n’avons encore jamais mis en marche.

Et l’induction par la musique n’est que la première étape : l’objectif du stage est de nous apprendre à nous passer de tout inducteur sauf nous-même. D’où l’appellation de transe auto-induite.

Cette première transe dure près de trente minutes, pour une durée subjective que j’aurais estimée à dix.

Lorsque la musique diminue, puis s’arrête, chacun « revient » lentement, passe de la position allongée à assise, s’étire. J’ai encore les yeux fermés, et je me rends compte que mes muscles abdominaux sont en train de se relâcher. Voilà une demi-heure qu’ils étaient contractés sans interruption.
Avant toute autre chose, avant toute possibilité de compréhension, il y a la manifestation corporelle, charnelle.
On entre en TCAI par l’intéroception, un mot dont jusqu’alors j’ignorais même l’existence.

Ce que je, et nous, venons de vivre est d’une richesse qui nous laisse stupéfaits. Nous en avions pris connaissance, théoriquement, lors des présentations liminaires. Mais c’est une chose de lire « dissociation légère » sur un affichage Powerpoint, et une autre de l’expérimenter dans son corps. Et pour parler ensuite de ça, les mots pour le dire sont loin de venir aisément.

C’est encore un argument pour affirmer que le ressenti individuel, et un vocabulaire approprié pour le décrire, sont deux éléments indissociables.

Pour ma part, en plus du travail musculaire abdominal, j’ai vu un vaste paysage nocturne, entendu des aboiements violents, et ce qui ressemblait à des incantations amérindiennes, alors qu’il n’y avait évidemment ni canidés en colère, ni medicine men dans la salle, et que le soleil était demeuré haut dans le ciel.

Chacun a vécu une expérience unique. Pour autant, tous ont désormais en commun la conviction d’avoir vécu un moment bouleversant et fondateur.

Personnellement, j’en retiens la certitude que mon corps, mon esprit, et le reste du monde, ne sont pas si distincts que ce que j’avais appris.

3.3 Du bien-être à l’agency

Dans le paysage pluraliste des solutions pour vivre mieux, ou moins mal, la recherche de mieux être n’est pas synonyme de rejet de la médecine scientifique. Celle-ci, cependant, est mise en concurrence pour ce qu’elle peut apporter par rapport à d’autres propositions, en évitant celles qui s’avèreraient médicalement, psychologiquement, ou socialement nocives (parfois les trois en même temps).

Il y a donc bien une continuité de l’idée du soin de soi, lorsque la santé est comprise comme « un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. » (Préambule de la Constitution de l’Organisation Mondiale de la Santé, 1948)

La difficulté n’est alors pas de trouver des solutions, mais de sélectionner celles qui apparaissent les plus proches de stratégies personnelles où chacun se construit une compréhension de ce que signifie, pour lui, être mieux (ou moins mal).

Et dans l’exercice de ce libre choix individuel vers le mieux-être, une certaine orientation est socialement suggérée, pour que la solution qu’on retient soit de celles qui permettent une plus grande capacité à adopter les comportements attendus, en fonction du rôle qui s’impose : parent, conjoint, salarié, voisin, membre d’un collectif, etc.
« L’État incite ainsi les individus à développer des formes de sociabilité qui reposent sur l’autocontrôle et la mise à distance de l’émotion. En même temps, il impose, pour chaque contexte, pour chaque rôle, un ensemble de possibles (ou d’obligatoires) émotionnels. » [Garcia et al., 2023 : 2]

De ce point de vue, rejoindre un stage d’initiation à la transe suppose d’avoir déjà fait preuve d’assurance dans sa décision. Nombreux sont ceux qui ont vécu des tentatives de dissuasion plus ou moins subtiles de la part de personnes plus ou moins proches, elles-mêmes véhiculant des idées reçues vis-à-vis de ce type d’expérience intérieure.

Cela renvoie chacun à son propre positionnement, et à la fermeté avec laquelle on pourra tenir sa décision, y compris jusqu’à la défiance. Comme l’exprime une informatrice : « si j’avais voulu avoir l’air plus normale, j’aurais fait du yoga dans mon salon ! ». L’initiation à la TCAI procède donc d’une certaine revendication de soi, et d’une nette conscience de s’engager dans une démarche peu commune.

Un point de vue saillant parmi les volontaires pour expérimenter la TCAI, est la motivation à « me trouver, et pas seulement trouver comment m’adapter ».
Davantage qu’un sentiment de conformité face à un collectif social, l’idée sous-jacente consiste à trouver davantage d’agentivité (agency) personnelle, c’est-à-dire d’abord en soi et pour soi. Dans le dialogue intérieur avec soi-même : un moyen qui permette de s’affirmer comme un acteur autonome, qui fait des choses dans le monde, plutôt qu’un élément qui se contrôle pour être mieux adaptable. Pour rester dans les anglicismes, la recherche d’agency est donc aussi une recherche d’empowerment, de pouvoir personnel, sur soi-même.

L’injonction sociale qui incite à s’adapter est perçue crûment pour ce qu’elle est, c’est-à-dire comme « l’imposition d’une norme psychique contraignante qui valorise un individu sachant prendre du recul sur ses émotions et ses difficultés existentielles, un individu […] encouragé à s’ajuster aux contraintes extérieures voire à ré-enchanter son quotidien pour « aller bien », plutôt qu’à remettre en question (et à lutter contre) les contraintes sociales et les rapports sociaux qui conduisent à la fatigue ou au mal-être. » (Garcia et al., 2023 : 3)

Trouver « de l’enchantement » dans sa vie, ou affirmer qu’on « s’est trouvé » au motif qu’on reçoit une validation en provenance de l’extérieur, est perçu comme assez largement insuffisant et superficiel. L’agentivité ici est d’abord recherchée pour soi, ce qui passe par une mise à distance des masques sociaux, et des soumissions à une collectivité.

Pour celles et ceux qui s’orientent sur cette voie, il devient alors nécessaire d’aller plus profondément en introspection, pour mieux connaître et reconnaître ce qui constitue notre individualité. C’est une promesse à laquelle la TCAI semble pouvoir répondre, et qui dépasse d’assez loin l’idée de mieux se conformer à des injonctions extérieures.

Elle ne lui est pas étrangère, ni opposée, mais la dépasse.

3.4 L’institutionnalisation par le nom

C’est la confiance envers Corine Sombrun qui fait que nombre de participants pousse leur engagement jusqu’à s’inscrire à un stage en TCAI.

La lecture préalable de ses ouvrages [entres autres : Sombrun, 2005. 2009] et son histoire personnelle, aussi remarquable que rocambolesque, génèrent une empathie et un attachement qui semblent être une constante dans la décision de considérer ces stages comme « safe », éthiquement fiables, et conformes aux stratégies permettant de s’orienter dans la profusion d’offres pour vivre mieux.

L’existence du dispositif institutionnel, et la TCAI en elle-même, sont directement liés à Corine Sombrun qui est, nommément, la personne qui a inventé cette pratique.

Elle a acquis le statut de figure tutélaire, aussi incisive que bienveillante.

Il semble alors important de rappeler que sa capacité à transer (pour les initiés, le nom devient un verbe) a été mise en évidence accidentellement lors d’une séance en Mongolie, auprès d’une chamane. S’en suivit un apprentissage de plusieurs années, jusqu’à atteindre elle-même le statut officiel de chamane.

L’usage du terme šamán nous renvoie à la famille linguistique des langues du nord-est de l’Eurasie. Il s’est répandu via la Russie en Europe à partir du XVIIe siècle, c’est à dire en plein pendant le processus de colonisation.

Les travaux anthropologiques de cette époque ne sont pas réputés pour leur esprit de nuance, et le mot chamane a été repris pour désigner « de manière ethnocentrique et dédaigneuse » [Walsh, 2007 : 4] les pratiques spirituelles des sociétés dites traditionnelles des temps présents ou anciens, partout où les colons européens les trouvaient.

Sous l’influence de la contre-culture occidentale des années 1960 [Huxley, 1954. Harner, 1968], puis du syncrétisme spirituel du courant New Age [Ferguson, 1980], les deux mots chamane et chamanisme ont acquis une acception quasi universelle, englobant des réalités culturelles qui n’ont absolument plus rien à voir avec la région sibérienne originelle.

D’où le terme néo-chamanisme.
La période coloniale européenne a ainsi définitivement tari la richesse permettant de décrire ces manières de faire. Comme si le mot valse avait fini par désigner tous les types de danse, partout dans le monde, qu’on appellerait « néo-valse ».

Dans les années 1980, l’anthropologie française se dote même d’un protocole d’observation permettant de resituer socialement chaque pratique dite chamanique, puisqu’on l’étudie désormais dans des cultures hétérogènes [Hamayon et al. 1981].

C’est pourquoi on retrouve des chamanes et du chamanisme partout et à n’importe quelle époque, en Asie, en Australie, en Océanie, en Amérique, en Europe, ou encore en Afrique : « Tel égyptologue utilise couramment le terme « chamane » pour désigner des officiants de l’Égypte ancienne, tel préhistorien considère que les arts rupestres du Sahara sont l’illustration de séances chamaniques, et nombreux sont les auteurs défendant l’hypothèse d’un authentique chamanisme qui se serait transmis, presque inchangé, en Afrique australe, depuis plusieurs milliers d’années. Pourtant, la question du « chamanisme africain » prête pour le moins à discussion et l’utilisation d’un concept provenant du monde sibérien peut se révéler inadéquat. » [Le Quellec, Jean-Loïc, 2005 : 28]

Or, concernant la capacité de transe acquise en Mongolie par Corine Sombrun, il s’agissait en l’occurrence réellement de chamanisme au sens culturel.
Mais l’état de transe, en soi, ne signifie pas que l’individu est chamane, ni que l’état de transe ne peut être atteint si l’on n’est pas chamane.
Corine Sombrun le dit mieux que quiconque : « la transe ne fait pas le chamane. »

Et il aura fallu son engagement personnel pour parvenir à soumettre à l’analyse scientifique l’état de transe qu’elle pouvait atteindre désormais sur commande, sans inducteur extérieur.

Elle fut ainsi l’unique sujet d’étude de la première recherche faite par l’équipe de Pierre Flor-Henry, qui a permis d’affirmer que la transe est une capacité cérébrale non pathologique (médecine), présente chez tous les individus (anthropologie physique), quelle que soit leur culture d’appartenance (anthropologie sociale).
Peu de personnes au monde auront connu le soulagement d’apprendre d’un article scientifique, qui leur est entièrement dédié, qu’elles sont officiellement considérées comme saines d’esprit…

Cette première publication scientifique date de l’année 2017, dans l’article fondateur de Pierre Flor-Henry, Yakov Shapiro et Corine Sombrun : Brain changes during a shamanic trance : Altered modes of consciousness, hemispheric laterality, and systemic psychobiology.
Le titre à lui seul indique comment la compréhension scientifique du phénomène a rapidement évolué : en effet, cette publication de 2017 mentionne la « transe chamanique ». Et, en à peine trois ans, le vocabulaire s’est modifié pour décrire ce type spécifique de transe sous un vocable qui n’évoque plus aucun système de croyance, sous le nom de « transe cognitive auto-induite », abrévié en TCAI.

Il importe de souligner à ce stade l’inextricable imbrication entre culture et activité cérébrale.
L’infinie variété des cultures ne doit pas faire oublier que nos capacités de prise de connaissance du monde, et d’interaction avec lui, sont basées sur le fait que nous sommes, tous, des homo sapiens, et que nous portons un socle neurologique et biophysique commun.

Notre espèce parcourt la planète depuis environ trois-cent-mille ans [Greene et al., 2015. Callaway, 2017], et notre patrimoine biophysique et génétique est stabilisé depuis environ cinquante mille ans [Tournebize et al., 2024].

Les circuits neurologiques permettant de passer d’un état de conscience à un autre, dont l’état de transe n’est qu’une modalité, sont partie intégrante des capacités innées d’un cerveau humain (anthropologie physique).
La grande inconnue réside donc dans le fait de savoir comment une culture particulière (anthropologie sociale) va apprendre à ses membres à y avoir recours.

Or, dans les quelques cinquante mille ans de l’histoire d’homo sapiens, il semble que la culture occidentale contemporaine soit peut-être la seule, non seulement à ne pas avoir déployé des manières collectivement légitimes de le faire, mais même à en dissuader activement ses membres :
« Depuis le siècle des Lumières, nous avons appris à nous en méfier comme de la peste. En e􀆯et, en instaurant la raison comme fondement d’un comportement légitime dans les sociétés occidentales, il a rejeté toute modification de la conscience dans des pratiques d’Ancien Régime dépassées, teintées d’ésotérisme, de superstition, voire même de diableries.
Nos sociétés modernes, libérales et démocratiques, reposent sur l’usage de la raison en toute conscience. Modifier les paramètres de l’exercice de la raison, c’est ainsi menacer la société toute entière. La révolution morale du XIX siècle viendra renforcer encore cet aspect, en associant toutes modifications cognitives à un défaut moral, à un vice qu’il convient de juguler
. » [Savary, 2014]

Et c’est en opposition à ce rejet dogmatique (j’oserais dire : ce rejet irrationnel) que se structure la pratique de la TCAI, avec l’appui de recherches biomédicales, scientifiquement valides, qui prouvent l’intérêt de compléter la compréhension de ce que signifie « être conscient ».

3.5 Les mots pour le dire

La transition de l’appellation de transe chamanique à celle de transe cognitive auto-induite est donc une bonne indication des vocables qui vont être utilisés pour la décrire.

Chaque stage compte deux formateurs référents : un médecin, et un psychologue, qui symbolisent le fait que c’est la science et ses protocoles qui sont aux commandes.
Certains stagiaires qui ont d’abord été motivés par l’exotisme spirituel, ou par la lecture des livres où Corine Sombrun relate ses (més)aventures de chamane en Mongolie, se rendent compte qu’ils ont dix ans de retard par rapport au passage sémantique de la transe chamanique à la transe auto-induite.

Le registre de langage approprié en TCAI est celui des faits pouvant être empiriquement attestés et mesurés.
L’explication au-delà des éléments factuels est dissuadée, sous peine de basculer dans ce qui relèverait d’un discours non recevable, et considéré comme n’ayant pas sa place dans le cadre intellectuel de la transe cognitive auto-induite.

Ainsi, chaque exercice de transe fait l’objet d’un débriefing collectif, où chacun est invité à s’exprimer librement. Au cours de ces prises de parole, le ressenti personnel n’est jamais remis en cause. Au contraire, il est considéré comme une information précieuse et valide, y compris dans son étrangeté.

En effet, « La transe est un état de conscience modifié qui inclut un élément de brusquerie.
Autrement dit, un événement qui fait perdre les repères habituels du sujet en bousculant ses sens, sa façon de percevoir la réalité, le plongeant dans un ressenti inhabituel, atypique et transitoire
. » [Bioy, 2023 : 7].

Et en complément de ce que les transeuses et transeurs peuvent en dire, des éléments sont apportés par les formateurs, afin de développer chez les stagiaires le registre de compréhension le plus pertinent.
Cela participe de l’exercice pédagogique pour mieux savoir en parler.

Ainsi, pour mon exemple personnel déjà mentionné, j’ai pu voir à ma première séance un paysage nocturne, net comme une photographie. J’ai aussi entendu des aboiements, et des bribes de chants rituels. Il aurait été facile de parler d’hallucinations visuelles et sonores.
De même, l’état de transe peut générer des mouvements spontanés d’intensité variable, qui sont connus dès le Ve siècle sous le terme chorée, ou plus tard danse de saint-Guy.
Il peut y avoir également une expression orale non intentionnelle et non grammaticale, qui est connue historiquement comme la glossolalie, la capacité de « parler en langues ». Platon dans le Phèdre l’appelait la théomanie. C’est le « langage des anges », celui qui est mentionné dans l’Épitre aux Corinthiens de la Bible. Alexandre d’Abonuteichos était réputé pouvoir s’exprimer de cette manière au IIe siècle, tout comme Hildegarde de Bingen au XIIe siècle, entres autres.

Mais la danse de saint-Guy est due à une infection bactérienne ou à une intoxication par l’ergot de seigle. Une hallucination est considérée comme une erreur des sens, précurseur de l’aliénation délirante. Et la glossolalie est considérée, selon qui en parle, soit comme une capacité de prophétie, soit comme de l’hystérie, soit comme un trouble du langage articulé.

Aucun de ces termes ne permet d’éviter les connotations liées aux maladies mentales, à l’ingestion de substances, ou à une interprétation par la religiosité.

Or, redisons-le, la transe de type TCAI est déclenchée par la seule volonté, dans une configuration neurologique « naturelle » [Hollanders et al., 2021].

Les éventuelles connotations deviennent sans objet, et les formateurs peuvent faire valoir cet impératif de neutralité de vocabulaire : il n’y a pas lieu de parler d’hallucinations, mais de perceptions sensorielles modifiées ; ni non plus de danse de saint-Guy, mais de mouvement spontané ; et plutôt que de glossolalie, il conviendra de parler de protolangage, le langage d’avant le langage.
En retirant les connotations, l’institution transmet l’idée que chacun dans son individualité, et selon son histoire propre, peut vivre cette aventure intérieure aussi pleinement que différemment des autres, et que cela ne rend pas l’expérience moins conforme, ou moins légitime, et que l’on n’en ressort pas moins ‘normal’ ensuite.

En tout état de cause, l’intégration de la transe comme pratique personnelle ouvre la voie au dévoilement d’une identité individuelle qui, au fil des transes, apparaît plus consciente d’elle-même, et davantage reliée au reste du monde et « au vivant », ce qui, c’est important de le souligner, est unanimement énoncé de manière positive par les personnes concernées. Les mots alignement et ancrage sont souvent mentionnés.

3.6 Le sens de la transe

Comme dans les exemples d’expériences intérieures déjà mentionnés, il est donc possible de parler abondamment du « comment ça fait ». Mais des restrictions sont posées quant à l’expression du « ce que ça fait ».
C’est la partie la plus difficile à délimiter, la plus complexe à évoquer, sans doute aussi la plus sujette à désaccord, et pourtant la plus centrale pour les personnes qui parviennent à faire de la TCAI un outil récurrent de meilleure connaissance de soi (cf. également notre conclusion en fin d’article).

Une partie de la complexité du sens de la transe cognitive vient également du fait que chaque expérience individuelle est valide, et ne souffre pas d’être comparée aux autres. Chacun pourra lui attribuer des significations différentes, toutes vraies.

Le postulat fondamental est que, ce que les transeurs croient pouvoir déduire de leur ressenti est, au mieux, une hypothèse.
L’expression qui touche au « ce que ça fait », au sens où l’on penserait avoir identifié une causalité, une raison pour lesquelles quelque chose se produit, un pourquoi, une possibilité de signification, est accueillie avec un doute bienveillant, mais inflexible.
Finalement, le doute bienveillant est la bonne manière d’accueillir une tentative de réponse à la question du sens.

Comme le mentionne l’équipe d’encadrement : « le pourquoi, on n’y va pas ». Ce n’est pas l’objet de l’enseignement de la TCAI, et le transeur doit accueillir avec précaution les évidences d’interprétation, tout autant qu’il n’a pas à attendre d’une source extérieure l’explication de, par exemple, pourquoi il a entendu des aboiements violents sans présence attestée de canidés.

Car bien que la forme de communication adoptée par la TCAI soit d’abord faite de ressentis et d’émotions, ‘ce qui’ est communiqué est rarement très ambigu. Non explicite, certes, mais pas ambigu.
Le fait est qu’une transe n’atténue pas, elle met en avant, y compris des éléments inconfortables à ressentir. Sous cet aspect, la discussion intérieure entre soi et soi-même peut s’avérer parfois très franche.
Ces ressentis sont nombreux, variés, et accessibles uniquement dans notre intériorité… mais comment les comprendre ?
Chacun est encouragé à poser un cadre élargi : non seulement prendre en compte la première intuition, mais aussi son opposé. Ainsi, tout le champ interprétatif reste ouvert.

Aucune interprétation de la phénoménologie n’est suggérée, et admettre qu’on ne sait pas (ou pas encore) fait partie de la démarche. Pour tous, stagiaires novices, transeurs expérimentés, formateurs, et chercheurs, c’est un exercice d’humilité. Du point de vue de l’institution, le savoir pourra être transmis quand, et si, des études valides permettent de donner autre chose qu’un avis subjectif.

Les études en cours sont mentionnées au cours du stage [par exemple : Desmond-Lequéméner, 2023], et l’argumentation se solidifiera avec le temps [par exemple : Vanhaudenhuyse, et al. 2024], ce qui permettra de lancer de nouvelles études sur ce socle de connaissances en constant élargissement.

Ainsi va la méthode expérimentale et, du point de vue institutionnel, par éthique déontologique, faute d’élément concluant dans le corpus des publications scientifiques (et en attendant qu’il y en ait), il y a une limite d’explications que l’institution ne franchit pas.

A l’échelle personnelle du transeur, la transe cognitive auto-induite est un phénomène qui se vit, davantage qu’il ne se réfléchit. De là vient l’idée que, même en l’absence de certitude conclusive, même en l’absence de mots pour le dire, « la transe sait, laissez-la faire ».

(NB : nous n’avons pas approfondi les cas de personnes ayant abandonné la pratique de la transe cognitive après y avoir été formées. Il y aurait peut-être à chercher les raisons pour lesquelles certaines n’ont pas ‘laissé faire’ la transe.)

4. L’institutionnalisation par l’organisation

Un stage d’initiation à la TCAI est, au sens propre, une initiation, où les novices se voient intégrés à un groupe qui a des exigences et des capacités particulières. C’est l’apprentissage d’une pratique, du cadre de compréhension, et de la manière de s’exprimer (et de ne pas s’exprimer) sur le sujet.

Et, ce-faisant, au niveau organisationnel et institutionnel, il s’agit également de déployer un processus qui vise la compatibilité symbolique avec la société dans laquelle cet apprentissage se fait.

TranceLab et TranceScience Research sont autant de dispositifs permettant des mises en relation, des branchements, avec les institutions détentrices de pouvoirs propres à légitimer la TCAI.
La démarche permet à la culture rationaliste de s’approprier un élément du vaste champ des états de conscience non ordinaires, par la notion de bénéfice thérapeutique, dûment documenté et quantifié par des recherches scientifiques valides.

Pour TranceScience en particulier, c’est un patient travail de dialogue d’institution à institution, qui doit permettre d’éclairer sérieusement le sujet, en dépassant les idées reçues, et ouvrir ainsi une compréhension apaisée, notamment concernant la valeur thérapeutique de la TCAI.

Reste que, en dehors de la communauté des personnes informées, l’idée de transe demeure le marqueur d’une expérience intérieure apeurante, stigmatisée, voire sulfureuse. A titre d’exemple, l’édition 2024 du dictionnaire Larousse en parle comme d’une « inquiétude très vive, peur accompagnée d’angoisse à l’idée d’un danger proche » avec l’exemple de transe « épouvantable »; ce qui ne correspond en rien à l’expérience vécue d’une transe cognitive.

C’est que, au total, depuis les premiers stages d’où sont sortis les premiers transeurs, et en date de la fin d’année 2025, environ 3500 personnes ont été formées, seulement.
Cela ne suffit pas à normaliser le sujet auprès du grand public. Pour preuve, au sortir d’un stage, lorsque les participants reprennent ensemble les transports parisiens pour rejoindre leurs domiciles respectifs, les discussions se poursuivent et, très vite, on apprend à mentionner en public « la TCAI », et non « la transe », afin que personne ne puisse juger notre propos avec un filtre de connotations dévalorisantes.

D’autres dispositifs sont nécessaires pour élargir la diffusion.

En plus des stages d’initiation au grand public, tel celui décrit dans les pages précédentes, il y a les études médicales elles-mêmes, ou encore les stages tournés d’une part vers les compétences créatives, et, d’autre part, ceux dévolus aux professions médicales.
En effet, les métiers du soin et du secours font l’unanimité pour se voir attribuer davantage de places en formation. Il sera possible ainsi d’apporter à ces professionnels une nouvelle ressource thérapeutique dont ils seront les premiers bénéficiaires, tout autant que de futurs témoins crédibles.
Et, pour permettre l’apparition de soignants habilités à utiliser la TCAI comme outil thérapeutique à part entière, l’université de Seine Saint-Denis Paris VIII propose deux diplômes universitaires à vocation professionnelle (DU, bac+3 et DESU, bac+4).

Ces différentes constructions organisationnelles participent comme nous l’avons vu à solidifier l’institutionnalisation et la légitimation de la TCAI.
L’élargissement en dehors de la sphère francophone européenne est également en cours, facilité en cela par les publications scientifiques rédigées en anglais, où la TCAI devient la self-induced cognitive trance (SICT), ou, selon les préférences, auto-induced cognitive trance (AICT)

5. Conclusion : vers une normalisation ?

La nouveauté radicale de la transe cognitive auto-induite porte sur la possibilité individuelle d’accéder à un état non ordinaire de conscience dont le bénéfice thérapeutique est documenté. Et ce, sur commande, en dehors de tout inducteur extérieur, sans qu’il soit besoin d’avoir au préalable une croyance particulière autre que la croyance qu’on n’a pas de croyance particulière.

Il y a une double réciprocité : la TCAI est libérée des aspects culturels qui impliqueraient une croyance allogène, exotique et/ou méta-physique préalable, et, d’autre part, la science s’approprie la TCAI car elle ne nécessite pas de croire au préalable à quoi que ce soit, sauf à la méthode scientifique elle-même.
En recourant au vocabulaire scientifique, aux analyses de la médecine hospitalière, aux publications validées par une peer review, la TCAI se dote des éléments de légitimité pour s’insérer dans une culture bien précise, la nôtre.

C’est l’une des rares occurrences où un élément dit irrationnel (la transe) est volontairement imbriqué dans le cadre de la démarche expérimentale (la science), pour lui donner les éléments symboliques collectivement acceptables (la TCAI).
En termes anthropologiques, il y a là une transculturation : deux phénomènes qui se relient pour en former un troisième, distinct, nouveau, et autonome.

La TCAI apparaît alors comme un auxiliaire et complément au soin médical, tout autant qu’un élément à usage personnel permettant de mieux accéder à soi, ce qui renforce l’idée que la santé dépasse de très loin la simple absence de pathologie.

Les futures recherches sur la TCAI pourront non seulement poursuivre et parfaire les connaissances liées à la dimension synchronique : le vécu et les analyses portant sur une transe, sur lesquelles les études actuelles se concentrent en particulier, et qui alimentent un corpus scientifiquement valide.
Mais aussi à la dimension diachronique : l’effet de la transe, c’est-à-dire les conséquences sur une existence individuelle de l’usage de la compétence à savoir transer. Le dépassement de l’absence de certitude dont nous parlions au chapitre 3.6 nous incite à suggérer un appel à d’autres champs que la médecine au sens biomédical.
Nous proposons en toute hypothèse de faire le lien avec la psychologie analytique de Carl Gustav Jung, lui qui était familier des techniques d’introspection qui offrent « une voie pour se libérer par ses propres moyens, et trouver le courage d’accéder à soi-même. » [Jung, 2021 : 178].
Cf. également la préface d‘Ulrich Hoerni et l’introduction de Sonu Shamdasani dans l’édition 2012 du Livre rouge.
En particulier, la profondeur explicative du concept d’individuation semble une approche particulièrement pertinente quant à la symbolique et au sens, mais que nous laissons aux spécialistes.

Une troisième piste d’étude pourra porter sur l’aspect institutionnel et social de la TCAI, à savoir la manière dont cette pratique parvient à instaurer une crédibilité qui la normalise, à la fois vis-à-vis des institutions de santé publique, mais aussi vis-à-vis du grand public.

Inventée par l’occident, pour l’occident, la trance cognitive auto-induite est susceptible d’ouvrir notre culture à une pratique d’expérience intérieure qui lui serait propre, légitime, et dont le potentiel de transformation à l’échelle collective est encore mal appréhendé.
En particulier, tous les indices corroborent une plus grande facilité à dépasser la clôture de soi, qui caractérise la définition de l’individu occidental. Les implications sociétales ne doivent pas être sous-estimées, car c’est, en germe, une modification de la relation collective au monde [Tornatore, 2023].

Dans une perspective à long terme, nous émettons l’hypothèse que la transe cognitive auto-induite peut correspondre à l’émergence d’un fait social, c’est-à-dire qu’elle a le potentiel pour devenir un trait culturel à part entière de la société qui est la nôtre, justement grâce à la recherche de culture fit et de légitimation.

L’idée nous oriente alors vers une cinquième piste d’étude, qui relève de la prospective, par le biais de l’ethno-fiction, ou socio-fiction, pour dévoiler par anticipation ce que pourrait être une société occidentale (ou, à tout le moins, française) qui adopte la transe TCAI à tel point que son usage est devenu si courant qu’il n’est plus questionné.

6. Références bibliographiques

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La fonction prime le grade 19 juillet 2025

Filed under: management — Yannick @ 06:06
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[Note aux lecteurs : pour une raison que j’ignore, cet article est l’un des plus consultés sur mon blog. Publié en janvier 2011, j’en refais une petite mise à jour en juillet 2025]

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Dans les situations où deux personnes sont en situation professionnelle de face à face, « la fonction prime le grade » est un adage qui permet de faire un tri rapide dans les priorités de qui-peut-se-permettre-quoi-par-rapport-à-qui.

Ainsi, on peut imaginer un cas typique qui met en relation un gardien, chargé du contrôle des accès, et une personne qui souhaite entrer dans un bâtiment.
La personne qui souhaite passer la barrière d’entrée est pressée. Elle accepte mal, d’ailleurs, de devoir être contrôlée par quiconque. Le gardien, en revanche, a la responsabilité de ne pas laisser passer les personnes qui n’ont pas les bonnes autorisations.
Problème : la personne qui se présente pour entrer n’a pas sous la main le bon laisser-passer, voire n’en a pas du tout… donc elle n’est pas censée passer.

Ce sont les consignes d’usage, c’est le règlement, c’est la mission du garde-barrière. Après une éventuelle tentative de négociation amiable, surgit l’énervement, l’arrogance, le haussement de ton : la personne exige qu’on la laisse passer. Elle pourra faire valoir un motif explicite (client en colère, urgence à régler), ou un statut supérieur au gardien (statut social, cadre supérieur en entreprise, grade plus élevé pour les professions qui portent l’uniforme), tous arguments qui peuvent finir par un vrai gros conflit interpersonnel entre celui qui veut, et celui qui refuse…

A ce stade, si le motif est effectivement valable, on peut envisager que la porte sera ouverte, parce qu’en tant que garde-barrière, c’est aussi ma prérogative de pouvoir faire preuve de discernement… sinon, autant me remplacer par un con de système automatisé.
Mais en revanche, la situation va s’envenimer quasiment à coup sûr s’il ne s’agit que d’une affaire de grade, ou de statut. Cette personne pourrait avoir l’intelligence de ne pas insister, et comprendre que les consignes s’appliquent à tout le monde. Ce n’est pas, en quelque sorte, un affront personnel. Mais, pour la pédagogie de notre exemple, elle insiste, et très lourdement. Et d’ailleurs « Laissez-moi passer, c’est un ordre ! »

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A partir de ce moment, celle, ou celui, dont la fonction est de garder l’accès est soumis à une pression psychologique forte : une personne qui fait valoir un statut supérieur lui donne un ordre, qui est en contradiction avec les consignes de sa fonction.
Quand vous subissez une telle situation, un quart de seconde suffit pour en avoir les mains qui tremblent.
Dois-je obéir à cet ordre, ou dois-je prendre le risque de ne pas obéir à un ordre direct pour respecter ma procédure de travail ?
S’opposer avec détermination demande beaucoup de courage et, après tout, qu’est-ce que cela coûte d’ouvrir la barrière en dépit d’une petite entorse à la procédure ?
L’autre en face a sûrement de bonnes raisons de vouloir passer. Qui suis-je, moi, pour m’opposer à lui ?

C’est à ce moment exact qu’il y a une bifurcation, selon qu’on pense pouvoir assumer la fonction qui est la nôtre, ou non. Et cette prise de responsabilité est directement issue de la certitude que l’on sera soutenu par notre chaîne hiérarchique. C’est donc un sujet de valeurs et de culture professionnelle, qui font que l’on saura exercer notre fonction « pleinement » ou « selon les cas ».

Ainsi, dans votre formation ou entraînement à exercer votre fonction actuelle, quelle qu’elle soit, avez-vous déjà eu une mise en pratique sur ce sujet ?
Le management vous a-t’il assuré de son soutien dans ce type de cas, ou le sujet a-t’il été malencontreusement oublié ? Y’a t’il des exemples, des anecdotes réelles, que les gens se racontent pour diffuser la connaissance collective sur « la bonne » conduite à tenir ?

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C’est particulièrement important lorsque les décisions opérationnelles ont un enjeu de sécurité. Dans ces fractions de seconde où se prend la décision de ‘tenir’ ou de ‘laisser passer’, tout le travail préalable de formation et de transmission de valeurs se révèle. Ou, au contraire, son absence se fait sentir, s’il n’a pas eu lieu.
Au niveau de l’organisation, on pourra remarquer qu’il ne s’agit pas seulement d’une formation individuelle : il s’agit de faire passer des valeurs collectives, qui sont explicites pour tout le monde, justement pour éviter d’avoir à les rediscuter dans le feu de l’action.

C’est tellement fréquent chez eux que ce sont les militaires qui ont appelé cela « La fonction prime le grade », manière de dire qu’un grade ne donne pas tous les droits, surtout si ce n’est pas vous qui êtes expert de la fonction.
Car, de fait, si ma fonction est de contrôler les accès, alors je ne laisse passer personne qui n’est pas en règle, et non seulement les autres doivent respecter cela, mais en plus j’ai les moyens d’exercer un pouvoir de contrainte selon une échelle graduelle.
C’est dans ma routine de travail, pour appliquer les consignes qui me sont données : je peux dire non à autrui, je peux ne pas ouvrir la porte, je peux consigner l’incident par écrit, ou je peux faire usage de ce pistolet Glock 17 à la cuisse.

Colonel ou pas, je te tire une balle dans le genou si tu essaies de forcer le passage.
C’est ma fonction, et quel que soit ton grade, sur ce sujet là, c’est moi qui décide. Point final.

Mais, pour cela, il faut une absolue certitude qu’on ne sera pas critiqué, voire puni, pour avoir rempli ladite fonction…

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C’est, en substance, un bon résumé de ce qui s’est passé dans l’avion présidentiel polonais qui s’est écrasé le 10 avril 2010 en Russie.
Ainsi que le décrit le rapport d’enquête sur l’accident, dans la zone d’atterrissage de Smolensk, un épais brouillard au sol rendait l’atterrissage risqué. Les conversation entre les pilotes et la tour de contrôle attestent d’un risque explicite qui est mentionné clairement par les différents interlocuteurs.
Mais à bord de l’avion, le président Polonais Lech Kaczynski, sa femme, et de hauts responsables d’État ont refusé de supporter une mise en attente, et un report de l’atterrissage.
Andrzej Błasik, le chef d’état-major de l’Armée de l’Air polonaise était présent, et les conversation du cockpit montrent que, lui en particulier, a usé de son grade pour influencer les pilotes. Il leur a forcé la main, pour le dire autrement.

Sous la pression psychologique et, probablement, sous la menace d’un rapport / d’une plainte / d’un incident diplomatique, ils se sont laissés convaincre d’atterrir.

Mauvais choix : l’avion s’écrase au sol, les 96 personnes à bord sont tuées, la Pologne perd son président et une bonne partie de son commandement militaire.

Le grade de chef d’état-major n’aurait pas dû outrepasser l’expertise de la fonction de pilote d’avion.

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En 2024, c’est peut-être aussi ce qui s’est passé à bord de l’hélicoptère qui transportait le président iranien et son ministre des affaires étrangères, tués avec l’équipage, lorsque leur appareil s’est écrasé contre une montagne, par une météo tellement hostile que les sauveteurs eux-mêmes ne parviendront à l’épave que le lendemain matin.

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S’il y avait des morts à chaque fois, ce serait finalement peut-être plus simple : légalement, il y aurait des interdictions. Ce genre d’abus de pouvoir serait un délit. Mais il n’y a pas à chaque fois des catastrophes, ni des morts, et, pour cette raison, il y a un nombre incalculable de fois où le grade pense pouvoir primer sur la fonction, avec soit pas de conséquence, soit une gêne anodine.

Si un client vous a déjà forcé la main pour « mettre en production » un logiciel dont vous savez tous les deux pertinemment qu’il comporte des anomalies sévères, vous savez de quoi je parle.

Si votre supérieur vous a demandé de modifier le rapport d’expertise où vous décrivez comment un  agro-industriel a recours a des procédés de filtrage illégaux, vous savez aussi de quoi je parle.

Si une directrice vous a déjà forcé la main pour lui donner, en clair et en direct, par téléphone, un nouveau mot de passe, parce que, au retour de ses congés, elle avait oublié le sien pour se connecter au système informatique de l’entreprise, pareil.

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Grâce à l’essor des méthodes agiles, du design thinking, du travail collaboratif, les tendances à la prise de décision, en ce début de XXIe siècle, vont vers une meilleure prise en compte de l’avis collégial des personnes dont c’est la fonction d’émettre un avis circonstancié, et le rôle du « gradé » responsable d’équipe consiste de plus en plus à favoriser la discussion, jouer le candide pour susciter le débat contradictoire, puis entériner l’avis des personnes compétentes, ou peut-être trancher entre plusieurs choix possibles.
Le court-circuitage et l’ingérence dans ces processus de décision se voient comme le nez au milieu de la figure et c’est tant mieux, on ne peut que promouvoir ce type d’organisation, qui rend la chose tellement incongrue qu’elle en devient suspecte.
Bien entendu, il arrivera toujours que même l’équipe compétente se trompe (parce que errare humanum est, comme disait l’autre), mais c’est toujours mieux que de remettre le rôle de décision à quelqu’un qui n’a pas les compétences pour faire un choix éclairé, fût-il gradé.

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Et, hélas, on peut aussi parier gros sur le fait que l’idée qu’ils se font de leur statut coïncidera encore longtemps, chez certains, avec l’illusion qu’ils sont éclairés par l’esprit divin et omniscient des Elus.
Donc il arrivera toujours que quelqu’un pense pouvoir décider à la place des gens compétents, ou les obliger à prendre une certaine décision, sous prétexte qu’il ou elle a une position plus élevée dans la hiérarchie. A ce stade, les arguments qui étayent la décision deviennent même accessoires : ce qu’ils exigent de l’autre, c’est sa soumission.
Il faut alors rappeler que faire pression pour forcer la main à quelqu’un engage la responsabilité de celui, ou celle, qui exerce cette pression.
Il faut que cette personne ait conscience que vous êtes en désaccord pour les raisons 1, 2, 3, etc. Exprimez le donc : « J’agis sur votre ordre, mais en désaccord » Ainsi, au moins, elle ne pourra pas dire qu’elle ne savait pas. Et si l’incident est mis par écrit c’est encore mieux.

Parce que, clairement, ce n’est pas une situation normale. C’est le genre de situation où, parfois, il y a des morts.

Pensez-y, la prochaine fois que quelqu’un tente de forcer une barrière dont vous êtes responsable…

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Formation à l’observation des usages 19 mars 2025


L’aventure a commencé comme beaucoup d’aventures : à l’improviste.

Et, depuis l’année 2017, le soutien de l’équipe Formation Continue de l’Ecole de Design de Nantes n’a jamais faibli. A raison d’environ une fois par trimestre, j’ai pu rencontrer tout plein de gens passionnés, curieux et enthousiastes; avides de récolter de meilleurs insights et de savoir mieux s’y prendre pour approcher les utilisateurs ou usagers de leur domaine d’activité (parce que, oui, il y a une méthode !).

9 ans de formations, 96% de satisfaction en moyenne, et… à partir de septembre 2025, j’aurai l’immense plaisir de doubler la dose. La formation « Observer les usagers, de l’ethnologie à l’UX » passe à un format inédit de deux jours.

 

Citation (26) : là où ça commence 19 février 2025


« Je suis surpris que vous n’ayez toujours pas compris.

Le péché, mon amie,

c’est quand vous traitez les gens comme des choses.

Y compris vous-même.

Les gens comme des choses. C’est là que ça commence. »

Terry Pratchett : Carpe jugulum. 1998.

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L’ombre du camp 27 janvier 2025


Le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau était libéré il y a 80 ans.


J’ai pris personnellement la photo à gauche, trois mois avant que soit publiée celle à droite.
Les prochains camps ne seront pas en Pologne, et on n’y jettera probablement pas des Juifs. Mais l’idée de camp perdure.
Elle est projetée comme une ombre. L’ombre intérieure de présidents, de vendeurs de voitures, de gens ordinaires. La plupart du temps des hommes, qui portent en eux une immense détresse de masculinité. Une ombre qui s’attaque à quiconque ne se soumet pas, parce que l’ombre se nourrit de pouvoir absolu.
Elle veut la domination, la toute puissance.
Et par la toute puissance, elle supprime les contradicteurs, les avis nuancés, les contre-pouvoirs. Alors, en l’absence d’opposition, l’ombre peut prendre forme concrète : son architecture, ses technologies, ses gains financiers, son ego, ses règlements, ses lois, ses procédures, son organisation. Tout ce qui constitue un préalable à la mise en place de l’idée de camp.


Et ces gens si petits bien que si puissants, d’autres devront les arrêter, parce qu’ils n’ont pas la fermeté intérieure pour s’arrêter tous seuls.
Sous d’autres formes qu’il y a 80 ans, mais pour les mêmes raisons, c’est par la contrainte qu’ils seront arrêtés dans leur projet.
En leur retirant leur illusion de toute puissance.
Et cela se produira.
Parce qu’à la fin, c’est toujours Némésis qui fout une beigne à Hubris.

 

Citation (25) : le monde tel que nous sommes 13 janvier 2025


« Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais tel que nous sommes. »

Anaïs Nin : La séduction du minotaure. 1958.

We don’t see the world as it is, but as we are.

 

Retour vers l’avenir 17 Mai 2024


Je dis « notre » date d’apparition, dans la mesure où nous sommes, nous aussi, en 2025, des homo sapiens. Nous sommes les mêmes. En parlant d’un homo sapiens d’il y a 300.000 ans, imaginez que ça pourrait être vous, dans un autre contexte de vie. Un bébé homo sapiens né il y a 300.000 ans pourrait parfaitement être admis dans l’une de nos crèches, avec autant de probabilités de succès scolaire que n’importe lequel de ses camarades. Ses caractéristiques physiques ne permettraient pas de le différencier d’un autre bébé homo sapiens.

Et il y a 300.000 ans, nous étions peut-être davantage affûtés. Les caractéristiques physiques d’un individu adulte du paléolithique étaient celles de nos actuelles coureuses et coureurs de cross-country. Ce n’est pas pour rien que nous-nous sommes retrouvés, pour l’essentiel à pieds, sur tous les continents sauf l’Antarctique.

Et, pendant 230.000 ans, nous ne sommes pas les seuls représentants du genre Homo. Il y a des contacts, des mélanges, des bébés. 1,8% de notre ADN provient de Néandertal, sans compter Denisova, Florès, et les autres.

Si nous voulons comprendre l’histoire humaine correctement, nous devons comprendre que nos ancêtres éloignés n’étaient pas différents de nous. Ils étaient intelligents, et, comme nous, ils ont fait du mieux qu’ils pouvaient en fonction du monde autour d’eux. Et, donc, nous ne sommes pas meilleurs qu’eux.

Ainsi, je serais bien curieux de voir comment nous-mêmes, aujourd’hui, nous-nous en sortirions si toute la région de Campanie explosait. Un événement qui s’est produit sous les pieds des Italiens préhistoriques il y a 39.000 ans. C’est l’une des pires éruptions volcaniques, qui a formé, sous l’actuelle ville de Naples, le supervolcan des champs Phlégréens, qui n’est pas moins menaçant (la loi de Murphy, souvenez-vous !). La colonne de cendres s’élève à 40km d’altitude et, portée par les vents, retombe sur toute la méditérranée jusqu’en Russie centrale. Cet évènement majeur est une explication possible de l’extinction des 100.000 Néandertaliens.
Vers -34.000, nous-nous retrouvons donc seuls représentants du genre Homo.
Terminés, les bébés métisses. Notre stock d’ADN se stabilise, il ne sera plus jamais modifié par des apports autres.

Et il en a encore fallu des capacités physiques, et mentales, pour qu’homo sapiens croisse et s’épanouisse sur la planète toute entière.

Ces capacités peuvent être illustrées par le fait qu’il y a environ 25.000 ans, l’être humain est déjà assez compétent en navigation maritime pour aller, depuis l’Asie, s’installer sur le continent américain qui, jusque-là, ne connaissait pas les mammifères bipèdes.

Cette expansion n’a pas été entravée par la Dernière période glaciaire, qui surgit en quelques dizaines d’années : le niveau des océans baisse de 120 mètres, on passe à pieds de la Thaïlande à l’Indonésie en marchant sur un continent qui n’existe plus : le Sundaland. On passe aussi à pieds du Danemark à l’Irlande, en marchant sur un continent qui n’existe plus non plus : le Doggerland. La calotte de glace épaisse de trois kilomètres descend jusqu’au sud de l’Angleterre, jusqu’à New-York, et jusqu’au nord du Japon. Les régions non recouvertes ont leurs sols gelés en permanence.
Et homo sapiens a su croître, encore, même malgré la fin de cette période, à laquelle il s’était finalement bien adapté. En effet, il avait même su mettre à profit la couche de glace pour franchir l’actuel détroit de Béring, pour renforcer sa présence sur le continent Américain.
La déglaciation prend huit mille ans. Le niveau des océans remonte de 120 mètres.
L’Amérique et ses habitants se retrouvent isolés pour les 10.000 ans qui suivront, jusqu’à la prochaine vague migratoire : les colons européens au XVIe siècle, qui déclencheront l’échange colombien.

Au sortir de cette période de bouleversement climatique, la glace se retire, la géographie devient plus accessible, ce qui induit de nouveaux bouleversements culturels, des gros.
En Europe du nord, les chasseurs-cueilleurs nomades sont rejoints par des gens qui domestiquent les bêtes et les plantes.
C’est le Néolithique qui arrive, et beaucoup de choses vont changer : de la naissance de l’agriculture, aux groupements urbains, et y compris la physionomie des autochtones.
En effet, jusqu’à il y a environ 7.000 ans, les populations européennes locales avaient la peau noire et une fréquence insoupçonnée à avoir les yeux bleus. C’est l’arrivée massive d’une population provenant de l’actuelle Turquie et du Moyen-Orient qui a induit un éclaircissement de couleur de peau, par le métissage (encore).

C’est le moment de re-re-préciser : les races humaines, ça n’existe pas. Ce dont je parle n’est donc pas une modification des « races ». Les homo sapiens peuvent être plus ou moins chargés en mélanine, ils n’en restent pas moins des homo sapiens. Personne ne dit que vous avez changé de « race » après l’été, lorsque vous êtes tout bronzé.

Les caractéristiques comportementales d’homo sapiens sont encore les nôtres aujourd’hui (vu que nous sommes aussi des homo sapiens, vous suivez ?) : la pensée symbolique et sacrée, l’art, les techniques, les échanges et le commerce, les déplacements à longue distance, la coopération et la négociation politique, le soin médical.
Ce qui différencie les groupes et les sociétés humaines depuis tout ce temps, c’est leur manière d’incarner ces traits communs de comportements, par l’infinie variété des cultures.
De ce point de vue, une homogénéité culturelle, sociopolitique, ou quoi que ce soit d’autre, n’est même pas souhaitable, à commencer par le fait qu’il n’y a pas une forme de culture qui soit absolument meilleure que toutes les autres. Sinon, croyez-en homo sapiens, ça fait bien longtemps qu’elle aurait été trouvée, et adoptée.
Les « différences » en soi ne sont pas des incompatibilités, elles doivent être des complémentarités. Et si un tel arrangement n’est pas possible, nous avons inventé la guerre comme méthode ultime de résolution des problèmes (qui en crée d’autres, et parfois pires).
L’hétérogénéité des cultures est un gage de longévité à long terme. Car si chaque groupe avait fait strictement comme ses voisins, nous n’aurions pas survécu mille ans.

A l’échelle de notre espèce, cette capacité à modifier ce qui est considéré comme normal est un gage de survie. Car si, malheureusement, un groupe est en difficulté du fait de sa forme d’organisation, les autres ont bon espoir de ne pas subir le même sort car ils en ont une différente, ou ils peuvent en inventer une différente. « Le normal » et « l’évident » sont des notions relatives, que chaque culture détermine selon ce qui lui semble normal et évident, en fonction des contraintes du moment. Rien de tout cela ne nous est imposé par quiconque, sauf nous-mêmes.

Le monde a encore énormément changé, bien sûr, plein de fois, et nous n’avons jamais cessé de nous adapter. Notre propre organisation sociale, aujourd’hui, ici, ou là-bas, n’est qu’une variante parmi des possibilités multiples, et, nous aussi, nous faisons de notre mieux, en fonction du monde autour de nous.
Demain sera encore différent, c’est une certitude. Ce n’est pas pour autant que ce sera moins bien. D’ailleurs, pour une part non négligeable, c’est à nous de choisir comment nous-nous adapterons.
Anthropologiquement, depuis 300.000 ans, nous n’avons pas cessé de le faire, et c’est la raison pour laquelle nous sommes toujours là.

 

Demain le design thinking 3 Mai 2024


Avec Laurent MARTY, nous avons eu une conversation sur le design thinking, sur la supposée fin du design thinking, sur ce qui fait l’esprit d’innovation, et tout plein d’autres choses passionnantes.
On vous en fait profiter, ici : https://www.linkedin.com/pulse/la-fin-du-design-thinking-laurent-marty-f1phc/

 

Mon train, ma crise 14 juin 2023


Le vendredi 9 juin 2023, la SNCF a connu un incident majeur sur les liaisons ferroviaires partant, ou arrivant, en gare de Paris Montparnasse.
J’étais dans la foule des anonymes qui se sont retrouvés coincés en gare.

-merci de noter que ceci n’est pas un post anti-SNCF.
Ce REX a vocation à faire en sorte que la prochaine fois, nous faisions moins pire, ou mieux. Si possible pas pire.-

Arrivé sur place vers 17h30, je me suis posé tranquillement dans un coin, tout en constatant qu’il y avait beaucoup de monde. Ce n’était pourtant pas un jour de grand départ en vacances ? Bizarre.
Après un moment, je me suis approché des voies pour vérifier d’où partirait mon train, et, là, je me suis retrouvé sous la zone sonore des haut-parleurs qui annonçaient un « problème électrique » et « des retards à prévoir ».

C’était donc cela, les crachouillis que j’entendais depuis le début, sans comprendre ce qui était dit.
La mauvaise sonorisation de la gare ne m’a pas permis d’être correctement informé alors même que j’étais déjà sur place.
(vous me direz : tu aurais pu te rapprocher des quais bien avant, crétin, et tu l’aurais eue cette information… Certes. Mais c’est le mode de fonctionnement normal d’une situation de crise, il faut considérer que tout le monde est diminué dans ses capacités, déboussolé, fatigué, pas attentif. En tant que crétin, je représente le niveau d’intelligence moyen)

En une heure, deux trains TGV sont partis de la gare, ce sont les seuls qui ont été annoncés avec la voix de « Simone« . Clairement audible, et suffisamment forte pour être entendue en surimpression des autres bruits de la gare.
Tous les autres messages étaient transmis par des vraies personnes, micro en main, gêne et stress dans la voix, et visiblement pas par le même circuit de haut-parleurs.

Au fur et à mesure que l’incident prenait de l’ampleur, les trains ne partant plus, les passagers s’accumulaient dans la gare. Et je veux dire partout dans la gare. L’escalier menant au Jardin Atlantique, sur le toit, était bondé. J’ai eu l’envie d’aller dehors prendre l’air… mais j’ai pensé que si je parvenais à sortir, il était bien possible que ne parvienne pas à revenir, compte-tenu de la foule.
Dans de nombreux endroits, il n’y avait pas la place pour s’asseoir, il fallait rester debout.
Quelqu’un a-t-il compté combien nous étions ? Dix mille ?

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Je n’ai pas eu le sentiment de dépasser le seuil des six personnes par mètre carré, zone de danger qui provoque les bousculades mortelles.
C’était un pur hasard -et une chance- car personne n’a semblé organiser la chose, afin qu’une bousculade ne se produise pas. Existe-t’il un système automatique de détection de la densité de la foule, pour éviter que le seuil potentiellement mortel de six personnes par mètre-carré soit atteint, ou dépassé ? J’ai un doute. Le risque de bousculade n’est qu’un exemple. La situation de crise doit considérer que la crise n’est qu’un risque. D’autres peuvent surgir. On appelle cela le risque de sur-accident et, croyez-moi, vous n’avez pas du tout envie que cela se produise.
C’est sans doute le point d’amélioration majeure qu’il faut signaler : la gestion de crise dans la gare et, plus généralement, pour les voyageurs en attente : j’y reviendrai ci-dessous.

Les heures passant, les écrans ont cessé d’afficher les retards en minutes, et des heures ont commencé à apparaître.

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Puisque la nature de l’incident était connue dès le début, quel était l’intérêt d’afficher des retards en minutes ? Une rupture de caténaire, c’est du lourd, au minimum trois à quatre heures d’intervention. Si le public est informé honnêtement, il peut prendre ses dispositions, à commencer par ne pas venir en gare. Ou aller s’acheter à manger pour le prochain repas. A l’inverse, ici, nous avons eu le sentiment d’une tentative de minimisation du retard.

Afficher la durée moyenne d’un incident, selon le type d’incident, est plus pertinent que d’afficher le retard probable au fur et à mesure qu’on reçoit l’information.


Certains commerces alimentaires en gare ont baissé leur rideau métallique à l’heure habituelle, 19h, d’autres ont poursuivi la vente, tant qu’ils avaient du stock à vendre.
Lorsque vous êtes immobilisé depuis des heures, l’impact psychologique de voir un rideau métallique se fermer n’est pas négligeable : ces gens-là partent, ils seront chez eux d’ici peu, et moi, personne ne se préoccupe de ma situation.

Pour ajouter à l’effet psychologique, les SMS automatiques s’accumulaient sur les téléphones. En cinq heures, j’en ai reçu vingt-et-un.

L’accès au(x) réseau(x), électricité, téléphone et internet, a permis de maintenir le lien entre les voyageurs et leurs proches, ou a permis d’accéder à une distraction bienvenue. C’est a minima un baume apposé sur votre stress.
En revanche, le réseau wifi public de la gare était inaccessible, je l’ai vu apparaître dans les « réseaux disponibles » sur mon téléphone vers vingt heures seulement. Et bien sûr, les batteries des appareils mobiles n’étant pas extensibles, les prises électriques de recharge devenaient une denrée convoitée.

D’une manière générale, la capacité d’auto-organisation, par les voyageurs eux-mêmes, a été remarquable. Voir les gens qui se parlent, le ton poli qu’ils adoptent, le fait qu’ils se dépannent, se prêtent des trucs, est un excellent indicateur (ou pas) de la solidarité collective qui règne. Une bonne illustration concerne le partage des prises de courant. Ceux qui arrivaient devant une prise déjà utilisée montraient que leur appareil était réellement à court d’énergie, batterie vide, et la personne présente avant eux leur cédait sa place.
Ailleurs, là où il n’y avait pas de prise accessible, j’ai personnellement dépanné deux personnes avec ma batterie externe (in Zendure i trust).
Cerise sur le gâteau, pour moi, mon téléphone était HS. Merci à la dame qui m’a prêté son téléphone pour que je passe un appel.


Vous n’avez aucune intimité. Grattez-vous le nez et tout le monde le verra. Mangez, vous mangerez en public. Si vous-vous déplacez, il vous faut embarquer tous vos bagages. Vous voilà confronté à l’expérience de l’exode. Vous êtes un nomade malgré vous, un réfugié. L’inconfort mental n’en prend que plus d’ampleur : vous évoluez dans une situation qui vous est totalement étrangère.
…et pendant toutes ces heures, la température ambiante était autour de 26 degrés. L’inconfort physique d’être immobile, debout ou assis, le brouhaha, le stress de vos voisins, la fatigue de la journée… tout cela est démultiplié par le fait que vous transpirez. Et ce n’est pas vrai que par temps chaud. Le froid génère le même sentiment d’être, à l’intérieur, aussi défraîchi que vos vêtements le sont à l’extérieur. Croyez-en quelqu’un qui aime l’hiver à Brest.
C’est donc aussi une expérience qui concerne toute votre personne. Corporelle, physique, mentale.

J’avais la chance de n’avoir que moi à m’occuper et de ne porter qu’un sac à dos moyennement lourd. Je l’ai déjà dit, et je le redirai : le voyageur heureux voyage léger.
Ce n’était pas le cas des gens voyageant avec des enfants, avec des animaux, ou ceux qui se retrouvaient dans l’obligation de gérer quelqu’un d’autre, loin, auprès de qui ils étaient censés déjà être. La force avec laquelle les gens s’agrippent à leur téléphone portable quand ils parlent est un bon indicateur de leur niveau de tension nerveuse. C’est comme ça que j’ai assisté au spectacle d’un papa en costume-cravate, parlant au téléphone avec son enfant, et lui expliquant où trouver la salade de riz et la vinaigrette dans le frigo familial.
Il n’était pas stressé par sa situation à lui, en gare, il était stressé par la situation de cet autre, lointain.
J’espère que sa batterie a duré encore longtemps.

Et durant toutes ces heures, la vie locale continue.
Des Parisiens traversaient la gare avec leur vélo… ou du moins ils s’engageaient pour le faire, se rendaient compte qu’ils ne pouvaient pas avancer, mettaient leur vélo au-dessus de leur tête et progressaient à travers la foule (avec précaution car il ne s’agissait pas de trébucher et de tomber sur autrui).
Davantage que les vélos (ou les trottinettes), le type de matériel que j’ai vu poser le plus de problèmes était les valises à roulettes.
La valise à roulettes est une plaie. Son usage n’est plus approprié quand il y a foule, et pourtant personne ne pense à rabattre le bras télescopique et à la porter à la main.
Dès lors, la personne qui vous suit se prend les pieds dedans quand vous ralentissez le pas. La personne qui va vous croiser doit recalculer sa trajectoire pour ne pas percuter cet objet traître qui vous suit à ras du sol. Quand vous tournez, elle tape les mollets, tibias, ou coins de murs. Elle fait tomber les valises immobiles des autres personnes. Elle se prend dans les sangles et les robes longues.
Toute file d’attente s’allonge proportionnellement de la distance de tous les gens qui traînent leur valise derrière eux.
…et leur utilisateur ne peut même pas s’en servir comme tabouret, car elles ne sont pas faites pour ça.
Au moins, pour ceux qui ne sont pas concernés, ça fait un spectacle amusant.

Vers 22h, il a semblé y avoir de l’animation. Des gens marchaient vite à travers la foule (ou essayaient de le faire). Il faut noter que le sentiment d’urgence n’était pas assez présent pour qu’il y ait une bousculade.
Puis, parvenus devant le quai (le n°7 si je me souviens bien), certains couraient comme des dératés et montaient dans un TGV.
Où vont-ils ? Est-ce qu’il s’agit de mon train ? C’est la question que dix mille personnes se posent simultanément.
Aucun affichage, ni aucun message sonore pour préciser la destination, ou les gares desservies. Une trentaine de voyageurs se sont engouffrés dans ce train. Le train est parti. Personne n’a su vers où. Je suis certain que certains voyageurs sont montés dedans sans savoir où ils allaient atterrir à l’arrivée.
Et les autres, comment ont-ils su ?!

C’est le moment où j’ai assisté à un esclandre : un voyageur s’est énervé face à un agent SNCF, pour lui intimer de dire où était parti ce train. Mais hélas, le personnel SNCF ne génère pas l’information utile par magie. Personne ne savait.
Attendre des heures, passe encore, hein. Mais si, en plus, les trains partent sans qu’on sache s’il aurait fallu qu’on soit dedans… les autres personnes alentour n’étaient pas suffisamment exaspérées pour que l’énervement d’un seul les contamine tous. N’empêche, cela aurait pu être l’étincelle qui met le feu aux poudres.
Pour autant, en six heures d’attente en gare, je n’ai vu que deux fois des gens crier, perdre leur sang-froid à juste titre, et s’énerver réellement. Et c’est un pur hasard que, finalement, tout se soit aussi bien passé. C’était une crise, pas une catastrophe. N’importe quelle perturbation supplémentaire aurait pu pousser la foule au-delà du supportable (le sur-accident, souvenez-vous). Car je suis convaincu que cela aurait pu être vraiment catastrophique. Le stress est très contagieux. La peur est hautement contagieuse. Et comme il n’y avait aucune gestion, par aucune figure d’autorité quelconque, cela aurait très bien pu se produire. La prochaine fois, peut-être ?

Et notons bien que tout cela ne concerne pas que les voyages en train, les gares, ou la SNCF. Nous parlons ici de toutes les situations susceptibles de partir en vrille, impliquant une grand nombre de personnes, quel que soit le lieu, le moment, et le contexte.


J’attire ici votre attention sur le fait que de courageux agents SNCF étaient présents, (les « volontaires de l’information »)… et il leur en a fallu du courage, car ils en savaient aussi peu que tous les autres.
C’est en allant à tout hasard vérifier s’ils savaient quelque chose, devant le quai n°1, que je me suis rendu compte qu’il y avait un énorme stock de bouteilles d’eau offertes gratuitement. Et cinq policiers, juste à côté, qui étaient là pour… quoi ? Pour protéger l’eau ?
Personne n’était au courant qu’il y avait cette eau. Il n’y a eu aucune annonce.

C’est là que l’idée a germé en moi : les problèmes de circulation des trains sont une chose. Ça dure des heures et c’est un gros souci. La préoccupation d’informer les voyageurs est évidemment légitime -et requise- de la part de la SNCF.
Mais… mais, ce n’est pas ce qui compte quand vous attendez depuis cinq heures, le cul posé sur du béton. Vous avez besoin de constater que la situation est gérée, là où est posé votre cul.
C’est ce qui a manqué en ce vendredi 9 juin : l’organisation et la coordination de l’aide, en gare, ou dans les trains immobilisés. Distribution d’eau. De ration-repas. Accès aux toilettes. Soin psychologique de tranquillisation. Couvertures. Serviettes hygiéniques. Lingette et couches bébé. Gestion des situations individuelles d’urgence. Éventuellement actions de secourisme.
Quelque chose dont le centre de gravité consisterait à dire : Ecoutez, c’est le bordel, on est au courant. On n’en sait pas plus que vous sur les trains, mais on va faire en sorte que, ici, ça se passe le moins mal possible en attendant.
Les secouristes appellent cela les situations « à moyens dépassés » : agir pour gérer un pan de la situation, celle sur laquelle vous avez les moyens et les compétences pour agir. C’est précisément ce qui ne s’est pas produit. La SNCF, en tant qu’institution, ne sait visiblement pas faire cela. Et peut-être n’est-ce pas à elle de le faire. C’est le cœur de métier d’organismes comme la Croix-Rouge, ou de la Protection Civile, pour n’en citer que deux.

Bref, le sentiment d’abandon était palpable. Les voyageurs l’avaient, mais aussi les cheminots, balancés par leur propre employeur devant dix mille personnes, pour faire de l’information, alors qu’eux-mêmes n’avaient pas d’information. Leur seule option était d’appliquer la mère de toutes les procédures : la PBM.
Salutations à celui qui m’a avoué son impuissance d’un long regard entendu, en transpirant à grosses gouttes. Davantage que moi.

Le sentiment d’abandon allait donc croissant, renforcé par les différents magasins qui fermaient leurs portes au fur et à mesure que la soirée avançait. Et la lumière du jour qui diminue.
Nous avons commencé à penser qu’une nuit en gare n’était pas irréaliste.
Pour certains Parisiens venus prendre un train à Montparnasse, le demi-tour n’était plus possible, car leurs propres trains de banlieue avaient terminé leur activité pour la journée. Eux aussi se retrouvaient immobilisés.

Sur les écrans, le délai de retard pour les trains dépassait les trois heures.
La voix de Simone annonça un train en provenance Brest, arrivant en gare avec un retard de quatre heures. Applaudissements de la foule. Était-ce un soutien aux passagers qui arrivaient ? L’espoir que ce train serait le leur quand il repartirait ? Un sarcasme à l’égard de Simone ?
Toujours est-il qu’un trajet Brest-Paris dure six heures. Avec quatre heures de retard, ces voyageurs débarquaient donc après 10 heures dans un train. Il n’y avait personne pour les accueillir, pour une bouteille d’eau, ou pour je-ne-sais-quoi.
J’insiste sur le fait que, même si personne n’a besoin de rien, la simple présence de quelqu’un « au cas où » est déjà la preuve que l’institution qui vous a fait voyager s’est préoccupée de votre sort. Et eux, dans les trains, ils ont dû l’avoir ce sentiment d’abandon, de délaissement, de non-empathie…
Car le pire, en situation de crise, est le sentiment d’enfermement (réel ou imaginé). En gare, nous étions immobilisés. Mais la gare est vaste. C’est grand, il y a visuellement de l’espace et vous pouvez toujours sortir. Dans un train, c’est l’opposé. C’est dans les trains bloqués que la situation est la pire. Je serais bien curieux d’avoir l’avis de celles et ceux qui étaient dedans. Il y a eu environ quarante trains bloqués. Minimum 500 personnes par train, si c’est un duplex mono-rame. Le double, dans un duplex double-rame. Vingt à quarante mille personnes en rase campagne. Quarante trains, quarante équipes d’assistance auraient pu être dépechées vers eux par les organismes dont je parlais ci-dessus, guidés sur les emprises ferroviaires par des professionnels du train. Ça n’a pas été le cas.
L’étuve, peut-être l’absence d’électricité, le noir, peut-être pas de réseau téléphonique ou internet, peut-être pas de toilettes fonctionnelles, ni d’eau, ni de clim. La transpiration. Le CO2. Et des gens qui se mettent à avoir le souffle court. Qui paniquent. C’est dans ces situations que des passagers forcent l’ouverture des portes et descendent en pleine voie, parce que oui c’est dangereux, mais à leurs yeux, c’est moins pire que de demeurer enfermés.

Les heures passaient. Lentement. C’est étrange cette extensibilité du temps, quand on n’a pas envie d’être là. Certains s’extirpaient de la foule, dans le grand hall, pour se poser davantage à l’écart sur les quais le long des voies.
A cet endroit, il n’était plus possible d’avoir un contact visuel direct avec les écrans d’affichage -le doudou auquel chacun se rattachait jusque-là-. C’était le signe que ces personnes renonçaient à avoir une information rapide, ou une information tout court. Une réorganisation subtile se met en place : certains se positionnent pour dormir sur place. Et le fait est que tout a totalement été interrompu en gare Montparnasse à minuit, jusqu’à la reprise du service le samedi matin.

Et puis, miracle, un micro grésille. Votre train est annoncé. La totalité des passagers concernés siffle et applaudit et crie. Le soulagement.
Et deux fois 500 passagers se mettent en mouvement, un fleuve parmi la foule, sous les regards curieux des malchanceux dont le train n’a pas été annoncé. « Bon retour ! » « Merci ! » « Bon courage à vous ! » « Bonne nuit ! »

Vous montez dans votre train, après avoir vérifié la bonne destination et, par précaution, après avoir demandé confirmation à vos voisins. C’est le bon. On monte dedans. Expérience étrangement familière.
On ne s’attend plus à aucun standard habituel. Mettez-le en route, et on arrivera quand on arrivera. Finalement, c’est le standard minimal, celui qui compte.
Trois fois le départ imminent est annoncé. La quatrième fois est la bonne. Le paysage bouge derrière les vitres. On est partis.
Il y a des passagers assis dans les escaliers de la rame duplex, d’autres sont assis par terre. C’est la destination l’important, pas le fait d’avoir un billet en règle. Un jeune militaire avec son immense sac est allongé sur le sol. Il semble dormir déjà, la joue sur la moquette. Il a sans doute connu pire.

Courageusement, l’équipe de bord fait un passage dans les couloirs. Ce soir, ils ne feront d’action de contrôle des billets…
Leur présence rend visible le fait que les voyageurs ne sont pas laissés à eux-mêmes, contrairement à la gare. Personne ne fera de remarque désobligeante. Pour autant, il n’y aura pas la question « est-ce que quelqu’un a besoin de quelque chose ? ». Et, en voiture bar, il n’y aura rien d’offert.

L’annonce en cours de voyage fait rire tout le monde : heure d’arrivée à Nantes 2h15 du matin. Le train à destination de Pornic arrivera une heure après. L’autre train à destination des Sables-d’Olonne se détachera à Nantes et poursuivra son chemin pour arriver vers quatre heures trente.
C’est tellement grotesque que c’est drôle. Lorsque la chef de bord annonce les horaires, nous entendons, dans son micro, les autres passagers éclater de rire aussi.
Bon. On est dans le bon train, il est en route. Le reste… on n’est plus à ça près.

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L’heure qui compte : 1h21 du matin. Les autres horaires affichés sont ceux, théoriques, de votre voyage initial, qui vous rappellent à quel point vous êtes vraiment en retard.

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Et puis après un moment, le cliquetis du micro se fait à nouveau entendre. Il vous réveille.
Tout compte fait, le train sera terminus Nantes. Les passagers à destination de Pornic et Sables d’Olonne dormiront à Nantes dans une rame-dortoir.
Un message sans précaution. Dépité. La chef de bord elle-même a du mal à dire les mots. Elle n’est que la messagère, ce n’est pas elle qui est à l’origine de cette énième contrainte.
En France en effet, ce sont les régions qui sont les Autorités Organisatrices des transports. Et il se trouve qu’en région Pays de Loire, les circulations ferroviaires ne fonctionnent pas la nuit. En tant que voyageur impliqué, je reformule : cette nuit, même cette nuit, spécifiquement, personne n’a fait en sorte qu’elles fonctionnent. Bref. Le voyage ne pouvait pas se poursuivre.
Cet aménagement organisationnel et ce découpage administratif auront eu pour conséquence d’empirer la crise pour ceux qui la vivaient.
Vérification faite, le lendemain, tous ces gens auront passé la nuit, assis, dans une autre rame de TGV, et se seront fait sortir à 6h, car le train en question devait être mis en mouvement.
J’espère que quelqu’un a pensé à leur sécurité, la nuit, et à ne pas leur faire payer le petit-déjeuner.
A partir d’un poste de coordination de crise à Montparnasse, d’autres PC Crise auraient pu être activés dans toute les gares de France au fur et à mesure qu’y arrivaient (tardivement) des trains en provenance de Paris.
Dans les préfectures, ou les services administratifs régionaux, cette nuit-là, combien de personnes ont été réveillées et sollicitées pour « faire quelque chose » à ce sujet ? Il n’y a pas eu de coordination inter-services.

Donc, bon gré mal gré, vous arrivez à destination.
Au sortir du train, visages fatigués mais sourires et humour. « Bonne continuation » « Bonne nuit » « Bon courage pour la suite » « Après vous, je vous en prie, on n’est plus à ça près… »
Et vous-vous retrouvez sur le quai, seul avec tous les autres, sans personne pour s’enquérir de vos éventuelles urgences, sans personne pour vous remettre un dépliant avec l’adresse internet de la « garantie G30 », ou une bouteille d’eau, ou, un bon de prise en charge par un taxi.
Depuis le début, le sentiment d’abandon était présent, il se confirme dans ces dernières minutes en gare. L’absence d’empathie de la part de toutes les institutions concernées vous laisse un goût amer, parce que si c’est arrivé ce soir, c’est que ça se reproduira. C’est un problème d’organisation, pas de technologie.
Vous rentrez donc chez vous comme vous pouvez (et si vous pouvez), une douche, et dodo.

Le lendemain, vous fouillez sur internet pour demander le remboursement de votre billet de train. Vous n’avez pas reçu un texto pour vous simplifier la tâche.
Vous tombez sur une page du site web SNCF, qui vous renvoie vers un chatbot, qui lui-même vous demande niaisement : « Dites-moi quel est l’objet de votre visite, ou laissez-vous guider par les boutons ci-dessous ».
Dis-donc bonhomme, t’es pas au courant ? Il faut en plus que je te dise pourquoi je suis là ?! C’est la cerise sur le gâteau, en termes d’expérience utilisateur. Je l’ai dit et je le redirai : l’UX, ce n’est pas que les écrans. Loin de là, même.
…et dans la mesure où chaque billet TGV est nominatif, l’entreprise ferroviaire sait déjà qui a acheté un billet. Le remboursement pourrait être automatique, avec un mail de confirmation qui vous en informe.
Ça ne sera pas le cas. Et personne ne s’enquerra des dépenses supplémentaires, et annexes au voyage, que vous auriez pu engager lors de cette mésaventure.

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Sujets de dév 16 février 2022


A la suite des sujets de thèse, je propose ici deux sujets de développement informatique qui pourraient trouver vite preneur. Parce que, pour reprendre un célèbre slogan, il devrait déjà y avoir une appli pour ça…

Si toutefois vous attaquez un jour un projet digital sur la base de ces propositions, je serais très ravi d’être cité comme source.
Appelons cela une rétribution symbolique.

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Propositions de méta-fonctions d’utilisabilité :

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  • Pouvoir basculer tout l’affichage d’un système au profit d’un utilisateur gaucher. Cette particularité physique concerne 8 à 15% d’une population, mettons une moyenne de 10%, ce qui nous donne potentiellement 4,3 millions d’utilisateurs adultes, rien qu’en France.
    Les boutons d’action, les scroll bars, les menus, etc. tout devrait pouvoir basculer du bon côté, du point de vue d’un gaucher.

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  • Pouvoir basculer l’affichage des couleurs d’un système au profit d’un utilisateur daltonien. Cette particularité physique (qui n’est pas que la non-reconnaissance du vert et du rouge) concerne 8 à 10% d’une population.
    L’affichage de n’importe quoi devrait être aussi lisible et non ambigu du point de vue d’un daltonien que d’une personne non concernée par cette affection.

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Un guide d’entretien ethnographique 29 octobre 2021

Filed under: organisation — Yannick @ 20:00
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La recherche qualitative cherche à décrire un contexte social et des motifs d’action ou de prise de décision.
Les données sont collectées par l’immersion passive ou l’observation participante. Comme habituellement dans le domaine de l’ethnologie, la prise de contact directe et in situ est toujours privilégiée par rapport aux méthodes indirectes.

Mais, au-delà de l’immersion dans un groupe pour le comprendre de l’intérieur, les chercheurs peuvent recourir à la technique d’entretien semi-directif, qui se mène en tête à tête, après une mise en confiance des deux interlocuteurs.

Dans le jargon des ethnologues, la personne avec qui elles / ils parlent est appelée un informateur / informatrice. Dans le monde du design et de l’UX, il s’agit d’une utilisatrice(eur).
Ce type d’interview est qualitatif et vise à identifier des axes structurels de comportements.
Il ne s’agit donc pas de dérouler un questionnaire quantitatif et de cocher une liste de questions pour lesquelles on aura recueilli des réponses (vous n’allez pas faire un « sondage »). Au contraire : l’entretien semi-directif permet d’obtenir une grande subtilité de compréhension, grâce à une discussion ouverte et approfondie avec la personne en face de vous.
Répétez après moi : je ne vais pas faire un sondage, je vais avoir une conversation.

A ce titre, pour favoriser la liberté de parole, l’anonymat des personnes doit être garanti (non nominatif, pas d’identification dans la prise de notes). Il est de votre responsabilité de ne pas dire, ensuite, qui-vous-a-dit-quoi. Si quelqu’un vous le demande, d’ailleurs, ce sera extrêmement suspect et on approche de la violation du secret professionnel.
Dans mon petit carnet de notes (in Moleskine i trust), j’ai des verbatims, des descriptions, des gribouillis de schémas, des impressions en temps réel, et je n’ai aucun nom de famille, seulement des prénoms et souvent parfois même pas les vrais prénoms. Les seules critères d’identification sont les miens, pour que l’âme charitable qui retrouve mon carnet perdu puisse me joindre et me le rendre. Une loi de type RGPD ne s’applique pas à mon carnet car je n’y stocke aucune information qui permettrait de retrouver ou d’identifier mes interlocuteurs, directement ou indirectement.

L’anonymat des interviewés est moins absolu dans certains contextes, notamment pour la recherche UX et le monde du travail en général. A ce titre, vous devez recueillir le consentement écrit par un formulaire-type… en comptant sur le fait que n’importe qui a toujours parfaitement le droit de refuser.
Ce droit au refus s’applique non seulement à la prise d’image mais à l’interview lui-même. N’importe qui a le droit de refuser une interview, un enregistrement, une question spécifique, une prise image, sans raison particulière. Ca fait partie du respect que vous leur devez d’accepter sans insister.

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Repeat after me : I am not going to do a ‘poll’, i am going to have a qualitative conversation.
Welcome to ethnographic interviews.

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I. Questions de Grand Tour
L’objectif des questions « Grand Tour » est de découvrir de la bouche même de la personne interviewée les noms des lieux et des objets tel qu’elle les nomme.
C’est aussi l’opportunité d’entendre cette personne parler ou décrire des événements ou des activités tel qu’elle les comprend.
Il s’agit pour le chercheur de comprendre les interrelations de tous ces éléments du point de vue de la personne interviewée.

Il y a quatre grands types de questions Grand Tour :
Vue d’ensemble,
Vue spécifique
Exploration guidée
Grand tour d’une activité.

Exemples
A. Vue d’ensemble (zoom out)
Demander à l’informateur de généraliser, de parler des grandes catégories d’événements :
• Pouvez-vous me décrire une journée normale dans votre travail ?
• Pouvez-vous dessiner le circuit de création d’un passeport, de la demande initiale jusqu’au document mis à disposition du demandeur ?
B. Vue spécifique (zoom in)
Demander à l’informateur de préciser les détails d’un événement spécifique ou ce qu’il a fait un jour précis.
• Pouvez-vous décrire avec vos mots ce qui s’est passé quand vous avez appelé le service d’assistance technique, du début à la fin ?
• Parlez-moi de la dernière fois où vous avez utilisé la foreuse à trépan.
C. Exploration guidée
Demander à l’informateur de vous guider sur son lieu de travail [ou autre] ou de l’accompagner lorsqu’il/elle accomplit une certaine activité. L’acte guidé est alors le support de la description par l’informateur.
• Pourriez-vous me faire visiter l’atelier de carrossage ?
• Puis-je assister à votre après-midi d’appels téléphoniques aux clients ?
D. Grand Tour d’une activité
Demander à l’informateur de réaliser une action et de la décrire à voix haute pour vous aider à en comprendre le contexte.
• Pouvez-vous me montrer comment vous faites pour faire [ceci] ou pour utiliser [cela] ? (Je vais filmer vos mains sur le clavier et ce qu’affiche l’écran)
• Est-ce que je peux vous filmer utiliser la découpeuse et vous poser des questions après ça ?

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II. Questions de Mini-Tour
L’objectif d’un Mini Tour est similaire au Grand Tour, avec une emphase beaucoup plus prononcée sur les détails, les nuances entre les différents éléments ou les sous-catégories tel que l’informateur les exprime.
Par exemple vous avez demandé à un informateur de vous parler de sa journée de travail en agence bancaire et il répète plusieurs fois « …et après je passe le dossier dans le logiciel AAA. » La répétition d’un fait dans la discussion doit attirer votre attention : à ce stade, vous pouvez vouloir lui poser une question de Mini Tour telle que : « Pouvez-vous me décrire ce qu’il fait, ce logiciel AAA ? »

La question de Mini Tour est comme poser une loupe sur un lieu ou une activité dont vous pensez qu’elle peut être importante.

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III. Questions par l’exemple
Les questions par l’exemple sont prégnantes dans tout entretien ethnographique.
Un informateur peut dire « Ces sujets de réglementation RGPD me causent du souci. Mon manager insiste beaucoup là-dessus » et vous pourriez répondre : « Pouvez-vous me donner un exemple du genre de souci dont vous parlez ? »
A première vue l’idée de ‘souci’ peut sembler simple et intuitive, mais les différences entre ce que vous en comprenez et ce que votre interlocuteur désigne peuvent être significativement importantes. C’est votre travail, en entretien, de clarifier ce à-quoi pense réellement la personne. Elle peut reformuler, faire un schéma, comparer… n’importe quoi qui permette de lever les ambiguïtés.

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IV. Questions d’expérience
Les questions ouvertes liées à l’expérience vécue sont très souvent utilisées lors d’une discussion Grand Tour ou Mini Tour.
« Pourriez-vous me parler de certaines expériences que vous avez vécues en conduisant ce modèle de camion ? »

! Pour votre interlocuteur, il peut être difficile de verbaliser les routines et « les choses normales », ce qui amène souvent à la description d’anecdotes liées à des problèmes, alors que les problèmes ne sont pas forcément une composante typique de l’expérience en général. Vous aurez connaissance de ce « en général » par le recours aux questions de Grand Tour qui concernent la vue d’ensemble.

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V. Questions liées aux jargons et langues minoritaires
Si vos informateurs parlent une langue minoritaire, un jargon professionnel très prononcé ou une langue différente de leur environnement immédiat il est pertinent de mener l’entretien dans cette langue. Le premier intérêt de poser les questions dans la langue appropriée est de s’assurer que l’on sera compris sans reformulation, sans distorsion.
Par exemple si le processus de fabrication inclue une étape que l’informateur nomme « la chambre de redresseuse » on pourra demander « combien de temps ça prend le passage dans la chambre de redresseuse ? ». Ne tentez pas de forcer vos mots sur leur activité, c’est l’inverse qui doit se produire.

Plus les informateurs pourront parler de leur activité comme ils pensent qu’ils mènent cette activité, plus vous aurez accès à leur manière de raisonner, ce qui renforcera la relation que vous avez l’un avec l’autre.
Il y a trois grands types de questions liées aux jargons ou langues minoritaires :
Questions directes,
Questions d’interaction fictive
Questions de phrase typique

Exemples
A. Questions directes
Demander comment il ou elle dirait quelque chose.
• Comment vous appelez-ça lorsqu’il y a une anomalie dans la qualité du métal qui sort de la fonderie ?
• Comment vous appelez cette façon de faire ? Ça porte un nom ?
B. Questions d’interaction fictive
Décrivez une scène imaginaire et demandez à l’informateur de parler comme ils/elles le feraient dans cette situation (parler à votre manager pour annoncer un problème qui vous bloque)
• Si vous parliez à un collègue de votre équipe, vous le diriez de la même manière ?
• Si j’étais dans l’atelier de peinture qu’est-ce que j’entendrais les gens se dire ?
• Comment vous diriez ça au directeur ?
C. Questions de phrases typiques
Demander directement que votre informateur vous dise des phrases typiques ou des noms d’activités.
• Vous m’avez parlé tout à l’heure d’ « anomalie majeure » et d’ « anomalie mineure », comment faites-vous la différence ?
• Comment vous dites quand vous dressez un procès-verbal pour une voiture mal stationnée ?
• Dans l’autre équipe ils parlent de « chambre de redresseuse », comment vous l’appelez, vous ?

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That’s all, folks ! :) Pour le reste, la pratique de ce genre d’entretien semi-directif se révélera centrale pour vous construire une expérience, des bases de comparaison, des réflexes et un style personnel -qui a aussi son importance.
Donc : faites-en, plein !

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The semi-direct ethnographic interview mostly requires : you, an informant, a pen and a notebook (in Moleskine i trust).
No complex technology is involved, and the more you’ll do it, the more you’ll gain mastery.

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Une longue histoire du courage 22 juillet 2021


Q : Vous qui travaillez dans les sciences humaines, comment pouvez-vous encore voir le côté positif de… des gens, des sociétés ? Quand je lis les horreurs de l’Histoire et que je comprends qu’il s’agissait de personnes comme nous, bourreaux et victimes, je prends peur que l’esclavage ou les exterminations puissent un jour devenir à nouveau une normalité.

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R : Je peux parfaitement comprendre ce sentiment qui prend aux tripes, oui, très clairement. Il y a eu des évènements atroces au fil de l’histoire humaine. La guerre, la torture, la cruauté. Hommes femmes, enfants… tout, il y a tout eu.
La pire chose que vous puissiez imaginer a sûrement déjà eu lieu même si personne n’est plus là pour le raconter -et se produira encore. Quelque part, à une époque quelconque.

Lorsqu’un trait culturel émerge qui favorise et valorise la violence il s’est toujours trouvé et il se trouvera toujours des personnes pour y souscrire et y adhérer, parce que c’est ce que fait l’être humain : il adopte les valeurs qui sont disponibles, il légitimise n’importe quoi qui permet de faire partie d’une société au sens large. Même le pire, même les valeurs qui justifient le rétablissement de l’esclavage ou d’exterminer les crétins de « l’autre camp ».

Et tous ces évènements horribles le sont encore davantage quand on arrête d’y penser comme des faits historiques anonymes mais qu’on les raconte comme des histoires vécues, à l’échelle individuelle, où la souffrance d’une personne résume toutes les souffrances, multipliée par le nombre de toutes les autres victimes.

Mais il s’est toujours trouvé et il se trouvera toujours des personnes qui rejetteront leur sécurité personnelle pour porter assistance, éventuellement en déplaisant à des gens puissants, ou méchants, ou les deux. Pour chaque tragédie humaine (humaine, trop humaine !), il y a des histoires qui racontent le courage et la bravoure, la tendresse et la ténacité face à une issue qu’on sait éventuellement jouée d’avance. A l’échelle de l’humanité, pour chaque acte de cruauté il y a un acte de gentillesse, pour chaque trahison il y a une alliance. Et la complexité de l’esprit humain étant ce qu’elle est, les opposés peuvent provenir de la même personne.
L’idée de sécurité recouvre diverses formes : physique, financière, familiale, professionnelle, statutaire, etc. mais pour chacune de ces facettes il s’agit potentiellement de la mettre en péril pour le bénéfice de quelqu’un d’autre.
Peut-être descendra-t’elle dans la rue parce qu’elle a entendu crier au secours, peut-être qu’il transmettra une clé USB qui permet d’identifier un crime, peut-être qu’ils hausseront la voix en réunion pour dire non lorsque tout le monde dit oui.
C’est du conditionnel parce que ce n’est jamais une certitude. C’est aussi sur cela que comptent les gens méchants, ou puissants, ou les deux : que personne ne fasse rien. Et l’Histoire montre que c’est parfois efficace… mais jamais très longtemps.

Il y a une infinité d’histoires inconnues où des personnes font le choix d’aider autrui parce qu’ils se soucient davantage des gens autour d’eux que de leur propre situation. Ce ne sont pas celles dont on entend le plus souvent parler, cela ne signifie pas qu’elles n’existent pas.

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Et il n’y a rien de plus puissant que l’idée qu’il existe des gens capables de sacrifice pour en aider ou en sauver d’autres sans rien demander en retour. C’est aussi comme ça que nous vivons. C’est même surtout comme ça.
Car à bien y réfléchir, si homo sapiens a survécu aussi longtemps c’est sans aucun doute parce que les histoires de courage sont vraiment beaucoup, beaucoup plus nombreuses que celles qui racontent le désespoir.

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Within the course of Human history, past, present and future, stories of courage and solidarity are much, much more numerous than those of despair.

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IA et deep learning (2): comment les datasets vous biaisent 14 avril 2021

Filed under: Ethnologie,IA,organisation,Société,technologie — Yannick @ 11:11

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Dans l’article précédent j’évoquais les jeux de données (datasets) qui servent à l’apprentissage profond des algorithmes (deep learning) et le fait que cette étape est le point de départ qui permet l’existence des intelligences artificielles. Cette phase d’étiquetage est trop souvent considérée comme de peu de valeur ajoutée. Elle nécessite une main-d’œuvre pléthorique et elle est mal rémunérée, puisqu’après tout il ne s’agit que d’associer des mots à des « choses », n’est-ce pas ?


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Grave erreur, aux conséquences qui peuvent être sont dévastatrices. Car c’est un préjugé dans le préjugé : croire que les technologies sont socialement neutres, alors qu’elles sont une construction culturelle.  Si vous êtes un décideur politique, relisez cette phrase plusieurs fois. 

La création du jeu de données initial est un phénomène culturel qui a un impact direct sur la confiance qu’on peut accorder aux produits de cette industrie et à toute décision prise par une IA.

Pour ceux qui m’ont déjà entendu le dire, je le redis : l’intelligence de l’artificiel vient de l’intelligence de ses concepteurs
-et pour l’IA, ça commence avec les jeux de données.
(Si vous ne m’aviez jamais entendu le dire, ce n’est pas grave, je le redirai :) )

Au moment de l’étiquetage, ce sont les représentations mentales de milliers de travailleurs anonymes du net qui sont projetées dans la base de données qui servira ensuite de référence pour qu’un algorithme s’y entraîne à interpréter une réalité.

En plus des erreurs factuelles, il y a des idées reçues, des croyances, des approximations et des préjugés de toutes sortes qui sont donc embarqués dans ce qui va servir à “éduquer” les algorithmes, qui ne sauront rien faire d’autre ensuite que reproduire les préjugés qui leur auront été inculqués. Il y a bien entendu du contrôle qualité de la part des fabricants des jeux de données mais essentiellement en ayant recours à une vérification croisée, par les participants eux-mêmes.
Si l’image d’une antilope est étiquetée comme étant une pie, soit c’est une erreur factuelle qui peut être détectée et corrigée (ce qui reste à prouver), soit ce sont les participants qui croient majoritairement et de bonne foi qu’une antilope est une pie, auquel cas ce ne sera même pas considéré comme une anomalie puisque dans leurs représentations culturelles c’est une vérité. 

…ou, confondant corrélation et causalité, ils croient majoritairement que si une main noire tient quelque chose, c’est nécessairement une arme (photo).

googlevision


La question se pose de savoir quelle est la variété des participants humains à une campagne d’étiquetage ? Comment est constitué cet échantillon là ? Est-ce qu’il y a une campagne de recrutement pensée avec soin, ou est-ce qu’on prend les premiers volontaires dont on sait que dans le milieu des technologies ce sera essentiellement des hommes à la peau blanche appartenant à la classe moyenne ?

Mais il serait aussi trop facile de rejeter toute la faute sur la foule qui est sollicitée en crowdsourcing : la question se pose également de savoir quel type de données ont été soumises à l’étiquetage. Quelle est la validité des données, dans le jeu de données lui-même ?

Le jeu de données MNIST qui regroupe 70000 chiffres manuscrits de 0 à 9 a été constitué en recueillant les papiers d’employés du Bureau du Recensement américain. Un algorithme qui s’entraîne sur cet échantillon saura plutôt bien reconnaître l’écriture d’une certaine tranche de population : adultes, nord-américains, employés de bureau. Donnez au même algorithme des chiffres écrits à la main par des enfants, ou par des personnes peu scolarisées, ou par des européens qui mettent une barre au chiffre 7 et le taux d’erreur va exploser. Dans un autre contexte, mais pour la même raison d’échantillon trop homogène, lors des premiers tests de voitures autonomes configurées en Europe, les IA n’ont pas su identifier les kangourous qui traversaient les routes australiennes puisque le jeu de données pensé et conçu en Europe avait peu de raison d’inclure les marsupiaux. Les datasets asiatiques sont connus pour mal reconnaître les visages non-asiatiques, toujours pour la même raison.

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deep learning error dataset_black women_oprah-winfrey
Technologies are not « socially neutral » and even less with AI : its victims are usualy the groups already vulnerable in society at large and very especially the black women.

Les exemples sont abondants et très bien documentés dans tous les domaines : c’est d’abord le manque de variété dans les datasets de l’intelligence artificielle qui génère des conséquences nocives, dont les victimes sont régulièrement les populations déjà vulnérables dans le paysage social.

Si votre jeu de données contient essentiellement des images de visages de personnes à la peau blanche, pas étonnant que les IA qui s’entraîneront dessus ne sauront pas identifier les visages de vraies personnes qui n’ont pas cette couleur de peau. Les femmes noires sont particulièrement (mais pas exclusivement) victimes de ce travers (et, non, ce n’est pas qu’une question d’éclairage ambiant).

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Cette ostracisation récurrente n’implique pas que les datasets ou les algorithmes sont volontairement configurés pour être racistes, ou anti-pauvres, ou anti-kangourou, ou anti-ce-que-vous-voulez. Mais les conséquences entretiennent et amplifient les disparités existantes, y compris dans leurs inégalités, injustices ou même tout simplement leurs absurdités. 

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Pour ceux qui ont recours aux IA c’est un point d’attention qui doit être vraiment, vraiment pris au sérieux : il est de votre devoir de demander aux vendeurs de ces logiciels quelles preuves ils ont que leur machin n’a pas de conséquences perverses. Quel genre de tests de recevabilité éthique sont mis en œuvre ? Où sont les résultats ? Les créateurs de datasets devraient être dans l’obligation de prouver une variété suffisante de leur jeu de données ainsi que dans le recrutement des humain(e)s qui ont procédé à l’étiquetage et, légalement, je ne suis pas loin de penser qu’un jeu de données utilisé pour le deep learning devrait être dans le domaine public, ouvert et sûrement pas protégé par un quelconque et opaque secret industriel ou licence « propriétaire » ou brevet de propriété intellectuelle.

Les jeux de données du deep learning doivent faire partie de l’open data. Tous. Y compris pour le secteur de la Défense, maintien de l’ordre ou antiterrorisme, d’autant que cette technologie pour notre malheur à tous est de plus en plus comprise comme un élément de l’infrastructure de surveillance globale, sinon de répression, c’est donc l’ensemble de la population qui est susceptible d’en être victime.

Et une technologie de surveillance qui fait des erreurs, c’est le règne de l’arbitraire, où tous les décideurs se cacheront derrière la complexité technologique pour ne pas être tenus responsables.
A ce stade, je me retiens d’aborder le sujet des smart cities

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Ainsi donc, avant même la phase d’étiquetage, les « choses » qui sont mises dans les jeux de données s’avèrent être aussi la résultante de choix, de jugements de valeurs, de positionnements en termes de vie collective, avec ses propres biais et idées reçues. 

Si votre IA voit une image d’antilope et l’appelle une pie, c’est presque comique (cf. mon article précédent : ici). Sauf si le logiciel est déployé dans un parc naturel en vue d’empêcher le braconnage. Et comment le logiciel appelle-t’il une image de pie ? Et l’étiquette « antilope » est apposée sur l’image de quoi ?
Et si une IA pour véhicule autonome n’a pas assez appris à reconnaître l’image d’une poussette, comment pourra-t’elle déclencher un freinage d’urgence lorsqu’il y en aura une devant elle dans la rue ? Elle ne la verra même pas et la traversera sans ralentir.

Il est trop simple d’affirmer qu’on peut « corriger l’erreur » car vous corrigerez cette erreur-là, ponctuellement, mais pas toutes les fois suivantes puisque l’algorithme a appris à faire cela. Il ne sait pas faire autre chose et il reproduira l’erreur qui, de son point de vue de machine, n’en est pas une. Structurellement, une IA n’est donc déjà pas fiable de par la manière dont elle est conçue, mais les preuves abondent aussi pour souligner qu’une fois qu’une IA est techniquement assignée à évoluer de manière autonome, en dehors de son jeu de données d’origine (ce qui est le but d’une IA), alors c’est pire.
(parce qu’une machine, rappelons-le, c’est con comme un balai)

Et bien sûr, en attendant, « cette erreur-là » aura été commise :
-une poussette a été percutée,
-une main noire portant un téléphone portable a déclenché une intervention de police pour un « individu armé »,
-vous êtes sous surveillance de la DGSI parce qu’une caméra-micro dans la rue vous a enregistré en train de mentionner « demain » « pose » « bombe », alors que la phrase complète était « demain je pose mon nouveau parquet, ça va être de la bombe ». 
-une information apparemment anodine, mais erronée, a été diffusée (en moyenne, six (six !) pour une réponse d’IA qui tient sur une page A4).

Nous ne sommes pas censés attendre que ce genre d’erreur soit commis : nous voulons, nous avons besoin de certitudes préalables.

Quelles sont les probabilités que, dans un avenir pas trop lointain, un pays, une administration, une grande entreprise de la tech se mette à réfléchir sérieusement aux conséquences non-intentionnelles des IA, avant de les balancer dans les pattes de centaines de millions de gens qui n’ont rien demandé à personne ?

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Au début de l’année 2021, une étude est venue renforcer le doute quant à la fiabilité du deep learning : Curtis G. Northcutt, Anish Athalye, Jonas Mueller : Pervasive Label Errors in Test Sets Destabilize Machine Learning Benchmarks. 2021
En analysant les dix principaux datasets mondiaux (dont ImageNet), les chercheurs ont identifié un taux d’erreur de 6% en moyenne dans l’étiquetage.

Et ça les copains, c’est 6% d’anomalies absolument critiques, parce que tous les programmes d’IA apprennent à partir de ces jeux de données qui ont en moyenne 6% d’erreurs. Ces erreurs se propagent donc dans les logiciels partout dans le monde en reproduisant les mêmes conséquences déplaisantes. C’est encore plus vrai dans les systèmes dits « prédictifs » qui servent par exemple à évaluer sur la base de critères (biaisés) les probabilités (fantasmées) de futur comportement criminel d’une personne. La justice à ce stade devient une injustice algorithmique institutionalisée et c’est une démonstration d’ignorance de la part de tous ceux qui ont validé le fait que l’idée avait l’air bonne.
Dans ce cas le drame est triple : il y a des innocents en prison, des malfaisants en liberté et des naïfs pour croire que si c’est une machine qui l’a dit c’est que c’est forcément objectif.

Il y a là une abondance d’arguments qui relèvent de la superstition technologique : croire que la décision automatisée est exempte de biais, de défaut ou d’erreur, alors qu’elle a été créée par des gens, nécessairement faillibles. Parce que non, il n’y a pas une étape secrète dans le code informatique qui supprime toutes les « erreurs » faites par les humains et rétablit miraculeusement la justice. Il n’y a pas d’algorithme de ce qui est « juste ».

Et ces logiciels d’automatisation des décisions servent à vous évaluer pour vous accorder (ou pas) un crédit immobilier, un emploi ou un licenciement, un examen universitaire, le droit à des allocations familiales ou a un contrôle fiscal…

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The failures of any « predictive » software would be laughable, if it was not for their dramatic impact on real lives.
That is algorithmic injustice. On what kind of biased dataset was this AI trained ?
Beforehand, what kind of proof of viability could / should publish the editors of AI software ?

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Et on peut aussi parler de la « reconnaissance des émotions » qui est une gigantesque arnaque intellectuelle, en plus d’avoir des conséquences humaines dignes d’un accident industriel. Répétez après moi : la reconnaissance des émotions est une fumisterie, une tromperie, ça ne fonctionne pas, ça ne peut pas fonctionner, c’est une impossibilité anthropologique. Si vous êtes un décideur politique, relisez cette phrase plusieurs fois. 

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Consciente de cet empilement de défauts qui commence à devenir très gênant aux entournures, en avril 2021 l’entreprise Facebook a publié un jeu de données visant à établir un standard dans la variété qu’on est en droit d’attendre pour éduquer des IA de reconnaissance faciale. Ce dataset en libre accès est appelé Casual conversations et il est remarquable parce que ses concepteurs ont bien compris que c’était un élément clé dans le process de fabrication de l’intelligence artificielle. Il a donc été bien fait, preuve que c’est tout à fait possible. Comment votre IA se comporte si elle tourne sur cet échantillon ?

Spéciale dédicace à Yann Le Cun.

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Ainsi, comme toute technologie, l’IA est ambivalente et les conséquences de son déploiement seront hétérogènes. Son potentiel est certes époustouflant… mais on évalue une technologie d’abord sur la réalité de sa mise en œuvre, de la manière dont elle est fabriquée jusqu’à la manière dont elle est utilisée… et sur ces deux points force est d’admettre qu’on peut mieux faire.
(sauf pour la reconnaissance des émotions… laissez tomber. N’insistez pas, je vous assure…)


Le gentil robot inoffensif qui sert de compagnon aux personnes âgées en reconnaissant leur visage, leurs gestes et en leur faisant la conversation est mu par du code informatique qui pourra resservir dans un drone-chien d’attaque qui vous cassera les deux jambes lors d’une prochaine manifestation sur la voie publique. A moins que le gentil robot ait fait trébucher la personne âgée dans l’escalier en voulant lui faire un câlin, parce que c’est ce comportement qu’il aura appris dans un dataset animalier.
Techniquement il est donc possible de rendre ces outils plus performants.

Socialement, la question reste posée de l’utilisation qui en sera faite. Veut-on en faire des machines qui atténuent et éventuellement corrigent les discriminations et les injustices, ou choisit-on de laisser faire et donc d’amplifier les discriminations et les injustices ? Car en matière de conception informatique -de design– il n’y a pas de demi-mesure. Soit c’est excellent, soit c’est un piège profond. Les doctrines d’emploi de ce genre de logiciels seront directement issues de choix politiques, qui s’élaborent dans le débat citoyen, dans nos assemblées nationales ou instances internationales. Un acte de construction sociale, là encore.
C’est toujours de cela dont je parle quand je répète (encore) que l’intelligence de l’artificiel vient de l’intelligence de ses concepteurs.

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Du début à la fin, de la sélection de la data qui entre dans un dataset, en passant par les preuves de fiabilité de l’étiquetage jusqu’aux choix (ou non choix) politiques qui régulent son usage, l’intelligence artificielle est une construction sociale. 

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The "intelligence" of the "arificial" comes from the intelligence of its designers.
From beginning to end, from the choice of data in the datasets, to the labeling of this data, up to the political choices made (or not made) to regulate its use : Artificial Intelligence is a human, social construct.

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IA et deep learning (1): la constitution des datasets 12 avril 2021


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Tout a commencé en 2012 lors d’une compétition informatique, lorsque la méthode de l’apprentissage profond (deep learning) a prouvé qu’elle était meilleure pour identifier visuellement des objets que toutes les méthodes concurrentes. C’est ce qui a permis d’ouvrir de vastes possibilités dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA).
Il était désormais possible de trouver non seulement des solutions au problème technique de la reconnaissance d’image (machine vision) mais surtout il était possible de dupliquer la méthode au-delà des seules images. Le deep learning s’est imposé comme une méthodologie standard qui permet aussi d’identifier les sons, le langage manuscrit, etc.

Pour faire court, le deep learning consiste d’abord à coller des étiquettes de texte sur des images, afin de construire de gigantesques jeux de données (datasets) de référence. On est dans un ordre de grandeur au moins mille fois plus grand que votre gigantesque fichier Excel de 1 giga octet, bienvenue dans le Big Data. Dans un second temps, ces jeux de données sont utilisés comme échantillon pour permettre à des algorithmes d’apprendre seuls à répéter la même tâche jusqu’à être capables de répéter cette tâche en dehors du jeu de données de référence qui a servi à les « éduquer ». 

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La première étape est donc de disposer d’un référentiel de mots bien organisé et ce n’est déjà pas une mince affaire.

La référence du secteur s’appelle WordNet , une base lexicale qui fait autorité depuis les années 1980 (on en avait besoin avant l’ère de l’ordinateur !) et qui compte à ce jour plus de 155000 mots organisés dans une arborescence logique de 175000 sous-ensembles et 200000 paires, du type : carnivore > canidé > chien >  toutou

Ne vous laissez pas avoir par la simplicité de cet exemple… WordNet est géré par l’université de Princeton et si vous voulez ne serait-ce que commencer à comprendre le sujet il est necessaire de s’attaquer à : Fellbaum, Christiane : WordNet and wordnets. In : Brown, Keith et al. : Encyclopedia of Language and Linguistics. 2005

 

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La deuxième étape consiste à disposer d’une banque d’images. L’une des plus vastes a été conçu par Fei-Fei Li : ImageNet   : 14 millions d’images reroupées en 21000 sous-ensembles logiques. On notera que l’arborescence d’ImageNet réplique celle de WordNet afin de permettre une forte coherence entre les deux, jusqu’à pouvoir les faire fonctionner comme un unique ensemble. Car les images seules ne servent à rien. Ce qui fait la valeur d’ImageNet c’est l’association d’images à des mots du lexique WordNet.

Les plus curieux pourront lire avec intérêt : L. Fei-Fei and J. Deng. ImageNet: Where have we been? Where are we going?, CVPR Beyond ImageNet Large Scale Visual Recognition Challenge workshop, 2017

Il est ainsi possible d’avoir des milliers d’images de petite cuillère, annotées “petite cuillère” afin qu’un algorithme soit capable de reconnaître qu’il y a ou qu’il n’y a pas une petite cuillère le plus souvent possible : seule, au milieu d’autres couverts de table, en pleine lumière, dans la pénombre, tordue, partielle, en train d’être utilisée (en mouvement), photographiée, dessinée, schématisée, en ombre, peinte, peinte en noir, peinte en blanc, brillante, sale, absente, etc.

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The process of buiding the datasets requires a huge human workforce in order to link images and names, so that cats are identified properly as cats in multiple conditions. Once this phase is done, manually, over Peta-bytes of data, the dataset will be put in use to train algorithms so that Artificial Intelligence softwares perform as expected beyond the range of their initial « educational » dataset.

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Le processus d’étiquetage est découpé en différentes étapes réparties à l’échelle mondiale, de la plus technique à la moins technique. Au niveau zéro, l’industrie logicielle s’est fait une spécialité d’exploiter des millions de travailleurs pauvres et pas chers, dont vous n’entendrez jamais parler, parce que, justement, ils sont exploités. Tous ces gens ont beau travailler sur ordinateur, cela n’enlève rien au fait que leur activité est proche du travail à la pièce que connaissait déjà Emile Zola au XIXe siècle.

Enfin l’étiquetage final se fait en recourant au crowdsourcing : une force de travail humaine de centaines de milliers (millions ?) de volontaires anonymes qui, la plupart du temps, sont inscrits auprès du plus gros acteur dans ce domaine, le Mechanical Turk de l’entreprise Amazon. C’est ouvert à tous, très bien organisé, vous pouvez y participer et vous serez rémunéré pour le faire. Pas beaucoup non plus.

Une troisième manière de mettre au boulot l’humanité est de recourir à l’outil Captcha, qui vous demande d’identifier par exemple des feux de signalisation sur des images, pour s’assurer “que vous n’êtes pas un robot”. Vous l’avez sûrement déjà fait, sans que personne vous dise que vous étiez mis à contribution avec des millions d’autres personnes pour alimenter un jeu de données d’IA visuelle. Merci pour eux, vous avez travaillé gratuitement.

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Bien entendu, l’explication qui précède s’applique aux images mais aussi à tout le reste. Les sons, les compositions chimiques, le développement des cellules cancéreuses, les formules de calcul, les gestes de la main, le langage naturel parlé ou écrit, le mouvement des corps célestes ou tout autre domaine qui vous motive dans la vie (le jeu de données MNIST par exemple recense 70.000 chiffres manuscrits de 0 à 9).

A partir du moment où vous avez sous la main un (très) grand échantillon sur n’importe quoi, le deep learning peut servir à en automatiser la reconnaissance, d’abord en faisant appel à une armée de contributeurs humains pour associer manuellement à cet échantillon de “choses” des mots permettant de les identifier, puis en faisant travailler un algorithme sur ce jeu de données.

Si votre entreprise ou votre administration fabrique de l’IA il est plus que probable que vous éduquez vos algorithmes en les faisant travailler sur des datasets fabriqués par d’autres, que vous avez achetés ou réutilisés en libre accès, libre de droits comme ImageNet par exemple. Tous sujets confondus, il existe quelques centaines de jeux de données d’importance variable qui servent à l’éducation de 90% des algorithmes d’intelligence artificielle dans le monde.

Et dans tous les cas, retenez bien l’ordre dans lequel ça se passe : d’abord l’étiquetage par des humains pour créer le jeu de données, ensuite l’apprentissage algorithmique en utilisant ledit jeu de données.

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La méthode du deep learning implique donc ce prérequis tacite : il est absolument nécessaire que l’échantillon de départ soit correctement étiqueté, parce que bien sûr en tant qu’utilisateur de logiciel d’intelligence artificielle, vous ne voulez certes pas que votre produit reconnaisse un panneau routier de sens unique au lieu d’un stop, ou une pie là où il y a une antilope (photo).

Datasets are the backbone of the whole AI industry
Their integrity is critical for the consequences of AI-led decisions.

 

Toute la complexité consiste ensuite à bien coder l’algorithme, afin qu’il puisse d’une part faire le moins d’erreur possible sur le jeu de données de référence mais aussi qu’il parvienne à extrapoler. Il doit être capable de reconnaître une petite cuillère en bois en suspension dans une station spatiale même s’il n’a jamais vu cette image auparavant.

C’est bien l’objectif d’une IA : qu’elle soit capable de se débrouiller seule dans la vraie vie.

…mais avant de passer à cette étape de mise en œuvre, je m’en vais rester un moment sur la notion de dataset pour souligner, en appuyant très fort, à quel point l’intégrité de ces jeux de données est absolument critique pour préparer tout le reste. La colonne vertébrale de l’IA ce n’est pas l’algorithme, c’est le jeu de données qui a servi à l’éduquer.

Le sujet avait déjà été abordé en 2016 par Alexander Wissner-Gross dans son article Les datasets davantage que les algorithmes. Mais il semble qu’il n’y avait pas beaucoup d’oreilles pour l’entendre.

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La plupart du temps en effet les mises en œuvre pratiques d’une IA présentent l’étape finale et abordent la viabilité de l’algorithme.

Si l’IA fait une erreur à ce stade, les ingénieurs et les vendeurs de ces logiciels (et les politiciens) vous diront qu’il s’agit d’un problème d’algorithme qui nécessite encore un réglage, ou qu’il faut mieux analyser les données captées par l’IA afin de comprendre où elle s’est trompée afin de pouvoir rapidement corriger un problème. Mais vous aurez beau mettre au travail vos meilleurs mathématiciens et data scientists, il est bien possible qu’il n’arrivent jamais à trouver des solutions au problème parce qu’il ne descendront pas la chaîne de causalité jusqu’à son étape fondamentale, celle où le jeu de données est créé : la phase d’étiquetage, qui a servi de base à la configuration de l’algorithme.

Et bien sûr les fabricants d’IA sont à la recherche de leur pierre de Rosette, ils aimeraient que cela aille plus vite et donc tentent d’accélérer le rythme en retenant un unique dataset (le plus gros fait l’affaire) pour être plus rapidement sur le marché, le plus gros marché possible. Mais à force d’entraîner les algorithmes sur des datasets toujours plus vastes, les intelligences artificielles ne sont-elles pas condamnées à faire de plus en plus d’erreurs ?
C’est une question qui chatouille toute l’industrie du secteur, surtout si on y ajoute l’impact environnemental lié à la consommation d’énergie. …à tel point que Google a licencié les chercheuses de stature internationale qui peuplaient son équipe « IA et éthique » pour avoir publiquement soulevé le problème dans un article au sujet des IA en langage naturel (les dangers des perroquets stochastiques 🦜).

Spéciale dédicace à Margaret Mitchell et Timnit Gebru.

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Quel espoir de “bon apprentissage” pouvez-vous avoir, si votre référentiel indique qu’une antilope est une pie ? Votre algorithme ne fonctionnera jamais correctement ou plutôt il affirmera toujours qu’une antilope est une pie, dès qu’il verra une nouvelle antilope.

Les datasets sont perçus comme un truc simple, qui va de soi, sous-estimés dans les catastrophes qu’ils peuvent déclencher dans la vraie vie lorsque les IA prendront des décisions basée sur ce qu’elles y ont appris. Quel résultat obtiendrez-vous si, par défaut, les visages féminins ne reçoivent que des propositions d’emploi d’“infirmière” alors que les visages masculins peuvent postuler pour devenir “médecins” ? Et quel espoir de correction du jeu de données pouvez-vous avoir s’il comporte 200000 éléments et a déjà été traité en phase d’étiquetage par 10000 personnes ? Vous prétendriez pouvoir reprendre un par un chaque élément pour le re-valider ? Surtout qu’en tant que fabricant d’IA vous allez dire que ce n’est pas votre boulot, ce n’est pas votre jeu de données, ce n’est pas votre responsabilité juridique. Il a été conçu par quelqu’un d’autre…

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Avant que l’IA puisse être généralisée comme technologie courante dans le monde qui nous entoure, il faudra qu’on parvienne à un consensus sur le fait que leurs jeux de données en sont le facteur limitant et que cette limite est liée à la culture, aux contextes sociaux.
Vous n’avez pas besoin de davantage de spécialistes techniques, vous avez besoin de faire travailler ces ingénieurs avec des spécialistes en sciences sociales :
des gens qui ne sont pas impressionnés par la sophistication technologique et qui demandent, encore et encore, quels sont les impacts collectifs, sociaux, humains ?

Là réside le cœur d’un problème que ne savent résoudre ni les directeurs, ni les ingénieurs, ni les crowdsourceurs, ni les docteurs en génie logiciel : le social.
La constitution des jeux de données est un phénomène social, les « données » elles-mêmes sont une construction sociale. Pour le domaine de l’IA qui s’affirme essentiellement « technologique » et donc « objectif », c’est le loup qui entre dans la bergerie… et vous devez cesser de considérer les jeux de données comme des trucs sans valeur ajoutée et socialement neutres, sans quoi le loup va vous manger tout cru.

Je parle des dégâts dans la suite de cet article.

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The wolf of social beliefs among the innocence of AI datasets… because DATASETS ARE A SOCIAL CONSTRUCT.
Largely overlooked, the datasets, not algorithms, are a key actor of AI (in-)efficiency.
Take them seriously, please, otherwise the wolf will eat you alive.

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Discussion de salon (2). Un ethnologue ça fait quoi ? 18 février 2021


-« Et vous faites quoi dans vos projets ? » demandais-je à mon interlocuteur.
-« Boh, un peu de tout. Neuromarketing, des sondages, beaucoup de design web et des focus groups. C’est génial ça les focus groups, vous ne trouvez pas ? »
-« J’ai plutôt un faible pour l’étude de terrain, genre dans la vraie vie. »
-« Ah ben oui, vous vous faites de l’ethno. Moi aussi je fais des sciences humaines, hein. Je bosse dans le market. On fait souvent de l’ethno, mais on adapte à nos besoins. La méthode est un peu lourdingue des fois. »

Si j’avais eu des bras détachables, ils seraient tombés tout seuls.

-« D’ailleurs je me demandais, les ethnologues s’y prennent comment pour aller voir les gens ? »
Pied sur le frein : « Oh ben ce n’est pas très compliqué, d’abord on se documente, ensuite on va voir… »
-« Hmmm. Moi je préfère faire venir les gens dans notre Lab’, on est plus à l’aise. »
Appel de phares : « Vous ratez le contexte du coup, hein. »

…à ce stade, j’aurais préféré être ailleurs.
Les sciences sociales il est vrai sont encore trop peu présentes sous la forme de métiers et restent donc méconnues dans leur profondeur, mais ce n’est pas une raison suffisante pour laisser des vandales leur marcher dessus.

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On peut sûrement se féliciter que de nouvelles alliances émergent et permettent d’améliorer la coopération entre les humains et leurs artefacts.
Mais bien sûr les sciences sociales ne servent pas qu’à cela et, du reste, elles n’ont même pas été créées pour cela. Ce qu’elles produisent à coup sûr par contre c’est un sens aigu de l’observation, un renforcement de l’esprit critique et une allergie sévère au manque de nuance ou aux généralisations abusives.
C’est leur premier intérêt éducatif et c’est pour cela que les dictatures annulent leurs budgets et mettent leurs spécialistes en prison.

Restez humble, vous maniez des outils à double tranchant.

Dans le cadre très policé d’une entreprise ou d’un service public, bien entendu, vous pouvez les utiliser… mais ne faites pas comme si vous étiez à l’abri des critères qui permettent de confirmer que votre manière de faire des sciences sociales est valide, ou pas.

Ainsi, par exemple :

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Vous ne faites pas de l’ethnologie si…

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1 > vous écoutez des discours sans observer les pratiques. Demander aux participants de faire état de leur propre comportement dans une discussion ou un journal de bord relève de l’enquête qualitative sans ethno. S’ils savent nommer ce que vous êtes venu découvrir, pourquoi êtes-vous là ?

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2 > vous ne pouvez pas mettre en lumière plusieurs éléments dont les participants eux-mêmes n’ont pas conscience et dont ils n’auraient donc pas pu parler explicitement (et les voir acquiescer en silence).

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3 > vous créez un plan d’action et le suivez scrupuleusement. Si vous ne modifiez pas votre plan d’action en fonction de vos observations, c’est que vous-vous y prenez mal. Si vous suivez votre questionnaire ligne par ligne pendant l’entretien, vous ratez le contact d’œil à œil. Et vous êtes en train de faire un sondage.

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4 > vous répartissez les propos et les actions de la population observée dans des catégories et des stéréotypes segments pré-existants comme les millenials, ou les provinciaux, ou les utilisateurs, ou les immigrés.
L’ethnologue nomme les individus par leur prénom, pas par leurs catégories de rattachement. Souvenez-vous : vous êtes sévèrement allergique aux généralisations abusives.

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5 > vous présentez votre analyse finale au client sans avoir fait une revue de littérature et avant de pouvoir répondre aux questions du type « est-ce que quelqu’un a dit / a fait… »
Vous aurez l’air très c*n si vous n’êtes pas déjà très intime avec les données collectées sur ce terrain précis et avec la thématique en général.

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6 > vous dites que vous avez récolté tout ce dont vous aviez besoin, avant de pouvoir identifier l’effet de saturation et des schémas récursifs dans les activités ou les événements observés.

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7 > vous dites que vous avez la réponse à une question, avant d’avoir utilisé trois méthodes différentes pour valider votre explication. Et sans savoir que cela s’appelle une triangulation.

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8 > vous espérez vous sentir bienvenu(e) parmi les directeurs, managers, maires et autres ‘responsables’, après avoir fanfaronné ouvertement de la distribution du pouvoir dans leur groupe et la manière dont leur domination sur le groupe est perpétuée par des processus injustes dont la raison d’être est de maintenir l’injustice afin de protéger leur position de pouvoir.

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9 > vous prenez au sérieux un insight qui saute aux yeux. S’il saute aux yeux, c’est que ce n’en est pas un. Creusez plus profond, explorez plus large. Vous n’êtes pas là pour enfoncer des portes ouvertes mais pour répondre au pourquoi les choses se passent comme elles se passent.

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10 > vous présentez des résultats qu’un élève de collège ne pourrait pas comprendre, dont il ne pourrait pas se souvenir ni les répéter sans faire de contresens.

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The sunscreen song 21 novembre 2020


Everybody’s free (to wear sunscreen).

Produced by Josh G. Abrahams, Nellee Hooper & Baz Luhrmann.

The Sunscreen Song – 10 Year Tribute (Everybody_s Free)

« Ladies and Gentlemen of the class of ’97 :

Wear sunscreen. If I could offer you only one tip for the future, sunscreen would be it. The long term benefits of sunscreen have been proved by scientists whereas the rest of my advice has no basis more reliable than my own meandering experience. I will dispense this advice now

Enjoy the power and beauty of your youth; or never mind. You will not understand the power and beauty of your youth until they have faded. But trust me, in 20 years you’ll look back at photos of yourself and recall in a way you can’t grasp now how much possibility lay before you and how fabulous you really looked. You are not as fat as you imagine

Don’t worry about the future; or worry, but know that worrying is as effective as trying to solve an algebra equation by chewing
Bubblegum. The real troubles in your life are apt to be things that
Never crossed your worried mind; the kind that blindside you at 4 PM on some idle Tuesday

Do one thing every day that scares you

Sing

Don’t be reckless with other people’s hearts; don’t put up with people who are reckless with yours

Floss

Don’t waste your time on jealousy; sometimes you’re ahead, sometimes you’re behind. The race is long, and in the end, it’s only with yourself

Remember the compliments you receive; forget the insults. If you succeed in doing this, tell me how

Keep your old love letters. Throw away your old bank statements

Stretch

Don’t feel guilty if you don’t know what you want to do with your
Life. The most interesting people I know didn’t know at 22 what they wanted to do with their lives. Some of the most interesting 40-year-olds I know still don’t

Get plenty of calcium

Be kind to your knees, you’ll miss them when they’re gone

Maybe you’ll marry, maybe you won’t
Maybe you’ll have children, maybe you won’t
Maybe you’ll divorce at 40
Maybe you’ll dance the funky chicken on your 75th wedding anniversary
Whatever you do, don’t congratulate yourself too much, or berate yourself either. Your choices are half chance; so are everybody else’s

Enjoy your body. Use it every way you can. Don’t be afraid of it, or what other people think of it. It’s the greatest instrument you’ll ever own

Dance, even if you have nowhere to do it but in your own living room

Read the directions, even if you don’t follow them

Do not read beauty magazines; they will only make you feel ugly

[Hook]
Brother and sister
Together, we’ll make it through
Someday our spirits
Will take you and guide you there
I know you’ve been hurting
But I’ve been waiting to be there for you
And I’ll be there just helping you out
Whenever I can

Get to know your parents; you never know when they’ll be gone for good

Be nice to your siblings; they are your best link to your past and the
People most likely to stick with you in the future

Understand that friends come and go, but for the precious few you
Should hold on

Work hard to bridge the gaps in geography and lifestyle, because the older you get, the more you need the people you knew when you were young

Live in New York City once, but leave before it makes you hard

Live in Northern California once, but leave before it makes you soft

Travel

Accept certain inalienable truths: prices will rise, politicians will philander, you too will get old– and when you do, you’ll fantasize that when you were young prices were reasonable, politicians were noble and children respected their elders

Respect your elders

Don’t expect anyone else to support you

Maybe you have a trust fund, maybe you have a wealthy spouse; but you never know when either one might run out

Don’t mess too much with your hair, or by the time you’re 40, it will look 85

Be careful whose advice you buy, but be patient with those who supply it
Advice is a form of nostalgia. Dispensing it is a way of fishing the past from the disposal, wiping it off, painting over the ugly parts and recycling it for more than it’s worth

But trust me on the sunscreen

[Hook]
Brother and sister
Together, we’ll make it through
Someday our spirits
Will take you and guide you there
I know you’ve been hurting
But I’ve been waiting to be there for you
And I’ll be there just helping you out
Whenever I can

Everybody’s free
Everybody’s free
Oh, yeah
Don’t you fear »

 

Le temps d’apprendre 16 octobre 2020

Filed under: Développement personnel,organisation,Société — Yannick @ 22:54
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J’y pense souvent mais j’ai rarement l’occasion de l’écrire, je mets donc cette idée noir sur blanc : les élèves et étudiant(e)s devraient se voir offrir la possibilité illimitée de repasser les examens auxquels ils n’ont pas eu une note suffisante.

Tu n’as pas eu la moyenne à l’examen de mathématiques ? Si tu es volontaire, refais-le aussi souvent que nécessaire jusqu’à tu aies bien compris la méthode de calcul. Ton examen de conduite automobile était insuffisant ? On se revoit bientôt. Ta dissertation sur la phénoménologie d’Heidegger n’avait pas un plan cohérent ? Pas de souci, tu m’en rends une autre en version améliorée.

Repasser un examen ou refaire un devoir trois ou cinq fois démontre une volonté de succès et d’amélioration largement honorable, et permettre d’apprendre devrait être l’objectif central des institutions qui se donnent pour mission d’éduquer.

Au lieu de cela, les écoles, les Ecoles et les universités ont recours à un nombre limité d’épreuves éliminatoires qui sont bien en peine de révéler l’intelligence des candidats et qui découragent la compréhension profonde des sujets enseignés. Elles préfèrent une évaluation systématique et hyper simplificatrice d’individus dont on sait qu’ils ont chacun une grande variété de courbes d’apprentissage.

De ce point de vue, l’éducation telle qu’elle se pratique couramment ne consiste pas à apprendre.
C’est très problématique parce que, donc, en quoi consiste-t’elle exactement ?

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L’ethnographie rapide 5 septembre 2019


Design ethnographique, ethnographic design.

Cette expression a émergé depuis quelques années et j’en avais déjà parlé ici, après une discussion avec une collègue sise en Nouvelle-Zélande.

Le « design ethnographique » n’existe pas en tant que métier ou méthode. Il ressemble à un archétype, une de ces choses non définies qui donnent à voir une réalité sinon impossible à appréhender. Tout ce qu’on sait à ce jour c’est que le design ethnographique signifie quelque chose.

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Et finalement, c’est peut être aussi bien ainsi. Nommons d’abord la chose, pour souligner le fait que la tectonique des plaques professionnelles a rapproché deux continents : le design et l’ethnologie -et plus largement les sciences sociales-.

Dans une large mesure, le rapprochement est d’ailleurs encore en train de se faire. Le nouveau territoire n’est pas prêt d’être correctement cartographié puisqu’il sera en mouvement (et donc instable) pendant longtemps. Cette instabilité se remarque lorsqu’en réunion vous-vous rendez compte que le spécialiste des sciences sociales aborde les mêmes thématiques que les designers, mais avec un vocabulaire différent. Le rapprochement se fait d’abord par un effort de traduction.

Mais une chose est sûre : le design est bénéfique à l’ethnologie au même titre que l’ethnologie est bénéfique au design. Le design apporte en particulier une dimension opérationnelle, collective, horizontale, dans un processus créatif qui oblige à prendre en compte l’avis des indigènes, j’ai nommé : les utilisateurs.
Réciproquement, l’ethnologie apporte sa rigueur méthodologique qui oblige à la « revue de littérature » et à la discussion argumentée pour aller débusquer en profondeur les idées reçues et les stéréotypes.
Car je l’ai déjà dit et je le redirai : les stéréotypes, c’est mal.
Le design et l’ethnologie sont salvateurs l’un pour l’autre, l’un(e) apportant à l’autre une consolidation au niveau structurel.

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L’une des mises en garde majeures que les sciences sociales adressent aux équipes de conception réside dans le biais pro-innovation. Tout le monde se pense autorisé à « livrer » à tort et à travers sans avoir abordé la notion de conséquence. L’empressement à respecter des délais mène trop souvent à oublier qu’on n’est pas autorisés à jouer avec les vrais gens, comme s’ils n’existaient que pour s’extasier devant nos machins et nos bidules.

Cessez de penser que les vrais gens sont « vos » utilisateurs. Ils ne sont pas à vous.
Pas du tout. Ce sont de vrais gens et vous devez respecter le principe de non interférence.

Ne . Pas . Interférer.

Car depuis l’époque où les travaux des ethnologues étaient détournés pour coloniser et soi-disant civiliser les barbares, la profession a appris à se méfier des projets d’innovation.
L’innovation n’est pas forcément bénéfique, non, non.
Qui plus est, une innovation ne se diffuse jamais de façon linéaire dans la population. Certaines catégories de personnes applaudiront tandis que d’autres vous maudiront parce que vous avez dégradé leur existence.

L’appropriation d’une innovation est toujours hétérogène et l’intérêt d’y réfléchir en phase amont permet de limiter les catastrophes, même involontaires, sur une partie de la population, même minime.
Les questionnements éthiques font désormais partie de la méthode et ne sont pas optionnels. A ce titre, ça fait aussi partie de la méthode de discuter des éventuelles conséquences sociales négatives.

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Inversement, la pratique du design impose aux ethnologues de se concentrer sur l’aspect opérationnel de leur contribution. Eux aussi doivent s’investir pour apporter des éléments qui puissent être actionnés afin de répondre à la question : « Comment faire ? »
Il y a un gros travail à mener pour améliorer la rapidité avec laquelle une observation de terrain peut faire ressortir des éléments qualitatifs pertinents. Dans le monde académique, une enquête ethnographique se mesure en mois ou en années… une temporalité illusoire dans un projet de design. Comment aller plus vite ? Comment avoir mieux recours à l’arsenal des méthodes de l’ethnologue pour être efficace dans un horizon de temps qui se mesure en jours ou en semaines ? Et comment le valider avec la même rigueur scientifique ?
Le champ de l’ethnographie rapide (rapid ethnography) a vocation à répondre à ces questionnements.
Il s’agit de s’éloigner du format de la monographie exhaustive classique pour inventer un format hybride qui vise à fournir une connaissance raisonnablement suffisante d’une population.
Cela se fait en particulier en s’abreuvant au corpus des recherches déjà publiées, en ayant davantage recours aux interviews semi-directifs et en limitant la durée d’une observation aux moments-clés qui permettent de zoomer sur un contexte précis.

 Pour le dire autrement l’ethnographie rapide n’implique pas de laisser de côté la délibération théorique. C’est même ce qui fait la valeur ajoutée de l’ethnologue : il connaît les classiques. Il sait placer à bon escient Les Nuer d’Evans-Pritchard ou It’s complicated de Danah Boyd-@zephoria

Le corpus des sciences sociales est vaste et, sauf erreur, il n’y a pas d’autre discipline qui soit aujourd’hui capable d’argumenter avec rigueur sur l’expérience utilisateur des objets connectés, ou les usages de l’IA, ou sur l’influence des structures de parenté sur les motivations d’achat individuelles. L’erreur serait colossale de penser qu’une ethnographie rapide doit abandonner la réflexion théorique pour se concentrer sur les outils.
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Vos équipes qui font de la recherche utilisateur (user research) ont donc pour objectif de revenir de leur exploration de terrain avec des sujets d’innovation, sur des thématiques qui vont servir à rendre le monde plus habitable du point de vue des utilisateurs.

C’est là où le duo de compétences designer-ethnologue s’avère d’une redoutable efficacité et où chacun se félicite d’avoir fait au moins cinq ans d’études dans sa spécialité pour se retrouver à faire des étincelles avec quelqu’un dont le métier lui était parfaitement étranger jusqu’à très récemment.

Vous êtes recruteur(euse) ? Ne cherchez pas des profils design/ethno. Ne répétez pas l’erreur que vous avez commise avec les UX/UI. Relisez cette phrase plusieurs fois.

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Il y a un consensus à atteindre entre les deux métiers, en particulier dans la phase initiale d’accès au terrain (et non d’intervention sur). C’est pendant cette phase d’immersion que les professionnels vont conjointement observer, débattre et identifier ce qui peut faire l’objet d’une intervention. C’est dans cette période relativement brève de la recherche que va se révéler l’efficacité de l’équipe multi-disciplinaire. Les designers et ethnologues parlent-ils la même langue ?
Leurs continents professionnels sont-ils suffisamment rapprochés ?

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