The blog of blog of blogs

Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

IA et deep learning (1): la constitution des datasets 12 avril 2021


.

.

Tout a commencé en 2012 lors d’une compétition informatique, lorsque la méthode de l’apprentissage profond (deep learning) a prouvé qu’elle était meilleure pour identifier visuellement des objets que toutes les méthodes concurrentes. C’est ce qui a permis d’ouvrir de vastes possibilités dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA).
Il était désormais possible de trouver non seulement des solutions au problème technique de la reconnaissance d’image (machine vision) mais surtout il était possible de dupliquer la méthode au-delà des seules images. Le deep learning s’est imposé comme une méthodologie standard qui permet aussi d’identifier les sons, le langage manuscrit, etc.

Pour faire court, le deep learning consiste d’abord à coller des étiquettes de texte sur des images, afin de construire de gigantesques jeux de données (datasets) de référence. On est dans un ordre de grandeur au moins mille fois plus grand que votre gigantesque fichier Excel de 1 giga octet, bienvenue dans le Big Data. Dans un second temps, ces jeux de données sont utilisés comme échantillon pour permettre à des algorithmes d’apprendre seuls à répéter la même tâche jusqu’à être capables de répéter cette tâche en dehors du jeu de données de référence qui a servi à les « éduquer ». 

.

La première étape est donc de disposer d’un référentiel de mots bien organisé et ce n’est déjà pas une mince affaire.

La référence du secteur s’appelle WordNet , une base lexicale qui fait autorité depuis les années 1980 (on en avait besoin avant l’ère de l’ordinateur !) et qui compte à ce jour plus de 155000 mots organisés dans une arborescence logique de 175000 sous-ensembles et 200000 paires, du type : carnivore > canidé > chien >  toutou

Ne vous laissez pas avoir par la simplicité de cet exemple… WordNet est géré par l’université de Princeton et si vous voulez ne serait-ce que commencer à comprendre le sujet il est necessaire de s’attaquer à : Fellbaum, Christiane : WordNet and wordnets. In : Brown, Keith et al. : Encyclopedia of Language and Linguistics. 2005

 

.

La deuxième étape consiste à disposer d’une banque d’images. L’une des plus vastes est ImageNet   : 14 millions d’images reroupées en 21000 sous-ensembles logiques. On notera que l’arborescence d’ImageNet réplique celle de WordNet afin de permettre une forte coherence entre les deux, jusqu’à pouvoir les faire fonctionner comme un unique ensemble. Car les images seules ne servent à rien. Ce qui fait la valeur d’ImageNet c’est l’association d’images à des mots du lexique WordNet.

Les plus curieux pourront lire avec intérêt : L. Fei-Fei and J. Deng. ImageNet: Where have we been? Where are we going?, CVPR Beyond ImageNet Large Scale Visual Recognition Challenge workshop, 2017

Il est ainsi possible d’avoir des milliers d’images de petite cuillère, annotées “petite cuillère” afin qu’un algorithme soit capable de reconnaître qu’il y a ou qu’il n’y a pas une petite cuillère le plus souvent possible : seule, au milieu d’autres couverts de table, en pleine lumière, dans la pénombre, tordue, partielle, en train d’être utilisée (en mouvement), photographiée, dessinée, schématisée, en ombre, peinte, peinte en noir, peinte en blanc, brillante, sale, absente, etc.

.

The process of buiding the datasets requires a huge human workforce in order to link images and names, so that cats are identified properly as cats in multiple conditions. Once this phase is done, manually, over Peta-bytes of data, the dataset will be put in use to train algorithms so that Artificial Intelligence softwares perform as expected beyond the range of their initial « educational » dataset.

.

Le processus d’étiquetage est fait en recourant au crowdsourcing : une force de travail humaine de centaines de milliers de volontaires anonymes qui, la plupart du temps, sont inscrits auprès du plus gros acteur dans ce domaine, le Mechanical Turk de l’entreprise Amazon. C’est ouvert à tous, très bien organisé, vous pouvez y participer et vous serez rémunéré pour le faire. Pas beaucoup.

(Une autre manière de mettre au boulot l’humanité est de recourir à l’outil Captcha, qui vous demande d’identifier par exemple des feux de signalisation sur des images, pour s’assurer “que vous n’êtes pas un robot”. Vous l’avez sûrement déjà fait, sans que personne vous dise que vous étiez mis à contribution avec des milliers d’autres personnes pour alimenter un jeu de données d’IA visuelle.)

.

Bien entendu, l’explication qui précède s’applique aux images mais aussi à tout le reste. Les sons, les compositions chimiques, le développement des cellules cancéreuses, les formules de calcul, les gestes de la main, le langage naturel parlé ou écrit, le mouvement des corps célestes ou tout autre domaine qui vous motive dans la vie (le jeu de données MNIST par exemple recense 70000 chiffres manuscrits de 0 à 9).

A partir du moment où vous avez sous la main un (très) grand échantillon sur n’importe quoi, le deep learning peut servir à en automatiser la reconnaissance, d’abord en faisant appel à une armée de contributeurs humains pour associer manuellement à cet échantillon de “choses” des mots permettant de les identifier, puis en faisant travailler un algorithme sur ce jeu de données.

Si votre entreprise ou votre administration fabrique de l’IA il est plus que probable que vous éduquez vos algorithmes en les faisant travailler sur des datasets fabriqués par d’autres, que vous avez achetés ou réutilisés en libre accès, libre de droits comme ImageNet par exemple. Tous sujets confondus, il existe quelques centaines de jeux de données d’importance variable qui servent à l’éducation de 90% des algorithmes d’intelligence artificielle dans le monde.

Et dans tous les cas, retenez bien l’ordre dans lequel ça se passe : d’abord l’étiquetage par des humains pour créer le jeu de données, ensuite l’apprentissage algorithmique en utilisant ledit jeu de données.

.

La méthode du deep learning implique donc ce prérequis tacite : il est absolument nécessaire que l’échantillon de départ soit correctement étiqueté, parce que bien sûr en tant qu’utilisateur de logiciel d’intelligence artificielle, vous ne voulez certes pas que votre produit reconnaisse une pie là où il y a une antilope (photo).

Datasets are the backbone of the whole AI industry
Their integrity is critical for the consequences of AI-led decisions.

 

Toute la complexité consiste ensuite à bien coder l’algorithme, afin qu’il puisse d’une part faire le moins d’erreur possible sur le jeu de données de référence mais aussi qu’il parvienne à extrapoler. Il doit être capable de reconnaître une petite cuillère en bois en suspension dans une station spatiale même s’il n’a jamais vu cette image auparavant.

C’est bien l’objectif d’une IA : qu’elle soit capable de se débrouiller seule dans la vraie vie.

…mais avant de passer à cette étape de mise en œuvre, je m’en vais rester un moment sur la notion de dataset pour souligner, en appuyant très fort, à quel point l’intégrité de ces jeux de données est absolument critique pour préparer tout le reste. La colonne vertébrale de l’IA ce n’est pas l’algorithme, c’est le jeu de données qui a servi à l’éduquer.

Le sujet avait déjà été abordé en 2016 par Alexander Wissner-Gross dans son article Les datasets davantage que les algorithmes. Mais il semble qu’il n’y avait pas beaucoup d’oreilles pour l’entendre.

.

La plupart du temps en effet les mises en œuvre pratiques d’une IA présentent l’étape finale et abordent la viabilité de l’algorithme.

Si l’IA fait une erreur à ce stade, les ingénieurs et les vendeurs de ces logiciels (et les politiciens) vous diront qu’il s’agit d’un problème d’algorithme qui nécessite encore un réglage, ou qu’il faut mieux analyser les données captées par l’IA afin de comprendre où elle s’est trompée afin de pouvoir rapidement corriger un problème. Mais vous aurez beau mettre au travail vos meilleurs mathématiciens et data scientists, il est bien possible qu’il n’arrivent jamais à trouver des solutions au problème parce qu’il ne descendront pas la chaîne de causalité jusqu’à son étape fondamentale, celle où le jeu de données est créé : la phase d’étiquetage, qui a servi de base à la configuration de l’algorithme.

Et bien sûr les fabricants d’IA sont à la recherche de leur pierre de Rosette, ils aimeraient que cela aille plus vite et donc tentent d’accélérer le rythme en retenant un unique dataset (le plus gros fait l’affaire) pour être plus rapidement sur le marché, le plus gros marché possible. Mais à force d’entraîner les algorithmes sur des datasets toujours plus vastes, les intelligences artificielles ne sont-elles pas condamnées à faire de plus en plus d’erreurs ?
C’est une question qui chatouille toute l’industrie du secteur, surtout si on y ajoute l’impact environnemental lié à la consommation d’énergie. …à tel point que Google a licencié les chercheuses de stature internationale qui peuplaient son équipe « IA et éthique » pour avoir publiquement soulevé le problème dans un article au sujet des IA en langage naturel (les dangers des perroquets stochastiques 🦜).

Spéciale dédicace à Margaret Mitchell et Timnit Gebru.

 .

Quel espoir de “bon apprentissage” pouvez-vous avoir, si votre référentiel indique qu’une antilope est une pie ? Votre algorithme ne fonctionnera jamais correctement ou plutôt il affirmera toujours qu’une antilope est une pie, dès qu’il verra une nouvelle antilope.

Les datasets sont perçus comme un truc simple, qui va de soi, sous-estimés dans les catastrophes qu’ils peuvent déclencher dans la vraie vie lorsque les IA prendront des décisions basée sur ce qu’elles y ont appris. Quel résultat obtiendrez-vous si, par défaut, les visages féminins ne reçoivent que des propositions d’emploi d’“infirmière” alors que les visages masculins peuvent postuler pour devenir “médecins” ? Et quel espoir de correction du jeu de données pouvez-vous avoir s’il comporte 200000 éléments et a déjà été traité en phase d’étiquetage par 10000 personnes ? Vous prétendriez pouvoir reprendre un par un chaque élément pour le re-valider ? Surtout qu’en tant que fabricant d’IA vous allez dire que ce n’est pas votre boulot, ce n’est pas votre jeu de données, ce n’est pas votre responsabilité juridique. Il a été conçu par quelqu’un d’autre…

.

Avant que l’IA puisse être généralisée comme technologie courante dans le monde qui nous entoure, il faudra qu’on parvienne à un consensus sur le fait que leurs jeux de données en sont le facteur limitant et que cette limite est liée à la culture, aux contextes sociaux.
Vous n’avez pas besoin de davantage de spécialistes techniques, vous avez besoin de faire travailler ces ingénieurs avec des spécialistes en sciences sociales :
des gens qui ne sont pas impressionnés par la sophistication technologique et qui demandent, encore et encore, quels sont les impacts collectifs, sociaux, humains ?

Là réside le cœur d’un problème que ne savent résoudre ni les directeurs, ni les ingénieurs, ni les crowdsourceurs, ni les docteurs en génie logiciel : le social.
La constitution des jeux de données est un phénomène social, les « données » elles-mêmes sont une construction sociale. Pour le domaine de l’IA qui s’affirme essentiellement « technologique » et donc « objectif », c’est le loup qui entre dans la bergerie… et vous devez cesser de considérer les jeux de données comme des trucs sans valeur ajoutée et socialement neutres, sans quoi le loup va vous manger tout cru.

Je parle des dégâts dans la suite de cet article.

..

The wolf of social beliefs among the innocence of AI datasets… because DATASETS ARE A SOCIAL CONSTRUCT.
Largely overlooked, the datasets, not algorithms, are a key actor of AI (in-)efficiency.
Take them seriously, please, otherwise the wolf will eat you alive.

.

.

.

 

L’ethnographie rapide 5 septembre 2019


Design ethnographique, ethnographic design.

Cette expression a émergé depuis quelques années et j’en avais déjà parlé ici, après une discussion avec une collègue sise en Nouvelle-Zélande.

Le « design ethnographique » n’existe pas en tant que métier ou méthode. Il ressemble à un archétype, une de ces choses non définies qui donnent à voir une réalité sinon impossible à appréhender. Tout ce qu’on sait à ce jour c’est que le design ethnographique signifie quelque chose.

.

Et finalement, c’est peut être aussi bien ainsi. Nommons d’abord la chose, pour souligner le fait que la tectonique des plaques professionnelles a rapproché deux continents : le design et l’ethnologie -et plus largement les sciences sociales-.

Dans une large mesure, le rapprochement est d’ailleurs encore en train de se faire. Le nouveau territoire n’est pas prêt d’être correctement cartographié puisqu’il sera en mouvement (et donc instable) pendant longtemps. Cette instabilité se remarque lorsqu’en réunion vous-vous rendez compte que le spécialiste des sciences sociales aborde les mêmes thématiques que les designers, mais avec un vocabulaire différent. Le rapprochement se fait d’abord par un effort de traduction.

Mais une chose est sûre : le design est bénéfique à l’ethnologie au même titre que l’ethnologie est bénéfique au design. Le design apporte en particulier une dimension opérationnelle, collective, horizontale, dans un processus créatif qui oblige à prendre en compte l’avis des indigènes, j’ai nommé : les utilisateurs.
Réciproquement, l’ethnologie apporte sa rigueur méthodologique qui oblige à la « revue de littérature » et à la discussion argumentée pour aller débusquer en profondeur les idées reçues et les stéréotypes.
Car je l’ai déjà dit et je le redirai : les stéréotypes, c’est mal.
Le design et l’ethnologie sont salvateurs l’un pour l’autre, l’un(e) apportant à l’autre une consolidation au niveau structurel.

.

L’une des mises en garde majeures que les sciences sociales adressent aux équipes de conception réside dans le biais pro-innovation. Tout le monde se pense autorisé à « livrer » à tort et à travers sans avoir abordé la notion de conséquence. L’empressement à respecter des délais mène trop souvent à oublier qu’on n’est pas autorisés à jouer avec les vrais gens, comme s’ils n’existaient que pour s’extasier devant nos machins et nos bidules.

Cessez de penser que les vrais gens sont « vos » utilisateurs. Ils ne sont pas à vous.
Pas du tout. Ce sont de vrais gens et vous devez respecter le principe de non interférence.

Ne . Pas . Interférer.

Car depuis l’époque où les travaux des ethnologues étaient détournés pour coloniser et soi-disant civiliser les barbares, la profession a appris à se méfier des projets d’innovation.
L’innovation n’est pas forcément bénéfique, non, non.
Qui plus est, une innovation ne se diffuse jamais de façon linéaire dans la population. Certaines catégories de personnes applaudiront tandis que d’autres vous maudiront parce que vous avez dégradé leur existence.

L’appropriation d’une innovation est toujours hétérogène et l’intérêt d’y réfléchir en phase amont permet de limiter les catastrophes, même involontaires, sur une partie de la population, même minime.
Les questionnements éthiques font désormais partie de la méthode et ne sont pas optionnels. A ce titre, ça fait aussi partie de la méthode de discuter des éventuelles conséquences sociales négatives.

.

Inversement, la pratique du design impose aux ethnologues de se concentrer sur l’aspect opérationnel de leur contribution. Eux aussi doivent s’investir pour apporter des éléments qui puissent être actionnés afin de répondre à la question : « Comment faire ? »
Il y a un gros travail à mener pour améliorer la rapidité avec laquelle une observation de terrain peut faire ressortir des éléments qualitatifs pertinents. Dans le monde académique, une enquête ethnographique se mesure en mois ou en années… une temporalité illusoire dans un projet de design. Comment aller plus vite ? Comment avoir mieux recours à l’arsenal des méthodes de l’ethnologue pour être efficace dans un horizon de temps qui se mesure en jours ou en semaines ? Et comment le valider avec la même rigueur scientifique ?
Le champ de l’ethnographie rapide (rapid ethnography) a vocation à répondre à ces questionnements.
Il s’agit de s’éloigner du format de la monographie exhaustive classique pour inventer un format hybride qui vise à fournir une connaissance raisonnablement suffisante d’une population.
Cela se fait en particulier en s’abreuvant au corpus des recherches déjà publiées, en ayant davantage recours aux interviews semi-directifs et en limitant la durée d’une observation aux moments-clés qui permettent de zoomer sur un contexte précis.

 Pour le dire autrement l’ethnographie rapide n’implique pas de laisser de côté la délibération théorique. C’est même ce qui fait la valeur ajoutée de l’ethnologue : il connaît les classiques. Il sait placer à bon escient Les Nuer d’Evans-Pritchard ou It’s complicated de Danah Boyd-@zephoria

Le corpus des sciences sociales est vaste et, sauf erreur, il n’y a pas d’autre discipline qui soit aujourd’hui capable d’argumenter avec rigueur sur l’expérience utilisateur des objets connectés, ou les usages de l’IA, ou sur l’influence des structures de parenté sur les motivations d’achat individuelles. L’erreur serait colossale de penser qu’une ethnographie rapide doit abandonner la réflexion théorique pour se concentrer sur les outils.
.

Vos équipes qui font de la recherche utilisateur (user research) ont donc pour objectif de revenir de leur exploration de terrain avec des sujets d’innovation, sur des thématiques qui vont servir à rendre le monde plus habitable du point de vue des utilisateurs.

C’est là où le duo de compétences designer-ethnologue s’avère d’une redoutable efficacité et où chacun se félicite d’avoir fait au moins cinq ans d’études dans sa spécialité pour se retrouver à faire des étincelles avec quelqu’un dont le métier lui était parfaitement étranger jusqu’à très récemment.

Vous êtes recruteur(euse) ? Ne cherchez pas des profils design/ethno. Ne répétez pas l’erreur que vous avez commise avec les UX/UI. Relisez cette phrase plusieurs fois.

.

Il y a un consensus à atteindre entre les deux métiers, en particulier dans la phase initiale d’accès au terrain (et non d’intervention sur). C’est pendant cette phase d’immersion que les professionnels vont conjointement observer, débattre et identifier ce qui peut faire l’objet d’une intervention. C’est dans cette période relativement brève de la recherche que va se révéler l’efficacité de l’équipe multi-disciplinaire. Les designers et ethnologues parlent-ils la même langue ?
Leurs continents professionnels sont-ils suffisamment rapprochés ?

.

.

.

 

 

 

 

 

Un plan vert brillant 21 février 2019


Ce document est la traduction de la proposition de loi Green New Deal émise au Congrès américain par la députée Alexandria Ocasio-Cortez
L’original est disponible ici   (GreenNewDeal_FAQ.pdf)

Le Green New Deal (Nouveau Contrat Écologique) n’est pas une idée particulièrement neuve. Sa première mention remonte à 2007 sous la plume de l’économiste Thomas Friedman dans le New York Times.
Depuis, nombreux ont été ses soutiens, entres autres Ban Ki-Moon ou Paul Krugman qui ne sont pas des plaisantins idéologiques.
Plus d’information en anglais  ici
On notera avec intérêt (et affliction) qu’une page Wikipédia en français sur ce sujet n’existe même pas.

Certains aménagements ont été faits pour permettre de transposer le texte original au contexte français et européen. Du point de vue de notre vieux continent, ce programme aussi vaste qu’il soit, paraît moins radical et révolutionnaire que du point de vue américain. Notre histoire et notre système social ont déjà posé les bases qui permettent d’envisager une mise en œuvre crédible.

.

Le PDF de ce texte est ici : Green New Deal_FR_2019

Le lecteur assidu à ce blog reconnaîtra un thème déjà abordé en 2011 dans cet article sur le Vert Brillant. La proximité des deux articles est frappante et montre une tendance de fond.

.

– – –
Lancement le jeudi 7 février 2019 à 8h30.

Panorama

Nous commencerons le travail dès maintenant pour préparer le projet de loi du Green New Deal. Il s’agit d’abord de valider l’architecture de base du projet (afin que personne d’autre ne se l’approprie).
Il s’agit d’une transformation massive de notre société avec des objectifs et une chronologie clairs.

Le projet de loi du Nouveau Contrat Écologique est un plan sur 10 ans qui mobilise tous les aspects de la société française à un niveau jamais atteint depuis la seconde guerre mondiale. Il s’agit d’atteindre un niveau zéro d’émissions de gaz à effet de serre et de créer les conditions d’une prospérité économique pour tous. Le Nouveau Contrat permettra de :

• Faire fonctionner la France avec 100% d’énergie propre et renouvelable, incluant le développement de l’autonomie énergétique des bâtiments
• Créer des centaines de milliers d’emploi stables en France et des millions à l’échelle européenne, rémunérés par des salaires dignes
• Permettre une juste transition pour les travailleurs afin d’assurer la sécurité économique des populations qui ont jusqu’à présent dépendu largement des industries fossiles
• S’inspirer de la Seconde Déclaration des Droits de Franklin Delano Roosvelt en 1944, pour garantir :

– Un emploi stable et un salaire digne, une assurance maladie individuelle et familiale, des congés et des droits à une retraite digne.
– Une éducation de grande qualité, universelle et gratuite y compris dans son aspect de formation tout au long de la vie.
– Un air propre, une eau potable et l’accès à la nature
– Une nourriture saine et non contaminée
– Des soins de santé de premier plan
– Un logement sûr, accessible financièrement et résilient face aux futurs aléas météorologiques que l’on peut déjà anticiper
– Un environnement économique libre de monopoles
– Un environnement politique libre de l’influence des intérêts privés capitalistiques.
– Une sécurité économique pour toutes celles et ceux dans l’incapacité ou l’absence de volonté de travailler contre rémunération

Il n’y a pas de temps à perdre
Les plus récentes études du GIEC affirment que les émissions de gaz à effet de serre doivent être réduites de 40 à 60% d’ici 2030.
Nous devons atteindre le 0 en 2030 et nous montrerons ainsi au monde qu’un Nouveau Contrat Écologique est possible, d’une part, et bénéfique socialement d’autre part.

Impossible n’est pas français… et in varietate concordia
Lorsque le président américain John Ford Kennedy affirma en 1962 que l’être humain irait sur la Lune en 10 ans, nombreux furent ceux qui ont pensé que c’était impossible. Aujourd’hui nous avons des robots sur Mars.
Lorsque Franklin Delano Roosvelt demanda la construction de 185.000 avions pour combattre durant la deuxième guerre mondiale, chaque directeur d’entreprise et chaque général se mit à rire. A cette époque, les Etats-Unis produisaient 3.000 avions par an. A la fin de la guerre, ils en avaient produit 300.000.
C’est ce dont nous sommes capables lorsque nous sommes bien dirigés.
L’Europe a su se reconstruire après la deuxième guerre mondiale, pour devenir aujourd’hui une puissante force de stabilité dans le monde.
L’Allemagne de l’Ouest a su intégrer l’ancienne RDA en une année après la chute du Mur de Berlin.
Le produit intérieur brut français est neuf fois plus élevé qu’en 1890.
En termes de niveau d’éducation, de niveau de revenu et de longévité nous sommes parmi les premiers au monde.

Il s’agit d’un investissement massif dans notre économie et dans notre société. Ce n’est pas une dépense
Chaque euro d’investissement public permet une création de richesse estimée à 2,5 euros.
Avec le Nouveau Contrat Écologique, l’investissement public pourra se porter sur des domaines précis. Il ne s’agit pas d’une modernisation mais d’une remise à jour, pour préparer notre avenir à tous. Les secteurs des transports, du logement résidentiel et de la production industrielle seront les premiers concernés en France. L’investissement public permettra l’émergence d’une économie que « le marché » aujourd’hui est incapable ou refuse de mettre en mouvement.
Il s’agit aussi d’un investissement massif dans le capital humain, qui prendra en compte la vie quotidienne des citoyens comme point de départ pour en déduire quels projets mettre en œuvre, à commencer par la résolution de problèmes plutôt que l’ajout de nouvelles contraintes.
La France dispose d’instituts de recherche en sciences sociales de niveau mondial, ils seront sollicités.

Le Nouveau Contrat est déjà en mouvement
Face au changement climatique, nous savons que l’inaction coûtera plus cher et sera plus dévastatrice que l’action.
L’immense majorité des Français et des Européens a conscience du risque et de la nécessité d’agir. Face à l’inertie des acteurs privés et des gouvernements, en ce début d’année 2019 même les enfants font la grève de l’école pour demander de l’action concrète.
Les acteurs publics les plus engagés en faveur du climat sont les villes et les régions.
Il est temps que les États prennent leurs responsabilités à commencer par les Assemblées Nationales en étroite coordination les citoyens et avec le Parlement Européen.
Unis dans la diversité.

.

Foire Aux Questions

Pourquoi un élan vers des énergies 100% propres et renouvelables, et pas seulement du 100% renouvelable ? Vous dites qu’on continuera d’utiliser les énergies fossiles ?

Nous appelons à une transition complète pour se libérer des énergies fossiles et ne plus émettre du tout de gaz à effet de serre.
Quiconque a lu le projet de loi a pu voir que cela passera par une mobilisation de chaque secteur de l’économie, chaque entreprise, chaque acteur public et chaque groupe syndical.
Mais bannir immédiatement et abruptement les combustibles fossiles serait une très mauvaise idée puisque nous n’avons rien pour les remplacer à ce jour.
Nous le ferons en créant à partir de presque rien une économie de l’énergie renouvelable aussi vite que possible. C’est la ligne directrice du Nouveau Contrat Écologique.
Ainsi nous fixons un objectif net d’émission à 0 dans 10 ans, car personne ne peut garantir que nous saurons atteindre les zéro émissions dans l’absolu. Ça supposerait de pouvoir éliminer les émissions de gaz à effet de serre provenant du transport aérien ou des pets de l’élevage animal.
Mais nous pensons pouvoir faire grandement monter en puissance l’industrie manufacturière et l’industrie de l’énergie, ainsi que rénover chaque bâtiment en France, construire une smart grid, mettre à jour les transports et l’agro-alimentaire, l’agriculture ainsi que planter des millions d’arbres pour atteindre l’objectif net de zéro émission de gaz à effet de serre.

Le nucléaire en fait partie ?
Le Nouveau Contrat Écologique est un investissement massif dans la production d’énergies propres et renouvelables et n’implique pas de construire de nouvelles centrales nucléaires.
Le nucléaire d’ailleurs n’est ni une énergie renouvelable, ni une énergie propre. Ses déchets sont des polluants radioactifs mortels qui ont une durée de vie qui se mesure en centaines d’années.
Cependant nous n’avons aucune certitude de pouvoir décommissionner toutes les centrales existantes en seulement dix ans.
Mais notre objectif est clair : nous voulons du 100% propre et renouvelable. Le pétrole, le charbon, le gaz et le nucléaire n’en font pas partie.

Est-ce que ça implique une taxe carbone ?
On ne peut pas simplement taxer le carburant ou le gaz et s’attendre à ce que les citoyens trouvent tous seuls un autre moyen d’aller au travail ; sauf quand nous leur proposerons une autre alternative plus saine et aussi pratique au quotidien.
Donc nous n’excluons pas la taxe carbone, mais elle fournirait seulement une petite partie des financements nécessaires. Le projet gigantesque qui consiste à remettre à jour l’économie suppose qu’on ait d’abord des alternatives à proposer, techniquement et socialement, pour s’assurer que ce soit indolore pour les citoyens, les familles et les communautés.

Est-ce que ça implique du cap and trade (bourse d’échange de « droits à polluer ») ?
Le Nouveau Contrat Écologique créera une nouvelle économie de l’énergie par des investissements massifs dans la société et la technologie. Les bourses d’échanges de droits à polluer supposent que le marché tel qu’il existe résoudra les problèmes de lui-même. Ce n’est pas vrai.
Le cap and trade pourrait être à la marge un moyen d’associer les acteurs au Nouveau Contrat, mais il faut reconnaître que la législation actuelle des bourses d’échanges est une forme de subvention qui permet l’existence de zones éparses de pollution intense qui exposent sévèrement les populations locales. On doit d’abord s’assurer que les populations locales, leur santé et leur bien-être, sont la première priorité de tout le monde.

Est-ce que ça implique l’interdiction de toute nouvelle construction liée aux énergies fossiles ou de centrale nucléaire ?
L’une des conséquences du Nouveau Contrat Écologique sera de rendre inutiles les nouvelles constructions liées aux énergies de l’ancien monde, fossile ou nucléaire. Nous voulons ne plus en avoir besoin.
Nos investissements seront donc orientés massivement dans les énergies du nouveau monde, pas dans les autres. Vouloir faire les deux serait une tromperie et une hypocrisie qui maintiendrait le statu quo.

Êtes-vous favorables au stockage du CO2 ?
(CCUS : Carbon Capture, Utilization, and Storage)
La bonne manière de capturer le CO2 est de planter des arbres et restaurer les écosystèmes naturels.
A ce jour les technologies de capture des gaz à effet de serre dans l’atmosphère n’ont pas prouvé leur efficacité.

Comment allons-nous payer pour tout ça ?
De la même manière que les États-Unis ont payé leur New Deal dans les années 1930 ou comme les banques centrales ont résolu la crise bancaire en 2008 avec le quantitative easing (rachat de dettes).
De la même manière que nous avons payé la deuxième guerre mondiale et toutes nos guerres actuelles.
La Banque Centrale Européenne peut étendre ses lignes de crédit pour propulser le Nouveau Contrat Écologique vers les sommets. Il y aussi de la place pour des participations publiques, en vue de futurs dividendes ou retours sur investissement.
Au bout du compte, cet investissement dans l’économie nouvelle fera croître la richesse de la nation. La question n’est pas de savoir comment nous payerons, mais que ferons-nous de notre nouvelle prospérité.

Pourquoi doit-il y avoir un si vaste programme public ? Pourquoi ne pas se contenter de l’incitation par les taxes et des réglementations qui orienteraient les investissements du secteur privé ?
– Le niveau d’investissement doit être massif. Même si les milliardaires et les entreprises se donnaient la main pour déverser leur richesse dans la transition écologique, on ne parviendrait qu’à une modeste fraction de ce qui est nécessaire.
– La vitesse d’investissement devra être massive elle aussi. Même si les milliardaires et les entreprises se donnaient la main pour déverser leur richesse dans la transition écologique ils n’auraient pas la capacité de coordination suffisante pour un agenda si serré.
– Les investisseurs privés sont également hésitants à investir dans des domaines où personne n’a encore gagné d’argent. Les gouvernements par contre peuvent agir dans un temps long et peuvent patiemment investir dans les nouvelles technologies et la recherche, sans avoir en tête une application commerciale précise au moment où se fait la dépense d’argent.
Un exemple majeur d’investissement public à succès s’appelle l’internet.
– Pour résumer, nous ne devons pas seulement cesser de faire comme nous avons toujours fait (comme brûler du carburant pour nos besoins en énergie), nous avons aussi besoin de faire du neuf (comme remanier des secteurs d’activité entiers ou rénover tous nos bâtiments). Commencer à faire de nouvelles choses nécessite des investissements immédiats. Un pays qui essaye de changer le fonctionnement de son économie a besoin de gros investissements immédiats, pour lancer et développer ses premiers projets.
– Fournir des incitations au secteur privé ne fonctionne pas. Les subventions en faveur du solaire ou de l’éolien ont certes produit des résultats positifs, mais bien insuffisants par rapport à un objectif de neutralité carbone comme le promeut le Nouveau Contrat Écologique.
– Il y a bien une place pour le secteur privé mais l’investisseur principal ne peut être que la puissance publique. Il est normal que lui revienne aussi le rôle de coordinateur et pilote de l’ensemble du projet.

.

Résumé du projet de loi

Créé en consultation avec de multiples groupes de la société civile, syndicats et défenseurs de l’environnement.

5 objectifs à 10 ans
14 projets pour mobiliser l’économie
15 exigences de justice sociale et de sécurité

5 objectifs à 10 ans :
– Émissions nettes de gaz à effet de serre à zéro, grâce à une transition écologique juste pour toutes les communautés et les travailleurs.
– Création de centaines de milliers d’emplois stables ; assurer la prospérité et la sécurité économique pour tous.
– Investissement dans les méthodes, les infrastructures et l’industrie pour les mettre durablement au niveau des défis du XXIe siècle
– Air propre et eau potable. Résilience climatique au niveau local. Nourriture non contaminée. Accès universel à la nature et à un environnement non dégradé.
– Promotion de la justice et de l’équité en prenant soin des communautés les plus vulnérables.

14 projets majeurs pour mobiliser l’économie :
– Construction d’infrastructures permettant la résilience face aux catastrophes naturelles. Valoriser les bâtiments autonomes en énergie.
– Réparation et rénovation des infrastructures existantes
– Répondre à 100% des besoins énergétiques nationaux en recourant aux énergies propres et renouvelables. Pouvoir se passer du fossile et du nucléaire.
– Construction d’un réseau de distribution de l’énergie économe (smart grid) et garantir un accès universel minimum à l’énergie.
– Rénover tous les bâtiments pour les mettre à niveau d’une société économe en énergie
– Étendre le recours standard à l’industrie propre et non polluante (agro-alimentaire, fabrication, installation et maintenance de panneaux solaires, éoliennes, batteries et stockage énergétique, techniques de dépollution, processus industriels circulaires, « chimie verte », etc.)
– Travailler avec les agriculteurs pour créer des circuits alimentaires durables, permettant l’accès universel à une alimentation de première qualité tout en permettant aux travailleurs de vivre de leur production.
– Remanier le secteur du transport en augmentant massivement la production de véhicules électriques fiables et leur réseau de recharge. Rénover et densifier les transports publics urbains, interurbains et hors zone urbaine. Interconnecter les différents modes de transport à toutes les échelles du pays.
– Atténuer les impacts sanitaires du changement climatique et de la pollution terrestre, aérienne ou marine.
– Reforester massivement pour permettre l’absorption du carbone dans l’atmosphère
– Restaurer les écosystèmes dégradés, notamment en rapport avec la biodiversité du règne animal et végétal.
– Recherche et développement pour des produits de substitution ou des méthodes de remplacement permettant de supprimer les principaux polluants utilisés dans chaque secteur d’activité
– Partage de notre expertise, de nos technologies et méthodes avec nos voisins européens et avec les pays limitrophes de nos territoires d’Outre-Mer.

15 exigences de justice sociale et de sécurité :
– Des investissements massifs et l’assistance aux organisations, associations et entreprises qui s’engagent dans le Nouveau Contrat et s’assurant que la nation y trouve son retour sur investissement.
– Garantir que les coûts sociaux et environnementaux sont intégrés aux études d’impacts, aux estimations de retour sur investissement.
– Fournir une formation professionnelle continue universelle. Protéger les travailleurs plutôt que l’emploi
– Investir dans la Recherche et Développement (R&D) de nouvelles technologies énergétiques
– Mener des investissements directs pour les communautés en première ligne du réchauffement climatique ainsi que pour les communautés directement liées aux industries carbonées qui seraient sinon frappées de plein fouet par la transition en cours. Prioriser les retours sur investissement à leur profit.
– Utiliser comme méthode par défaut la concertation et le processus participatif avec les utilisateurs directs et les communautés locales.
– S’assurer que les emplois créés par le Nouveau Contrat Écologique sont des emplois dignes, stables et inclusifs.
– Protéger le droit des travailleurs à se syndiquer et à être représentés à tous les niveaux de décision.
– Renforcer et élargir la notion de santé et sécurité au travail aux domaines de l’inclusion, et de la non-discrimination, que l’activité soit salariée, indépendante ou bénévole.
– Renforcer les règles commerciales pour mettre un terme au dumping social, à l’export de pollution et accroitre l’industrie nationale.
– Garantir que le domaine public urbain ou naturel est protégé
– Préalablement au démarrage d’un projet sur leur territoire ou pouvant impacter leur territoire, obtenir le consentement éclairé des communautés locales, en métropole ou territoires d’Outre-Mer.
– Garantir un environnement libre de monopoles et de compétition abusive.
– Fournir des soins de santé curatifs de haute qualité, tout en déployant un système de santé orienté vers la prévention, en particulier pour les pathologies considérées comme évitables.
– – –

.
[Note du traducteur]
SOURCES (février 2019) :

https://www.documentcloud.org/documents/5731869-Green-New-Deal-FAQ.html (GreenNewDeal_FAQ.pdf)

Cliquer pour accéder à ENG4%20REPERES%202010%20ENG-Partie%204.pdf

http://www.globalcarbonatlas.org/en/CO2-emissions

Summary for Policymakers of IPCC Special Report on Global Warming of 1.5°C approved by governments

https://report.ipcc.ch/sr15/index.html

http://www.globalcarbonatlas.org/en/CO2-emissions

https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/04/l-investissement-public-est-la-cle-de-la-reprise-economique_5025661_3232.html

http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/05/28/20002-20160528ARTFIG00115-pour-jean-tirole-il-faut-proteger-le-salarie-plutot-que-l-emploi.php

.

 

La maladie honteuse des données personnelles 19 novembre 2018


Les vols de données personnelles sont devenus communs et on s’étonne à peine de les voir défiler dans la presse.
Chaque semaine, des voleurs entrent dans les réseaux et remplissent leurs poches d’informations sur la vie des gens, parfois par millions.
La plupart du temps les informations dérobées permettent de commettre des fraudes très efficaces.

Le piratage de l’IRS américain en 2015  a ainsi alimenté pour des années le marché de la contrebande des fausses identités et des justificatifs d’impôts tout en pourrissant la vie des personnes volées pour au moins autant de temps.
D’autres motivations peuvent amener les pirates à attaquer une cible particulière, pour des motifs de vengeance ou de chantage.
Enfin, sans intention de nuire, une cause majeure des fuites de données provient des erreurs humaines. Absence de mise à jour d’un système, oubli dans une configuration technique, réutilisation d’un mot de passe corrompu… toutes ces choses qui confirment qu’en matière de sécurité informatique la première faille de sécurité se trouve « entre la chaise et la clavier » : l’utilisateur ou l’opérateur lui-même.

 

A chaque fois, il s’agit d’informations sur nous, de l’information que nous donnons pour pouvoir utiliser un service, comme nos vrais noms, prénoms, numéro de carte bancaire, sécurité sociale, téléphone, date de naissance, empreinte digitale des enfants pour qu’ils puissent déjeuner à la cantine, ou autre.
Et à chaque fois ceux qui réclament ces informations assurent qu’ils les garderont secrètes et inaccessibles au reste du monde.
Et à chaque fois, ils ne le font pas.
De ce point de vue, l’expression « vol de données » est commode car elle est neutre, en termes de responsabilité. Une entreprise ou une administration « victime de vol de données » se fait passer pour la victime… alors qu’elle avait la responsabilité de garder ces choses secrètes et ne l’a pas fait.

.

Les intrusions délictuelles ont connu un pic dans les années 2014-2015, avec par exemple l’entreprise Orange qui fut attaquée deux fois de suite pour un vol qui concernait plus de deux millions de personnes… dont peut-être vous si vous étiez abonné Orange à l’époque.
Depuis, les grandes organisations ont donc largement eu le temps de comprendre que les données personnelles sont fort recherchées et donc que plus elles en hébergent, plus elles sont susceptibles d’être seront attaquées.
Mais depuis, l’épidémie n’a jamais vraiment cessé. Le pic de 2014-2015 est devenu une norme, voire un minimum dans les années fastes.
Car oui, on en a vu d’autres !
Facebook est devenu un gros pourvoyeur de failles de sécurité mais aussi la plupart des opérateurs de réseau, les banques, sans compter toutes les effractions d’entreprises ou d’administrations dont on n’entendra jamais parler pour des raisons plus ou moins avouables.

Le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD)  va probablement provoquer plus de divulgations d’intrusions, puisqu’il oblige légalement à informer le public qu’un vol a eu lieu, au plus tard dans les 72h après qu’il a été constaté. On peut donc s’attendre à en voir encore davantage dans la presse… pas parce qu’il y a davantage d’attaques, mais parce que les organisations sont contraintes de ne plus le passer sous silence.
Inversement, je serais curieux de voir combien retarderont le plus possible la « découverte » d’intrusions pour retarder le moment où il faudra étaler son linge sale sur la place publique…

.

Les fournisseurs d’accès, les réseaux sociaux, les administrations  et beaucoup d’autres (trop !) enregistrent scrupuleusement à qui nous parlons, à qui nous écrivons, ce que nous likons et avec qui nous échangeons des documents. Les vendeurs enregistrent nos habitudes d’achat, les opérateurs enregistrent les lieux et les heures où nous allons et ce que nous regardons sur internet. Ils savent très bien en déduire nos espoirs, nos peurs, nos fantasmes et nos secrets.
La géolocalisation révèle où nous habitons, où nous travaillons, quels sont nos itinéraires habituels.
En associant les données localisées à l’échelle d’une ville, il est possible de prouver avec qui nous étions dans le bus, au supermarché et avec qui nous avons passé la nuit.

.

Parce que différentes organisations se positionnent comme acheteurs et revendeurs de nos informations (les data brokers), tous ceux qui peuvent collecter des données sont susceptibles de gagner de l’argent en les revendant.
Et le secteur est dynamique, c’est le moins qu’on puisse dire.
D’un côté sur le marché légal, une adresse e-mail valide vaut environ 0,5 centimes d’euros. Une « fiche client » provenant des bases de données de Facebook est estimée à 100 euros (ce qui participe à sa valeur en bourse, vu le nombre revendiqué de 2,27 milliards d’utilisateurs actifs).
De l’autre côté, sur le marché noir, le raccourci habituel est de demander 100 dollars pour 100.000 contacts. Donc d’un côté comme de l’autre, plus ils peuvent en avoir, plus ils en demandent.

Mais sur le marché officiel ou clandestin, une chose est sûre : une fois que nous avons donné nos informations elles ne sont plus à nous même si elles parlent de nous.  Les données enregistrées, stockées sont ensuite diffusées on-ne-sait-où, elles sont analysées par on-ne-sait-qui et pour on-ne-sait quel-but, vendues et achetées pour des motifs de marketing ou autre raison de persuasion et d’influence. Et beaucoup de monde gagne beaucoup d’argent avec.

« Tout enregistrer et le stocker indéfiniment » est donc un business model qui fonctionne.
Pour renforcer cette idée, on pourrait même dire que le travail qui consisterait à identifier ce qui ne mérite pas d’être enregistré est si difficile qu’il n’existe pas. D’ailleurs, ce qui semble inutile aujourd’hui pourrait être très utile demain. Du coup si on l’a enregistré aussi, on pourra le monnayer à ce moment-là.
Il suffit d’enregistrer, stocker et attendre.

.

 

La collecte de données personnelles est cependant dangereuse parce que ce sont des données… personnelles.

Enregistrer tout cela est dangereux parce que ça déclenche les convoitises et ça rend difficile une protection efficace.
Entre 2013 et 2014, Yahoo! a reconnu deux ans plus tard s’être fait voler 1,5 milliard de fiches clients.
Enregistrer les données personnelles est dangereux parce que vous savez que vous allez subir des effractions. Des entreprises vont vous attaquer, des pirates, des États ou des employés très en colère et vous ne pourrez pas tous les arrêter, c’est une certitude.
Or si dans le vrai monde le défenseur a toujours un avantage tactique (même relatif), dans le domaine de la cyber sécurité c’est l’attaquant qui a l’avantage.

Enregistrer tout cela est dangereux aussi car les dégâts d’une intrusion réussie sont dévastateurs.
La protection a été percée, la presse va parler du vol, la réputation va souffrir, la valeur boursière va baisser et cela peut dégénérer jusqu’au procès et à une condamnation ferme… et, surtout, de vrais gens vont se retrouver en difficulté à cause de la fuite.

.

.

Mais si les données personnelles sont si dangereuses, pourquoi donc les enregistrer ?

La première raison est que c’est une maladie de compulsion… il n’y a pas de raison particulière, sauf qu’on ne peut pas s’en empêcher.
Par appât du gain, tout le monde enregistre tout, tout le temps. Les organisations ne peuvent plus s’empêcher de tout enregistrer, comme une espèce de trouble compulsif embarrassant mais très répandu.

Des masses de données vont donc demeurer là pendant des années, personne ne se préoccupera de savoir si elles sont encore à jour ou pertinentes. Si quelque part quelqu’un sait que vous avez eu un cancer en 2005, qui se soucie de mettre à jour l’information de votre parfaite guérison ? Quel malus allez-vous subir si votre mutuelle santé établit ses tarifs sur ce genre d’information erronée ? Et qui possède ce commentaire graveleux que vous aviez posté avec vos noms et prénoms dans un obscur forum de discussion il y a 10 ans ?

 

La compulsion à enregistrer des données personnelles est une maladie honteuse, mais puisque tout le monde est contaminé il n’y a pas de raison de changer de comportement.
Cette incapacité collective vient du fait que l’architecture technique est conçue dans cet objectif et elle fonctionne sans aide, en faisant exactement ce qu’on lui demande. S’il vous fallait un exemple que le design ce n’est pas que de la cosmétique, il est là.
Obligation de « Créer un compte », obligation de saisir une adresse postale, obligation de donner son vrai nom et prénom, numéro de carte bancaire sauvegardé automatiquement après un paiement, etc.
La règle par défaut est l’enregistrement à l’échelle industrielle, jusqu’à l’overdose si nécessaire.

La Révolution arrivera le jour où nous serons payés pour enregistrer nos données personnelles  -ou rémunérés d’une manière ou d’une autre. Je suis bien certain que si la data devenait coûteuse à acquérir, on nous en demanderait soudainement beaucoup moins. Car il existe des cas ou, quoi qu’on en pense, la collecte de ces informations est nécessaire. Par exemple laisser sa mutuelle santé lire nos statistiques d’activité physique pour obtenir une ristourne parce qu’on est raisonnablement « sportif ».
Alors, quand c’est nécessaire, votre organisation devrait envoyer du lourd pour protéger ces données qui ne lui appartiennent pas : cryptographie forte, tokens anonymisés, double ou triple pare-feu, blockchain et j’en passe.

It’s the data, stupid ! All hard and software should (and will) allow portability of data, as it is produced in your organization.

 

 

Une seconde raison est la mode du Big Data.
Les entreprises et les gouvernements sont en pleine période d’envoûtement, subjugués par les promesses d’un monde meilleur (et de profits plus gros) grâce à la data.
Bien des travaux sont pourtant publiés sur le fait que plus de data n’est pas nécessaire, à commencer par les ethnologues qui démontrent jour après jour que le quantitatif sans qualitatif est une fumisterie sans nom. Coûteuse et socialement régressive.

 

Une troisième raison est que la plupart beaucoup de soi-disant responsables minimisent encore les risques.
Ils n’ont toujours pas compris à quel point une brèche de sécurité peut les mettre à genoux (sans parler du jour où une intrusion réussie permettra un vol et aussi le vandalisme des bases de données).
L’excès de confiance ici est un péché mortel et il convient d’éviter de croire qu’on est bien protégé. C’est d’ailleurs le premier signe d’une mauvaise sécurité : lorsque vous êtes sûr d’être bien abrité… demandez à Murphy.

La plupart n’ont pas encore compris que la meilleure protection consiste à supprimer les données personnelles.

.

 

Car les effets de mode se périment et les comportements stupides apportent rarement la longévité.
La tendance actuelle du privacy by design prend le contrepied des arguments habituels sur le sujet.

Dans tous les domaines, il est possible de fournir un service de qualité sans nuire à la vie privée des utilisateurs et sans finir par mourir d’obésité informationnelle.

 

De fait, vous n’avez pas besoin d’enregistrer l’adresse postale d’un client ! Qu’il vous la donne en vue de recevoir son colis est une chose, que vous la gardiez au chaud dans vos bases de données pour une durée indéfinie en est une autre.
Des choix techniques, des choix de design peuvent être faits pour éradiquer la maladie honteuse.


L’assistant Snips est un petit nouveau sur le marché en plein essor de l’intelligence artificielle vocale, qui a la particularité de fonctionner sans transmission à distance. Le logiciel est dans l’objet et vos discussions avec l’objet ne finissent pas sur des serveurs en Inde ou en Arizona.  On se demandera d’ailleurs utilement pourquoi les Alexa ou Siri nous imposent de transmettre nos conversations sur internet pour les enregistrer, alors qu’il est possible de ne pas le faire pour une qualité service équivalente.

Des moteurs de recherche comme Qwant ou DuckDuckGo fournissent des résultats comparables à Google mais ils n’analysent pas, eux, quel est l’historique de vos dernières consultations soi-disant « pour vous offrir une meilleure expérience de navigation ».

 

Les pratiques industrielles courantes dans le fonctionnement d’internet ont transformé internet en plateforme de surveillance, ce n’est pas la NSA qui me contredira.

Raisonnablement, on doit reconnaître que certaines données n’ont même pas besoin d’être demandées, d’autres n’ont pas besoin d’être enregistrées et celles qui doivent l’être devraient être stockées dans des bases différentes, verrouillés par plusieurs niveaux d’accréditations, qui rendent la cible « dure » et qui imposent énormément d’efforts à l’attaquant pour réunir des données cohérentes et monnayables sur le marché noir.

 

Mais il semble d’ores et déjà que si les internautes peuvent utiliser à qualité équivalente des outils conçus pour la discrétion (privacy by design), l’argument commercial fera son petit effet.
Parce que les scandales à répétition nous ont appris à nous, les internautes, que les entreprises ne savent pas protéger nos données et même celles qui savent ont une capacité de défense limitée, quoi qu’elles en disent.
Les entreprises qui peuvent nous protéger sont celles qui en demandent le moins possible, voire pas du tout.
Et s’il est vrai que la data est une matière première qui prend de la valeur quand elle a été raffinée, on pourrait aussi bien la considérer comme une matière inflammable qu’il convient de ne pas avoir en trop grandes quantités pour éviter les retours de flamme…

.

.

.

 

Des objets à commander 9 avril 2018


Les modèles de conception appliqués au digital ont permis l’essor de méthodes collaboratives qui nous éloignent toujours un peu plus de la théorie du One best way de Fayol, Taylor et Ford.
Du reste, s’il y a bien une leçon à retenir des travaux de recherche en organisation c’est que le one best way n’existe pas. Il n’y a pas un modèle d’organisation meilleur que tous les autres : il n’y a que des modèles d’organisation adaptés à leur contexte.
.

De ce point de vue, l’ingénieur en chef enfermé dans son Bureau des Études se révèle être de plus en plus une vue de l’esprit. Il n’est pas seul, il ne peut pas travailler seul, il ne peut que négocier ses contraintes avec les contraintes des autres parties-prenantes d’un projet à commencer par les utilisateurs et leur contexte d’usage. L’intérêt des méthodes collaboratives -et en premier lieu du design thinking- est que la prise en compte du contexte fait partie de la méthode. Ce n’est jamais une garantie de succès, mais c’est très certainement la garantie que vous éviterez de faire des erreurs grossières par manque de prise en compte de la réalité dans laquelle votre projet va se déployer.

Les configurations techniques sont désormais assumées comme des constructions collectives . C’est un mouvement qui concerne les ‘artefacts’ au sens large : ça a commencé par les objets matériels mais les services et les décisions politiques sont aussi concernés. Avoir le grade ou le statut n’est plus suffisant pour être légitime à décider, il faut aussi avoir le consensus et ce consensus se crée par la prise en compte du contexte.

Les implications sont vastes et je limiterai ici mon propos au monde matériel, celui de l’interconnexion généralisée dans l’internet des objets (IoT).
Une gamme d’objets étonnamment vaste est maintenant connectée à l’internet, des vêtements aux montres en passant par les éléments de mobilier, les machines-outils, les jouets, les chaînes logistiques ou les voitures… ou même des smart villes. Ces bidules sont de toutes formes et de toutes couleurs –certains n’ont même pas d’écran de commande et c’est bien l’enjeu de l’IoT : ce sont les objets qui communiquent entre eux et qui s’informent les uns les autres de leur état réciproque pour s’adapter à la situation, sans avoir besoin d’un homo sapiens pour interagir en permanence. L’intervention humaine lorsqu’elle se produit est seulement ponctuelle alors que les objets ont une communication permanente.
Le fonctionnement des ‘couches basses’ fait appel à des algorithmes, des liaisons RFID, des capteurs d’usure installés sur les freins des trains ou un lecteur d’empreintes digitales sur la porte de chez vous… à ce stade, l’humain sur son tableau de contrôle ne voit qu’une partie de la réalité du système, un abrégé, la synthèse de multiples étapes qui se déroulent entre machines, hors de vue et hors de portée.

.

Où est le besoin d’une construction collective ici, puisque précisément les objets fonctionnent en autonomie ?

.

Ce fonctionnement automatisé pose une première question pour l’observateur du système (le technicien superviseur par exemple ou le/la chef de famille), comment sait-il si les objets sont en train de se causer dans une usine, ou un domicile ?
Comment puis-je savoir que mon Google Home ou Microsoft Alexa est en train d’écouter les différentes voix qui se parlent dans ma cuisine et transmet quelque chose aux serveurs Google ? Comment savoir que mon compteur de gaz est en train de transmettre des données à mon fournisseur d’énergie, et quelles données ? Comment savoir que le bus n°56 est effectivement en train de transmettre sa position GPS exacte au centre de supervision ?
Il y a un premier besoin de design d’interface au niveau des transmetteurs pour matérialiser la transparence du système technique envers l’environnement humain. Lorsque les machines se parlent, a minima, elles doivent le signaler en temps réel. Sur l’objet connecté lui-même cette fonction se double par l’enregistrement de logs qui stockent l’ensemble des données brutes de ce qui est transmis et reçu -et en provenance et à destination de qui.
A mon humble avis, elles devraient être accessibles au moins en lecture seule par l’utilisateur. Après tout, ce sont ses données à lui.

Car je l’ai déjà dit et je le redirai : la limite ultime d’une technologie réside dans sa capacité à faciliter ou permettre l’existence d’une dictature. Les enjeux de transparence dans l’IoT n’ont rien d’une option cosmétique, ils servent à tracer cette limite.
.

… avec cet argument en tête, je vous invite à relire le rapport du député Vilani Donner un sens à l’intelligence artificielle.
Page 35 :  « L’État doit également organiser l’ouverture au cas par cas de certaines données détenues par des entités privées, et favoriser sans attendre les pratiques de fouille de texte et de données. »
Une phrase comme celle-là devrait tous nous réveiller la nuit, parce qu’elle n’est associée à aucune possibilité de contrôler ce qui est fouillé par l’État et encore moins de débrayer le système ou de refuser d’y participer.
.

Le second besoin en termes d’interface pour l’utilisateur du système est la qualité explicative du système décisionnel : comment l’opérateur peut-il comprendre la logique qui mène à un certain résultat ? Les interfaces spécifiques de l’IoT sont à peu près comparables à des télécommandes, mais évolutives en fonction des situations, grâce aux algorithmes et peut-être un jour grâce à de l’intelligence artificielle.
A partir de quel seuil apparaît par exemple une alerte orange ? Lorsqu’il faut agir immédiatement pour éviter une explosion ou lorsqu’il faut commander une soupape de rechange qui arrivera dans trois jours ?
Quels types d’action sont demandés à l’opérateur humain et pourquoi ?
Le système technique lui-même doit pouvoir s’expliquer et justifier de son fonctionnement : il devient un acteur à part entière du système relationnel… relisez la théorie de l’Acteur-Réseau.

.

Les objets à commander dans l’IoT peuvent être répartis dans le monde entier, par milliers, mais le panneau de supervision est juste là, dans votre smartphone personnel ou sur votre ordinateur professionnel (ou l’inverse)… et bientôt en réalité virtuelle ou augmentée.
L’interaction des humains avec le système technique nécessite à ce titre davantage de prise en compte des utilisateurs puisqu’il faut intégrer dans l’interface l’absence d’objet, l’absence d’indice direct qui permettrait d’interpréter ce qui est affiché.
Les designers vont collaborer avec les ingénieurs et les concepteurs produit pour leur faire comprendre que tout ce qu’ils sont en train de faire devra être utile à l’utilisateur avec une certitude absolue, par exemple pour ouvrir la porte d’entrée de son domicile, ou interpréter correctement le niveau d’usure du système de freinage d’un train.
.
Industry 4.0 concept .Man hand holding tablet with Augmented reaLes applis de supervision de l’IoT ne sont pas soumises aux mêmes objectifs que les applis habituelles pour le grand public. On cherchera à faciliter la prise de décision grâce à quelques écrans qui synthétisent l’état d’un système complexe et ce domaine est plus proche de la maintenance industrielle que du loisir interactif.

Vous pouvez passer des heures sur Instagram en supportant quelques boutons mal faits, mais si vous devez piloter à distance des machines de 500 kilos ou confirmer que le gaz est bien éteint chez vous, le niveau d’exigence dépasse le sens commun… sans parler de l’opérateur d’une escadrille de drones autonomes en opération au-dessus d’une grande métropole.

.

Les critères UI de base restent pourtant bien les mêmes (utilisabilité, simplicité, découvrabilité) que pour n’importe quel design d’interface, mais les conséquences de l’usage pourront être constatées dans le vrai monde avec une porte qui se déverrouille pour laisser entrer les enfants après l’école ou un train qui s’arrête au bon endroit –ou pas.

.

Avec ces conséquences immédiates et très concrètes, la prise en compte de l’utilisateur réel, dans son contexte d’usage devient encore plus cruciale pour éviter les contresens, les erreurs de manipulation et, potentiellement, les catastrophes à grande échelle « simplement » parce qu’une interface ou un algorithme de prise de décision était mal conçu.
Somme toute, si vous êtes déjà dans le domaine du design UX et de la conception système, le travail appliqué à l’IoT est très comparable à ce que vous connaissez déjà…  les aléas, eux, se paieront cash et ne seront pas cantonnés au périmètre du digital (illustration ci-dessous). Dans l’IoT, le mauvais design d’interface et des architectures d’information mal exécutées provoqueront davantage que de la frustration, de l’énervement et des migraines de l’utilisateur. Puisque la prétention de l’IoT est d’activer des liens entre le digital et le monde réel, dans les cas les plus extrêmes une mauvaise conception du côté du digital coutera de vraies vies dans le monde réel.

.

.

.

.

.

.

 

Du test utilisateurs avec 5 personnes 24 janvier 2018


Un fameux article publié par Jakob Nielsen en 2000 affirmait que 5 utilisateurs sont suffisants pour identifier en quantitatif la majorité des problèmes d’utilisabilité sur un objet particulier, réel ou virtuel.
Au-delà de cinq, il n’y a plus besoin d’ajouter des utilisateurs-testeurs encore et encore, « parce que vous retrouverez les mêmes problèmes encore et encore ». L’article explique clairement que lorsque 12 personnes sont impliquées dans un test, vous parviendrez à trouver presque 100% des problèmes d’utilisabilité.

Mais l’objectif des tests utilisateurs n’est pas nécessairement de couvrir 100% des problèmes. Il est aussi possible (et préférable) de limiter le périmètre à tester et se concentrer sur un élément précis, par exemple le processus d’achat en ligne, ou celui de la résiliation ou encore plus concrètement l’utilisation d’un nouveau type d’extincteur, ou la procédure de fixation d’un siège enfant dans une voiture.
Il s’ensuit qu’au lieu d’en recruter 12, on peut se limiter à 5 utilisateurs au minimum dans la mesure où, si ces 5 personnes sont toutes confrontées au même problème, on peut en déduire avec 90% de certitude que c’est un problème qui touche au moins 71% de la population en prenant, en termes statistiques, la limite inférieure de l’intervalle de confiance binominale.
.

Ces chiffres sont valables quelle que soit la taille de la population totale considérée.
Vous pouvez par exemple tester votre process d’achat en demandant à 5 utilisateurs d’aller sur votre site web et d’acheter un nouveau tee-shirt (avec de l’argent que vous leur aurez donné). En termes de proportions et de représentativité de ces cinq personnes, les résultats seront valables aussi bien si vous avez 20 millions de visiteurs mensuels (Amazon France) ou 150 (le-club-de foot-du-quartier).

.

Dans un article non moins fameux publié 12 ans après, Nielsen poursuit son argumentation en s’appuyant notamment sur 83 cas d’études menés par son entreprise où effectivement 5 utilisateurs-tests suffisent en moyenne pour atteindre le meilleur ratio coûts/bénéfices.

Mais… les critiques ne manquent pas… d’abord parce que :

Vous ne savez pas si vous avez identifié au moins 71% de tous les problèmes, ou juste 71% des problèmes les plus évidents (pas forcément les plus graves).

.

La littérature spécialisée a également beaucoup étudié la question et les réponses ne se sont jamais très éloignées des « 5 utilisateurs de Nielsen » comme le standard minimal de l’UI (User Interface).
Jakob Nielsen n’a jamais dit autre chose d’ailleurs, ni jamais affirmé qu’il ne fallait pas recruter 6 ou 12 ou 15 utilisateurs selon le contexte et l’objectif visé par l’étude.
Une chose intéressante à noter est que, souvent, le client qui mandate une campagne de tests, s’il est assez riche pour payer un nombre important d’utilisateurs-tests, ne le fait pas pour augmenter la fiabilité des résultats…mais pour se rassurer. Un peu comme les gens qui achètent un couteau suisse à 18 lames tout en sachant qu’ils en payent 16 de trop puisqu’ils n’en ont réellement besoin que de deux.

.

Au-delà du seuil minimum d’utilisateurs-tests, la vraie question qui émerge du débat critique est : avez-vous un processus itératif qui vous permette de vous améliorer en permanence ?

Alors effectivement, l’hypothèse de départ et l’affirmation de Nielsen peuvent être reformulées : 5 utilisateurs sont un nombre suffisant pour mettre en place un processus de tests pertinent sur la longue durée. A ce stade en effet, il est beaucoup plus efficace de mettre en place une phase de tests régulière avec cinq utilisateurs, plutôt qu’une unique campagne de tests avec quinze personnes (ou 30, ou 50).

.

Mais bien sûr, n’oubliez pas que vous n’êtes en train de faire « que » du test quantitatif. Ça ne vous apportera donc que des réponses liées à l’objet testé et non à l’expérience vécue (UX : User eXperience).
Si vous demandez à 5 utilisateurs d’acheter un ticket de RER pour aller de la gare Massy-TGV à Paris, vous aurez un test qui porte sur l’interface des bornes d’achat qui, techniquement et ergonomiquement fonctionnent très bien.

Vous allez donc rater le problème majeur (en date du début d’année 2018), qui est que 2 uniques bornes RATP sont disponibles en gare, pour accueillir les 1.200 voyageurs qui débarquent d’un TGV Ouigo et qui mettront plus de temps à attendre leur tour dans la file devant la borne qu’à faire leur trajet tout entier. A ce stade ils haïront tous votre interface, vos tarifs, votre marque, vos employés et vos produits mais pas à cause de l’interface, à cause du nombre de bornes…

Et ça les copains, il n’y a que le qualitatif qui pourra vous l’expliquer.

.

.

 

 

Le chef de projet automatique 27 juin 2017


Dans un article récent, l’anthropologue australienne Genevieve Bell énonçait que face à l’essor de l’intelligence artificielle (IA), la plus grande peur de l’humanité est de devenir sans importance, supplantée par des machines et des lignes de code informatique qui réaliseraient les tâches quotidiennes mieux et plus vite.
Ce n’est pas une mince affirmation pour quelqu’un qui a travaillé comme ethnologue pour l’entreprise Intel durant 18 ans et qui y a achevé sa carrière comme vice-présidente (encore une preuve que l’ethnologie sert à quelque chose : documentez-vous sur les réalisations de son équipe).

.

Contrairement aux propos d’autres chercheurs comme Stephen Hawking qui craignent que l’IA nous projette vers l’autodestruction, l’idée de Bell est qu’avec des intelligences artificielles omniprésentes, il se passe… rien.
L’être humain se retrouverait les bras ballants, les yeux dans le vague, attendant de répondre à la question « Et maintenant, on fait quoi ? »

Dans ce scénario de prospective, l’être humain se retrouve contraint de penser différemment son rapport au travail, à la productivité et au sens qu’il donne à son existence… à commencer par le fait que travailler pour toucher un salaire n’est peut-être pas le plus grand des accomplissements, puisqu’un automate est capable de faire ça mieux et sans demander de rémunération.
A quoi donc occuperions-nous nos journées si n’étions pas contraints de gagner un salaire ?
Le problème fondamental qui se posera alors sera d’ordre politique, au sens où il faudra trouver des occupations pour les masses humaines afin de les garder en bonne forme et contentes. Le mot « chômage » n’aura plus de sens dans la mesure où il ne s’agira plus d’un manque d’emplois, mais d’une absence totale d’utilité à travailler parce que nous ne serons plus contraints d’être productifs. Pour une large part de l’humanité, ceux qui travailleront seront les robots, les logiciels et, au sens large, les IA.  La question sous-jacente est celle non pas de qui produit, mais qui profite de la richesse ainsi produite.

Et effectivement l’intelligence artificielle a déjà commencé à supplanter l’être humain dans des domaines aisément automatisables. Malheureusement nous sommes encore trop immatures sur ce sujet pour avoir même pensé à redistribuer cette richesse. Peu à peu, à force d’affinages et de perfectionnements, ce sont d’autres domaines qui vont être touchés.  Si nous n’apportons toujours pas de réponse au problème il y en aura des gros, des problèmes.

.

Vous me direz alors que l’essor des IA sera limité et que de nombreux domaines sont à l’abri d’une automatisation radicale.
Cette phrase est assez ironique car elle est généralement prononcée par des gens qui se considèrent à l’abri d’une telle humiliation à se voir remplacer par un robot.
C’est bien le cœur du sujet : on est humilié d’être remplacé par un robot lorsqu’on en déduit que désormais, on est inutile.
L’hypothèse de Genevieve Bell semble prendre le pas sur celle de Stephen Hawking.
Entre l’ethnologue et le physicien, nous aurions finalement le choix entre deux avenirs qui ont déjà été envisagés par la science-fiction. D’un côté il y aurait un scénario post-pénurie que nous décrit La Culture de Ian M. Banks et de l’autre il y aurait l’apocalyptique Terminator de James Cameron.

.

Les chauffeurs de taxi se sont mis en colère en voyant Uber piétiner leur monopole… ce n’est rien à côté de ce qui arrivera avec les véhicules doté d’une autonomie de niveau 4, c’est à dire qui se conduisent totalement seuls, sans même avoir besoin d’être construits avec un volant et un frein pour Homo Sapiens.
Dans un domaine connexe, en France, les chauffeurs-livreurs sont plus de 300.000 (3,5 millions aux Etats-Unis).
De ce point de vue, les entreprises concernées (dont les auto-écoles) feraient bien de se préparer au jour où le « pilotage » manuel d’un véhicule à moteur sera légalement restreint aux pistes fermées. Dans la mesure où 90% des accidents de la route sont dus à une erreur humaine il ne faudra pas longtemps avant que la décision réglementaire soit prise… dès que le parc automobile sera prêt.
Il est arrivé la même chose aux actuaires du secteur de l’assurance -sans bruit et sans fracas- dans les années 1995-2000, au fur et à mesure qu’ils étaient remplacés par des logiciels qui rendaient inutile l’emploi d’un humain diplômé d’actuariat. Ce n’est donc pas un emploi dans un bureau avec clim et épaisse moquette du secteur tertiaire qui nous protège, ni parce qu’on a le sentiment de faire un travail hyper complexe.

.

Dans le monde de l’entreprise, on a tendance aujourd’hui à considérer que l’élévation hiérarchique est proportionnelle au niveau de protection face à l’automatisation des métiers. Plus vous êtes haut en grade, plus vous seriez à l’abri.
Peu ou prou, j’y vois comme une forme de déni qui empêche d’analyser le sujet sérieusement.

.

L’un des postes les plus exposés me semble être -contre toute évidence- celui de chef de projet.
Le chef de projet (le « CdP ») est celui qui coordonne les différents acteurs d’un projet en vue de livrer un produit qui ait la meilleure qualité possible. C’est la version essentielle et synthétique : le chef de projet est un chef d’orchestre.

Une autre définition plus pointilleuse de ce métier fait du CdP celui qui rassemble les informations utiles pour piloter un projet afin d’assurer le respect du fameux triptyque Coût-Délai-Qualité.
Il est alors censé empêcher les dépassements de budget, garantir l’absence de défaut à la livraison et assurer que cette livraison sera faite à l’heure.
Disons-le tout de suite, c’est généralement illusoire et pourtant c’est la définition la plus répandue.
Peut-être parce que c’est celle qui permet aux étages supérieurs de la hiérarchie de se dédouaner d’une mauvaise évaluation initiale en faisant porter le chapeau au seul responsable, le chef de projet.
En effet, sachant que la plupart des coûts sont systématiquement sous-évalués de 20 ou 30 %, il est assez facile ensuite de faire sauter le fusible chef de projet en lui reprochant d’avoir dépassé le budget prévu de 35%.
C’est la raison pour laquelle on sait de manière certaine que 80% des projets dans le secteur informatique dépassent le budget, sont livrés en retard et connaissent des défauts qu’il faut corriger par la suite.
Relisez cet article pour comprendre à quel point ça peut réellement partir en vrille.
(…de ce point de vue une destruction à la Terminator est envisageable… mais plutôt comme conséquence d’un accident industriel lié à un défaut de conception des IA plutôt qu’à leur perfection intrinsèque)

Bien sûr le chef de projet ne travaille pas seul, mais à ce stade ce noble métier est réduit au niveau du contremaître d’usine dont la contribution majeure consiste à vérifier que les différents contributeurs n’ont pas dépassé le temps prévu pour l’une des activités du projet. Sa valeur ajoutée n’est pas celle d’un chef, il est affecté à des tâches routinières de reporting et de projection budgétaire et calendaire.
Dans les organisations qui appliquent cette définition étriquée du chef de projet, la valeur de chacun est comparable aux rouages d’une bureaucratie normée, régulée et réduite au fétichisme des Jours/Homme.

.

Or il se trouve que les logiciels de « pilotage » sont  abondants et qu’ils enregistrent toutes les données relatives au projet. L’un concerne les « imputations » du temps de travail, l’autre recense les défauts ou anomalies et un autre encore pourra regrouper la dimension qualitative du produit en construction sous la forme d’ « exigences ».
Toutes les données sont donc présentes et c’est bien tout ce dont l’automate a besoin pour se mettre à fonctionner.

Au moment où les concepteurs d’algorithmes et d’IA parviennent à des niveaux de fiabilité inconnus jusque-là (voyez ClickUp ou Polydone par exemple), il ne se passera pas beaucoup de temps avant qu’une IA soit infusée dans un logiciel de pilotage de projet, de manière à automatiser le métier de chef de projet… c’est à dire à rendre inutile le chef de projet humain en tant que gestionnaire et comptable du Coût-Délai-Qualité.
Les premières entreprises qui adopteront ces IA de gestion de projet pourront dupliquer une compétence automatisée et si elle est aussi efficace que les voitures autonomes, on réduira les taux de (retards + dépassements budgétaires + anomalies) de 90%.
Le contrecoup sera que dès le départ, l’IA mettra en évidence la sous-estimation initiale faite par les responsables hiérarchiques (Comités d’investissements et autres Comités de direction) et qu’il n’y aura plus personne pour servir de dérivation à la responsabilité.

.

En termes de culture organisationnelle et de culture métier, l’absorption de la fonction de chef de projet par les IA laissera bien des spécialistes compétents en état de choc.
Le chef de projet est l’archétype du métier qui ne peut pas être automatisé !
Les actuaires disaient la même chose aux alentours des années 2000. Je le sais, j’y étais.
C’était avant de constater qu’effectivement les Modèles Linéaires Généralisés (en anglais GLM) faisaient le boulot, mieux, moins cher et avec une qualité constante autrement plus fiable qu’un humain qui a besoin de réfléchir à ce qu’il fait.

La fonction de chef de projet au sens de contremaître est donc vouée à disparaître pour cause d’obsolescence.
Resteront ceux qui se seront reconvertis en experts en logiciels de gestion de projet et ceux qui excellent dans ce qui est réellement non automatisable dans ce métier : la coordination des acteurs, la prise de décision relative au contenu du produit fini, la diplomatie entre les différents métiers affectés à un projet.
Bref : l’entregent, l’orchestration des équipes par la connaissance fine de leurs membres.
La seule compétence qui reste quand les machines s’occupent suffisamment bien de tout le reste. La dernière qui reste pour empêcher que tous les intervenants à leur tour finissent par être considérés comme des rouages de la machine.

.

L’irruption de l’IA dans la gestion de projet fera l’effet d’une attaque surprise et ça ne sera pas la faute de l’IA, elle sera du fait de notre manque d’anticipation. Skynet a verrouillé sa cible.

.

Il est temps d’envisager pour tout le monde l’avènement des IA comme les balbutiements d’un âge post-pénurie et donc de nous poser collectivement la question : qu’est-ce qui nous rend utiles ?

.

.
.
.

 

Plus loin, plus ancien 21 juin 2017


Depuis le numéro du magazine Nature daté du 8 juin 2017, nous avons vieilli collectivement de 100.000 ans -au bas mot.
Si vous-vous souvenez bien en effet, depuis vos années de collège, vous avez appris qu’Homo Sapiens (nous !) est âgé d’environ 200.000 ans, tels que des restes de squelettes ont permis de l’attester dans la zone du grand rift d’Afrique de l’Est.
Il s’agit bien de nous et je ne parle pas par métaphore, car n’importe quel enfant de 3 ans depuis cette époque aurait été capable d’être scolarisé dans l’une de nos écoles maternelles sans qu’on puisse le distinguer des autres (moyennant un apprentissage de la langue).
Vous ne pourriez pas distinguer ses parents si vous les croisiez dans la rue.
Pour résumer, depuis qu’Homo Sapiens existe, aucun de ses membres n’est différent des 7 milliards d’humains qui peuplent aujourd’hui la surface de la terre, ni physiquement, ni en termes de diversité culturelle ou de capacités mentales.

C’est toujours vrai depuis le numéro de juin 2017 du magazine Nature… sauf que c’est vrai sur 100.0000 ans de plus et sur une zone d’origine qui n’est plus l’Afrique de l’Est mais le continent africain tout entier.

.

Jusque-là en effet, le matériau scientifique laissait penser que nous (Homo Sapiens) étions nés à l’Est du continent africain, dans la savane alors qu’à l’Ouest, les singes avaient perduré dans les forêts denses.
De cette régions du Rift, l’être humain avait alors cheminé jusqu’à sortir d’Afrique pour peupler le reste de la planète. En Europe, nous avions côtoyé Neandertal, un autre genre d’Homo.
L’histoire du genre humain était linéaire à la fois en temps et en géographie. Pas d’hésitation, pas de détour, ni de chemin de traverse.
Cette histoire là on l’apprend à l’école (jusqu’à la prochaine révision des manuels).

Sauf que…
Sauf qu’au Maroc à Jebel Irhoud, une recherche archéologique a exhumé en 2004 des squelettes qui ont été étudiés pendant 10 ans et dont l’analyse remet en cause la linéarité du peuplement humain et son ancienneté.
La présence d’être humains à l’Est de l’Afrique il y a 200.000 ans n’est pas remise en cause : ils étaient effectivement là.
Mais 100.000 ans avant, il y en avait déjà à l’extrême Ouest du continent à 9.500 km de là.

.

La théorie admise selon laquelle les humains actuels descendent d’une population unique qui vivait dans l’unique région éthiopienne reste pertinente (la théorie « East side story »).
Mais avant la grande migration qui a poussé Sapiens à sortir d’Afrique (la théorie « Out of Africa »), il y avait donc déjà eu une migration propre au continent africain pendant au moins 150.000 ans.
Nous étions bien là, dans l’actuelle Éthiopie, mais aussi près de l’Atlantique et -très probablement- dans beaucoup d’autres endroits d’Afrique dont Florisbad dans l’actuelle Afrique du Sud où un crâne de Sapiens a été daté à 265.000 ans.
Et nous avons du prendre l’habitude -très probablement- de côtoyer sporadiquement d’autres Homo qui n’étaient pas Sapiens.
A la même période par exemple notre ancêtre à tous Homo Erectus, une lignée vieille de presque deux millions d’années, circulait aussi sur les mêmes sols.
Nalédi, Neandertal, Erectus, Florensis… toutes ces « branches minoritaires » du genre Homo sont désormais éteintes, mais au moment où Sapiens s’éparpillait gaiement de par le monde, il a forcément croisé ses cousins et, non, ils ne se pas toujours fait la guerre.
Avec une population d’humains estimée à 800.000 individus dans toute l’Afrique et 10.000 Néandertal en Europe, il est probable (hypothèse) qu’ils ne se considéraient pas comme des concurrents ou des ennemis a priori.
Les ressources étaient abondantes et le premier risque n’était pas incarné par un camarade bipède, loin de là.
Pour preuve qu’il y a eu des échanges intimes (et fructueux) : la population européenne actuelle possède 2% de gènes Neandertal.

.

Les humains d’il y a 300.000 ans avaient les ressources matérielles et psychologiques pour vivre côte à côte avec des humains qui n’étaient pas Homo Sapiens.
Il y a 300.000 ans d’ailleurs, il n’était pas certain que ce soit Sapiens qui finisse par être le seul survivant. D’autre conditions naturelles auraient pu faire de Neandertal la lignée persistante.

evolution-homo_humain_anthropologie-ethnologie

L’histoire de l’être humain s’avère donc plus complexe et plus dense que prévu.
Cette augmentation du niveau de complexité est souvent le signe d’un gain qualitatif en science, car les explications qui rendent la réalité plus simple sont en général extrêmement suspectes.

.

En termes de théorie anthropologique, la découverte de Jebel Irhoud n’est pas une révolution (toutes proportions gardées et mis à part tout ce qui vient d’être dit sur son importance).
Cette découverte renforce par contre un positionnement déjà existant, qui voit l’existence humaine se déployer dans le temps long et dans des configurations culturelles multiples dont aucune ne peut se prévaloir d’être meilleure que les autres.
A l’échelle de l’espèce humaine, cette variété des configurations sociales est porteuse de vitalité.
C’est aussi une plus grande probabilité de survie.

 

leroi-gourhan_le fil du temps_ethnologie-prehistoire

L’ethnologue, qui étudie les variances culturelles du genre humain, se retrouve contraint à émettre des hypothèses invérifiables quant au mode de vie de ces lignées disparues.
Sujet de thèse : à quoi et comment pensait Homo Erectus ?
Le seul matériau de l’ethnologue, c’est Homo Sapiens.

L’intérêt de la découverte de Jebel Irhoud réside aussi dans les questions que l’ethnologue peut se poser à lui-même.
A quoi ressemble une théorie en sciences humaines quand on la mesure l’aune de François Rabelais et son fameux « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ?
Quelle est en effet la conséquence du savoir anthropologique ? Que peut-on en faire et quel objectif le chercheur peut-il se donner ?

.

D’ailleurs il ne s’agit pas de comprendre et d’expliquer une culture. « Une » culture ça n’existe pas. La bonne perspective est d’envisager les liens, les échanges entre cultures.
Répétons-le : la mondialisation est aussi ancienne que l’apparition de l’humain sur Terre.
A cet égard, emprunts, dons et bricolages symboliques permettent les traductions d’un groupe à l’autre et c’est par ces échanges que nous, Sapiens, avons pu perdurer et croître en tant qu’espèce depuis presque un demi-million d’années.
Le fait que tous les groupes soient enclins à se considérer comme plus digne que les autres pour représenter l’humanité (théorie de l’ethnocentrisme) est un réflexe spontané qui n’étonnera personne… comment reprocher aux membres d’une culture d’y être viscéralement attachés ?
Cette autoprotection nécessite pourtant d’être fermement bridée pour ne pas engendrer de rejet irraisonné; c’est la condition pour qu’elle soit positivement utile en servant de sas ou de tampon dont la fonction première n’est pas de rejeter la différence d’autres groupes mais de se donner le temps de bricoler un mode d’échange culturel collectivement acceptable.

.

C’est donc là qu’intervient l’anthropologue américaine Ruth Benedict :
« The purpose of anthropology is to make the world safe for human differences. »
L’objectif de l’anthropologie est de rendre le monde sûr pour les différences humaines.

.

sans-titre

.

.

.

 

 

La ville d’aujourd’hui, demain 12 janvier 2017


Depuis que les humains ont commencé à grouper leurs habitats au Néolithique, la tendance à l’urbanisation ne s’est jamais démentie et n’a jamais cessé de croître. Dans un passé récent, au XVIIIe siècle 0,4% de la population terrestre résidait en ville et en ce début de XXIe nous sommes plus de 50%. Les projections indiquent 65% de population citadine en 2025.

Sydney city sprawl. Urban life self-organizes around the possibilities of (social) exchange. Badly designed "smart cities" only place a burden on that basic fact.L’existence de la ville a eu une influence sur tous les domaines de la vie humaine dans la mesure où cet objet socio-géographique est rapidement devenu un centre de décision et, au sens propre, un lieu de pouvoir. Le sujet ‘urbain’ recouvre une réalité bien plus vaste que la simple construction d’un habitat dense, à commencer par l’organisation de la vie humaine, j’ai nommé : la politique.

 

.

L’omniprésence du digital aujourd’hui (devenu « pervasif ») se fait sentir dans tous les domaines, comme une confirmation concrète de la quatrième révolution industrielle telle que définie par Klaus Schwab, fondateur du Forum Économique Mondial. Ce concept peut sembler grandiloquent mais il a le mérite de pouvoir envelopper notre époque faite d’automatisation extrême et d’interconnexion généralisée entre les personnes, les systèmes d’infrastructures et les objets.
La construction de l’objet ville est donc, de fait, la construction d’un objet politique au sens d’organisation de la vie collective. Ce n’est pas un hasard si le premier département de recherche en sociologie au monde fut fondé en 1892 à Chicago, spécifiquement pour comprendre la dimension humaine de la vie en ville (et en corolaire aider la prise de décision publique quant au sujet de la planification urbaine).
Certains sujets spécifiquement urbains en effet ne peuvent pas être résolus par de la tuyauterie neuve ou le recours massif aux camions-toupies… comprendre, gérer et si possible maîtriser la criminalité, la cohabitation entre communautés culturelles, la redistribution des richesses, la résilience face aux catastrophes ou encore la prise en charge des nouveaux habitants ne relèvent pas du « bureau du génie civil ».

.

C’est précisément l’écueil qu’il faut éviter aujourd’hui avec la notion de « ville du futur » : les vrais problèmes à résoudre relèvent de la citoyenneté dans la ville et non de tuyauterie neuve.

Toutes les villes ont la même problématique et connaissent les mêmes sujets de réduction de la pollution, d’accès à l’énergie, de modification de la pyramide des âges, de mobilité, de divorce entre valeur foncière de l’immobilier et sa valeur économique locale, etc.
Ce sont des préoccupations mondiales et dans les discours de gestion urbaine, on en est quasiment à l’injonction morale : il faut être smart. Si vous êtes une ville, il vous être une smart city -une ville intelligente. Dans une grande mesure d’ailleurs, reconnaissons que le modèle historique arrive à ses limites et que ce modèle nouveau de ville hyper connectée au réseau de l’internet des objets (IoT) offre un espoir de les dépasser plutôt efficacement.
Certes, mais que recouvre l’injonction à être une smart city, en termes de conséquences ?
La ville du futur est souvent décrite en termes économiques et l’amélioration supposée est hyper rationalisée : rapidité des services rendus, juste dimensionnement et juste localisation.The equivalent of a ghetto would be to deploy "smart" technologies within our cities, without taking into account the real population (not the intended population). Recruit ethnographers, proceed to deep UX field-observations !
Ce type d’urbanisme paternaliste reprend les codes techno-scientifique qui ont donné vie en France aux « grands ensembles » de HLM dans les années 1950. Posture politique qui a encore des effets sociaux et architecturaux largement négatifs 60 ans plus tard.
L’ampleur des financements d’une smart city impose des partenariats public-privé et une infatuation en termes d’approche basée sur les données… Une étude récente par Raphaël Languillon-Aussel, Nicolas Leprêtre et Benoit Granier montre bien comment les grands groupes industriels (Toshiba, Panasonic, IBM en particulier) utilisent les expérimentations grandeur nature pour améliorer leurs technologies, avec des arguments chiffrés qui mesurent l’efficacité de leur matériel pour apporter la preuve de son utilité. Cette vision de l’efficience promue par les fournisseurs ne doit pas abuser les décideurs politiques pour laisser transformer nos villes en chaîne de production robotisée.
Cela nous ramènerait à la conception technocratique d’il y a 50 ans… le risque est donc énorme de voir se reproduire une dégradation non anticipée de la qualité de la vie urbaine collective.
Car pour les habitants, l’intérêt premier est dans les nuances qui n’apparaissent pas sur un tableau Microsoft Excel : transparence des institutions, engagement civique, équité sociale.
La question posée doit explorer les bénéfices technologiques en termes de service rendu et de renforcement des capacités d’action (empowerment) des citadins eux-mêmes, de leur propre point de vue.

.

Certaines villes considérées comme avant-gardistes mettent en place depuis les années 2000 un modèle qu’on appelle la smart city ; la ville intelligente ; ou encore -avec autant de modestie- la ville du futur. La vision qui préside à l’établissement de la ville du futur est faite d’interconnexion des systèmes et d’exploitation intensive de la data afin d’optimiser les services et les infrastructures. L’intérêt d’insérer du digital dans la ville permet de basculer vers une gestion à très court terme, voire au temps réel pour certains aspects de flux (circulation routière, transport public, distribution d’énergie).

Pour une supervision en temps réel des transports, voir l’exemple d’application Big Data ci-dessous qui montre la circulation des taxis à New York du 24 au 31 octobre 2011 :

 

[lien secondaire : https://vimeo.com/88147836 ]
.

Avec le développement rapide du numérique, la smart city est désormais passée de la brochure marketing sexy à la réalité (parfois moins sexy).
La promesse d’efficacité à grande échelle et de précision algorithmique a séduit des métropoles partout dans le monde. Le Japon abrite 4 des principaux projets mondiaux de smart cities, dont celui de Yokohama qui porte non pas sur un unique quartier (300 à 400 foyers) mais sur 10.000 foyers. En dehors des cadres expérimentaux, Singapour s’est révélée exemplaire dans la gestion de la mobilité, Copenhague pour la dimension durable et Boston pour la participation citoyenne.

.

A ce titre, il est d’une importance cruciale de comprendre que le numérique et l’usage intensif de la data doivent avant tout permettre une plus grande interactivité humaine. Mais la data n’est pas la vie… et le quantitatif est incapable de prendre en compte la variété encore plus grande du qualitatif.
Car, je le prédis, ça ne fonctionnera pas si le système porte uniquement sur l’optimisation technique et omet la socialisation.
En oubliant l’être humain dans l’équation de la ville du futur, on s’apprête à un retour de bâton magistral lorsque le « facteur humain » reviendra sans avoir été invité sous la forme de protestations, de vandalisme, de non-respect volontaire des procédures ou d’arrangements parallèles qui passeront outre tout le ‘smart’ qu’on aura bien voulu injecter dans la ‘city’.
L’absence de prise en compte des aspects socio-politiques aboutira à coup sûr à un refus d’adoption des innovations proposées et à un accroissement des inégalités  -si toutefois l’objectif initial était bien de les réduire.

Il serait donc bon de questionner le modèle de design et les méthodes utilisées avant la pose de la première pierre dans un nouveau Digital technologies can bypass classical urban planning problems, yet the design of these projects should not forget the main issue is social not technical. Real-life citizen-centric more than the abstract user-centric archetypes.quartier. Quels profils de population sont pris comme référence pour penser les innovations à venir ? Les décideurs publics pourraient cesser de valoriser systématiquement la population qu’ils souhaiteraient avoir dans la ville, et de prendre en compte sa réalité. (voir mon article sur les Millennials)
A ce titre, une « smart city » si elle veut assumer son rôle d’infrastructure politique doit en premier lieu se préoccuper de la population réelle… ce qui suppose une adaptation des technologies aux différents contextes locaux et non l’implantation de systèmes standardisés.
Pour réussir au-delà du minimum technique requis, les initiatives d’ « urbanisme digital » doivent prendre en compte et soutenir des besoins spécifiques et hautement variables, qui ne correspondent pas la plupart du temps avec les profils-types d’utilisateurs définis en phase initiale : riches, éduqués et dont la vie peut se faire dans 3 km². Les populations pauvres, non connectées sont par contre les grandes ignorées du processus.
Qu’en est-il du parent solo qui doit faire 50mn de transport en commun pour aller au travail et dont l’abonnement lui coûte 10% de son salaire ? Le fait que sa carte de métro soit sur son smartphone ou que son bus soit sans conducteur est bien le moindre de ses soucis.
Qu’en est-il de l’idée de rue, conçue comme un lieu de vie publique et non un lieu qui mène à des actes d’achat ?
Comment sera garanti l’anonymat de nos données ? Et pourquoi envisage-t’on de faire payer les déchets selon le poids de nos poubelles (connectées) alors que les fabricants ne sont pas contraints de produire moins d’emballages ?

Et à quels services publics n’aurons-nous pas droit si l’on ne dispose ni d’un smartphone, ni d’un ordinateur ni d’une carte bancaire ?
Et pour ceux qui ont ces équipements, sera-t’il possible de cliquer sur opt-out ?

Pour ceux qui se préoccupent de renouveller la ville d’aujourd’hui en vue de demain, ça commence au tout début du processus : dans le cerveau des concepteurs, par une collecte qualitative issue du vrai terrain et une approche bottom-up, participative, du test & learn et -soyons fous- une implication directe des citoyens via des ateliers de co-création.
(remettons-en une couche, cria alors l’ethnologue : faites des observations in situ de vraies personnes pour bien calibrer les technologies à leurs utilisateurs… car ne pas le faire produira l’équivalent digital de la cité HLM : exclusion, paupérisation et déliquescence)

.

Nos existences vont donc changer effectivement mais, finalement, il est probable que l’espace public ne changera pas si radicalement.
Le thème de la ville du futur concerne moins les infrastructures que les interactions humaines avec ces infrastructures. Rome à l’époque de César ressemble beaucoup à la Rome de 2017, le système social par contre n’a plus rien à voir et il a même changé plein de fois. En 3017 il y a fort à parier que Rome ressemblera encore beaucoup à la Rome de 2017. Les espaces horizontaux serviront toujours à accueillir les activités et les parois serviront toujours à séparer les espaces horizontaux. Les façades auront toujours pour fonction de protéger de l’extérieur et les fenêtres à voir au-delà des parois.

Mais dans le système social qui se prépare, la smart city sera bavarde. Les bâtiments, les voies de circulation, les véhicules et les objets seront bavards. Certaines de ces choses inanimées auront sans doute même une relative capacité d’auto-régulation, mais les éléments-clés ne seront pas modifiés. Avec un peu de d’organisation, il sera même encore possible de se perdre en se promenant.

What are the political implications of these internet-data-automation stuff ? This is a VERY good question. Such a technical system would ease or make more difficult the birth of a dictatorship ?L’incompréhension fondamentale que nous devons éviter réside dans le fait qu’une ville est un tissu social avant d’être une plateforme technique. L’impact humain de la planification urbaine n’est pas seulement fiscal ou pratique.

.

Pour pousser l’argument encore plus loin, je l’ai déjà dit et je le dirai encore : le critère ultime d’évaluation d’une technologie est sa capacité à ne pas servir une tyrannie.
Le fondement de l’État de droit repose sur la séparation des pouvoirs : comment s’assure t-on que cela descend jusqu’au niveau des bases de données ? Si demain ce sont mes empreintes digitales qui servent de titre de transport, comment pourra-t’on garantir ma liberté de circulation sous le règne d’un gouvernement autoritaire ?

Pensez-y lorsque vous serez en charge de la conception d’un nouveau « quartier connecté ».

.

.

.

 

 

 

L’émergence du SI Digital 8 août 2016


Les équipes qui travaillent sur le domaine digital peuvent-elles fusionner avec l’informatique ‘classique’ qui reste -jusqu’à présent- le noble défenseur de tout l’édifice technologique.
Ou plutôt : cette fusion devrait-elle avoir lieu ?
Mieux encore : quand ces équipes finiront-elles par travailler ensemble sous la même bannière ?

.

Les entreprises qui cherchent à simplifier leur organisation sont inévitablement confrontées à ces questions mais ne cherchent pas toujours une réponse, faute de savoir réellement quoi faire du domaine ‘digital’ et faute de connaître son degré de compatibilité avec le domaine ‘systèmes d’information’ (SI).
Erreur par ignorance -ou excès de prudence-… ce type d’entreprise aura durant des années son équipe d’expérimentation digitale (ou son Lab) qui restera pendouiller à côté de la Direction Informatique, sans lien ni esquisse d’une discussion commune.

Le digital relève bien sûr techniquement du domaine informatique, tout comme le domaine SI, les équipes de direction pressées pourraient avoir tendance à fusionner SI et Digital.
Autre erreur par ignorance -ou excès de confiance-… car s’il y a bien une parenté technique, elle n’est pas toujours convergente et surtout, on est loin d’avoir un esprit de confrérie ou a minima une bonne volonté partagée.
20160218_NZDF_Q1032139_047.jpg.hashed.c7bd329a.desktop.story.inlineSI et Digital sont des cultures métier différentes et c’est ce qui mène la plupart du temps à l’échec des tentatives de fusion de ces équipes.
Et comprenez moi bien : lorsque je parle de ‘culture métier’ je ne parle pas de la couleur habituelle de leurs chemises mais de leurs manières de faire et d’envisager la technologie, au plus profond des compétences qu’ils mettent en œuvre dans leur travail.
Par exemple le SI est concentré sur la stabilité des systèmes et l’absence d’anomalie significative tandis que le Digital est orienté vers la variabilité des usages et l’amélioration progressive.
Mélangez ces différences culturelles, secouez un peu trop fort… et ça vous explosera au visage car vous aurez transformé des différences en incompatibilités.
Et croyez moi, vous ne voulez pas de tirs fratricides en plein milieu d’un projet.

.

Fort heureusement, la réalité est plus nuancée que cette grossière synthèse et laisse donc des possibilités d’avancer doucement vers un rapprochement du SI et du Digital.
Il y a fort à parier cependant que la convergence ne viendra d’aucun des deux, mais d’un élément extérieur, à commencer par la tendance à la conjonction inédite d’usages et de technologies qui élargissent nos possibilités d’interaction avec le monde. Cette tendance est puissante… bon gré mal gré, il faudra que SI et Digital entament des pourparlers diplomatiques car leurs deux domaines de compétences se révèlent avoir finalement une complémentarité précieuse.

Ce premier élément qui pousse au rapprochement peut servir de repoussoir jusqu’à la fin des temps (ou la faillite), ou bien, il peut servir de levier pour lancer un premier projet (et un chef de projet) qui offre assez de souplesse pour que chacun fasse un pas vers l’autre, par petites touches, pour se retrouver à faire preuve d’esprit d’équipe sans s’en être rendu compte. Pour ce projet en particulier, votre objectif sera d’abord de créer de la cohésion (et j’ai tendance à dire que c’est un objectif prioritaire tout le temps, d’ailleurs).

Comme l’écrivait Michel Cozier en 1979, « on ne change pas la société par décret »… et pas davantage vous ne parviendrez à rapprocher les équipes SI et digital par magie (ou en décrétant le rassemblement de tout le monde sous les ordres du même directeur à la prochaine réorganisation).
Les équipes du domaine digital ont assez de compétences pour se tourner vers les projets internes au fonctionnement de l’entreprise et non pas uniquement aux projets orientés vers les clients de l’extérieur. En parallèle, les équipes de l’informatique traditionnelle (le système ‘legacy’) savent très bien que le futur des réseaux réside dans les méthodes autres que le cycle en V, la rigidité du Coût-Délai-Qualité et le cloud, le big data et le design sexy.

.

Personne n’est dupe. Il y a des convergences… toute la question est de savoir de quelle manière l’entreprise va s’y frotter…

.

5015

.

.

.

.

.

.

 

Le syndrome de La Femme en Rouge : un usage social des objets connectés 14 juin 2016


Ainsi que j’en parlais dans mon post sur le porté connecté, l’une des possibilités socialement intéressantes de cette technologie est de pouvoir (potentiellement) permettre d’entrer en relation avec une ou plusieurs personnes qui nous sont totalement étrangères via les objets.

Cette potentialité offerte par la technologie répond à une attente d’interaction.

En référence à Fiona Johnson dans la trilogie Matrix, je nomme cette attente d’interaction le syndrome de La Femme en Rouge et précisément le fait qu’une personne est toute proche de nous mais que les conventions sociales ne légitiment d’aucune manière le fait qu’on s’adresse à elle sans passer pour un(e) tocard(e). Il manque un prétexte, une bonne raison, une justification même floue et ambiguë.
[A l’attention de mes lectrices : pour équilibrer cette illustration et ne pas sombrer dans le sexisme, si vous avez en tête l’équivalent masculin de La Femme en Rouge je suis très preneur de vos références]

femme-en-rouge_objets-connectes_usages-UX

.

Stanley Milgram a démontré dès 1967 que nous ne sommes pas si éloignés les uns des autres que de nous pourrions croire et qu’en moyenne seulement 6 niveaux de distance nous séparent de n’importe qui. J’aurais par exemple seulement besoin de 6 personnes pour pouvoir entrer en relation directe avec le président des États-Unis (ou n’importe qui d’autre). A force de répéter cette hypothèse d’ailleurs, un jour, il faudra que je me lance…

Cette théorie du petit monde a été reproduite plus récemment au sein du réseau Facebook, où il s’avère que chacun est séparé de chacun seulement par trois niveaux et demi. Au sein d’un réseau social dense et clos comme l’est Facebook (ou Linkedin, ou Tumblr), il devient encore plus simple de joindre un(e) inconnu(e) par relations interposées. Mais le simple fait d’avoir ouvert un profil sur ces réseaux sociaux fournit le prétexte à une mise en relation : parce que vous êtes inscrits sur ces réseaux, vous attendez des sollicitations (et pas toujours graveleuses, merci).

 

Joindre un inconnu sur un réseau social rend donc la prise de contact moins incongrue, dans la mesure où les deux font déjà partie du même réseau. Qu’en est-il si l’inconnu(e) est juste à proximité, sans rien ni personne pour jouer le rôle de connecteur ? Que se passe-t’il si la Femme en Rouge boit son café à la table voisine de la vôtre ? Dans ce contexte il ne s’agit plus de célébrer la relation qu’on a avec autrui même en son absence (via internet); il s’agit de célébrer exactement l’inverse : la présence d’autrui, avec qui on n’est pas encore en relation.intel_presence_syndrome-femme-en-rouge

Les recherches menées chez Intel avec des objets à double écran défrichent partiellement cette problématique, en permettant de s’adresser directement à un(e) inconnu(e) en utilisant la technologie comme entremetteur… en utilisant un prétexte non personnel pour adresser la parole, comme une image diffusée sur un écran, une ligne de texte ou autre. Cela met les deux personnes à l’abri d’une relation qui démarrerait immédiatement sur le plan personnel.

Bien sûr, si vous faites partie des gens qui peuvent lancer une conversation avec (presque) n’importe qui dans n’importe quelle situation, vous pourrez hausser les épaules devant l’idée qu’un objet puisse servir de déclencheur à la prise de contact. J’en conviens. Et si mon allégorie de La Femme en Rouge oriente le débat vers une relation interpersonnelle de séduction, ce serait une erreur de limiter le sujet à ce domaine particulier.
Que se passe-t’il si la Femme en Rouge est directrice des ressources humaines de l’entreprise où vous voulez travailler et qu’elle boit son café à la table voisine de la vôtre ?
Du reste, si vous craignez l’invention prochaine d’une machine à harceler vous pouvez être rassuré, puisque ce sont les objets qui gèreront le premier niveau d’interaction pour ne laisser émerger que les demandes appropriées telles que définies par vos soins. L’expérience de Milgram en 1967 a surtout montré que ce n’est pas l’outil qui permet la mise en relation, c’est la bienveillance de celui ou celle qui reçoit la sollicitation. Les « six degrés de séparation » sont seulement une moyenne et sur presque 270 lettres envoyées pour vérifier l’hypothèse de l’équipe de recherche, moins de 70 parvinrent à destination. La Femme en rouge ou l’Homme en Bleu (?) auront toujours la possibilité de vous ignorer superbement, et réciproquement.
En fin de compte d’ailleurs, dans le film Matrix, personne n’entre en contact avec la Femme en Rouge.

 

assistant_entremetteur_hologramme

Il y a cependant là une nouvelle possibilité d’usage pour les objets connectés, socialement bien plus utile qu’un podomètre ou un stupide compteur électrique soi-disant intelligent.  Je parie que celui qui trouvera un moyen technologique de favoriser la relation avec autrui dans le monde concret aura au moins autant de succès que Mark Zuckerberg et son bouton Like.
Sous quelle forme apparaîtra cette innovation reste sujet à débat : il est probable que nous ne pourrions que nous tromper en lançant des hypothèses sur la base d’exemples existants. Smartphone, montre, bague… tout ce qui entre dans le domaine du ‘porté connecté’ semble pertinent. L’essentiel de toute façon n’est pas l’objet en lui-même mais les protocoles et autres liaisons à courte distance.
Peut-être que la catégorie des objets enchantés pourrait nous orienter vers une voie prometteuse, par exemple avec l’aide des assistants virtuels en hologrammes ?

La force de cette innovation résiderait dans le fait qu’on n’est plus dans le virtuel mais dans la vraie vie.
Un Like bien placé sert de déclencheur de conversation, ou simplement le fait de savoir qui a consulté votre profil sur internet vous rend légitime à adresser la parole à cette personne… mais dans la vraie vie, dans un salon professionnel, au centre commercial ou dans la rue, on ne peut pas utiliser d’intermédiaire : entre soi et autrui, soit on adresse la parole, soit une opportunité est manquée.
C’est ce vide que pourrait combler la technologie connectée dans la mesure où elle servirait à générer du lien social là où, juste avant, il n’y avait qu’une espérance d’interaction.

Célébrons la présence !
.
.
.

 

 

Synthèse sur les wearables : le porté connecté 4 avril 2016


Dans le cadre d’une (petite) recherche je me suis récemment intéressé aux motivations individuelles à utiliser les vêtements connectés; en anglais dans le texte les connected wearables.

 .

Mais il y a un problème de dénomination.
Comme j’en parlais dans un article récent, le mot anglais digital est synonyme de numérique, les deux peuvent être utilisés pour désigner la même réalité. C’est simplement l’habitude qui nous fait préférer l’un des deux vocables.
Ce n’est pas vrai pour le domaine des vêtements connectés par rapport au terme anglais wearables, du verbe to wear : porter sur soi (et non pas emporter avec soi, comme un téléphone). Les wearables constituent donc la catégorie d’objets que l’on porte sur soi mais pas uniquement les vêtements. Ainsi, l’utilisation du mot français ‘vêtement’ connecté est beaucoup trop restrictive pour désigner la globalité d’une pratique anthropologique universelle. La réalité que l’on veut désigner en effet concerne les vêtements mais aussi les montres, les lunettes, les harnais de sécurité, les gilets de sauvetage, les sacs à dos, les bijoux, les casques de moto, les pagnes, les chapeaux, les gilets pare-balles, les combinaisons de surf, les étiquettes d’identification des nourrissons en maternité, les aides auditives, les piercings, etc.
Si le ‘wearable’ concernait uniquement les ‘vêtements’, jamais par exemple nous n’aurions connu le glorieux concours Wearables for Good lancé par l’UNICEF.
Je propose de traduire désormais connected wearables par l’expression porté connecté, qui représente mieux « ce qu’on porte sur soi » au sens large, ce qui inclue les vêtements, sans désigner uniquement cela.

 

Une première chose qui m’a frappé est l’évidente relation du porté connecté avec le concept plus vaste du Digital.

Le porté connecté est un sous-domaine des objets connectés qui sont tous rattachés à l’infrastructure de l’internet des objets (IoT); le Big Data quant à lui est la solution de stockage et d’analyse… et au final, ce sont tous les éléments qui constituent la technologie numérique qui finissent par entrer en écho les uns avec les autres. Techniquement donc, le périmètre du porté connecté c’est le Digital.

 

 

Une seconde chose frappante est le sentiment diffus qu’il existe beaucoup de solutions techniques qui ne répondent à aucun problème… ce qui se traduit d’abord par un décalage entre l’argumentaire des vendeurs de porté connecté et la motivation à utiliser ces mêmes objets. Pour les premiers généralement, l’intérêt du produit réside dans l’étendue de ses capacités techniques… la plupart du temps extrêmement pauvre car limité à la mesure de certaines fonctions corporelles.

Mais les préoccupations des utilisateurs relèvent d’un autre ordre. Pour les objets connectés par exemple il s’agit avant tout d’économiser de l’argent (le compteur électrique). Pour la sous-catégorie des wearables cependant, les utilisateurs ne cherchent pas à s’équiper d’un système technique, mais à atteindre une série d’objectifs personnels relativement précis qui peuvent se résumer ainsi :

Motivations à l’usage du porté connecté :
Économiser de l’argent (pour uniquement les objets connectés et non le porté connecté)
Avoir l’esprit tranquille
Être à deux (plusieurs) endroits en même temps
Améliorer sa sécurité physique / son bien être

Pour ces quatre motivations d’utilisation on trouvera à chaque fois l’idée sous-jacente d’être prévenu avant l’atteinte d’un certain seuil. Ce seuil sera le plus souvent un nombre… reste à définir ce qu’il quantifie et par rapport à quoi : une somme d’argent, une distance, une probabilité, un temps écoulé, un taux de monoxyde de carbone, une densité, une vitre brisée, un nombre de pulsations cardiaques, un temps d’immobilité, le ping d’un autre objet connecté, etc.

iot_objets-connectés_objets-enchantes

Mais la possibilité même de définir un seuil suppose d’avoir une base de référence pour savoir quoi mesurer. L’importance de bien définir ce que l’utilisateur attend vraiment s’avère cruciale pour établir un seuil qui déclenchera les actions utiles. Du point de vue de l’utilisateur, c’est bien là que réside l’intérêt d’un vêtement connecté ou l’articulation de plusieurs objets entre eux :

il s’agit de répondre à la question « A quoi ça me sert ? » davantage que « Qu’est-ce que ça fait ? »

En plus de devoir définir une problématique pertinente pour définir le périmètre des données à mesurer, il faut aussi se demander comment on va le faire en termes de système technique, ce qui permet d’évoquer les composants techniques d’un vêtement connecté, en termes de software et de hardware :

Exigences d’architecture :
Collecte de données
Transmission de données
Analyse, traitement de données
Restitution des données après leur traitement

L’exigence technique de restitution de données nous amène quant à elle sur les domaines de la data vizualisation et du design front-end. Il faudra bien sûr prendre en compte le contexte d’usage, car on ne présentera pas de l’information sous forme de texte à une personne en mouvement, ni sous forme sonore à quelqu’un qui évolue dans un environnement bruyant (c’est bien le minimum qu’on vous demande : connaissez vos utilisateurs !). Pour faire court, ici, les 5 sens sont  potentiellement des vecteurs d’information. A noter que dans bien des cas on peut envisager le téléphone mobile de l’utilisateur comme unité de traitement et de restitution des données.
La question se pose aussi de demander ou non à l’utilisateur une interaction pour obtenir l’information qu’il attend. objet-connectes-wearables_bijou-joaillerie_usages_objets enchantésCela crée une bifurcation majeure dans le design : en effet, en ne demandant pas d’action particulière à l’utilisateur on ouvre la voie à une catégorie d’objets bien particulière dont j’ai déjà parlé ailleurs : les objets enchantés… qui constitueront j’en suis persuadé la catégorie premium de l’internet des objets.

.

En plus des critères mentionnés ci-dessus, j’ajouterais que le potentiel de développement pour l’ensemble du domaine du porté connecté (et donc de l’internet des objets) tient dans notre capacité à créer des produits qui répondent à une triple exigence :

Tendances technologiques :
Miniaturisation
Bas coût
Faible consommation d’énergie

Ces trois éléments permettront de prendre en compte de mieux en mieux les besoins fonctionnels des utilisateurs. Plus la taille des capteurs, leur coût et leur consommation d’énergie diminueront, plus on pourra envisager une inspiration et des spin-off technologiques issus du monde médical, à commencer par le patch connecté jetable comme le BioStamp de la société MC10.
Mais pour les fabricants, il faudra un effort d’imagination pour sortir des applications restreintes au seul suivi d’activité physique et au quantified self. Pour s’ouvrir à d’autres fonctionnalités et élargir le champ des usages, il faudra s’inspirer de la vie quotidienne réelle des personnes réelles pour trouver une inspiration autrement plus vaste, dont les applications seront transposées dans du porté connecté qui ne s’affiche pas comme tel. Car soyons honnêtes, à part dans un cadre professionnel, personne ne veut ressembler à un pervers équipé de Google Glass… la problématique est la même ici que pour les voitures électriques : elles exploseront leurs ventes lorsque leur spécificité sera fondue dans une apparence normale (pour y parvenir, encore une bonne raison de recruter des ethnologues !).

En se laissant aspirer par les objets habituels de la mode et de la bijouterie-joaillerie, le porté connecté gagnera en acceptabilité sociale car il signifiera quelque chose, en termes collectifs, à commencer par un habillage statutaire. Car c’est une chose de porter un bracelet FitBit, mais en termes sociaux il n’existe aucune référence pour faire ‘résonner’ le sujet ou pour se distinguer grâce à ce type d’objet. Il en ira autrement lorsque les fonctionnalités et le siglage auront du sens pour ceux qui sont autour et qui attribuent une symbolique à l’objet… exactement comme on attribue un statut différent à un pantalon Levi’s, Carhartt ou Azzaro. Tout le monde se fiche bien de connaître la composition du tissu en 90% coton et 10% élasthanne ou avec 3 circuits imprimés dans le col.

 

Enfin, en opposition totale avec l’argumentaire des vendeurs, il faut bien admettre que la propagation de la connectivité au monde des objets (vêtements inclus, donc) représente un risque majeur de sécurité, du fait de la menace d’un piratage ou plus prosaïquement d’une interruption accidentelle de la connexion. Les Américains par exemple développent leurs systèmes en se basant sur l’hypothèse d’une liaison permanente, ce qui me paraît hautement optimiste car de fait, le risque d’une perte de liaison n’est pas pris en compte… il y à là une porte grande ouverte pour faire les frais de la Loi de Murphy quelque soit le niveau de sécurité que vous prétendez avoir.

Les exemples ne manquent pas, déjà aujourd’hui alors même que les applications de masse sont tout juste émergentes. Ce risque s’applique parce qu‘il y a une connexion et tout ce qui est connecté est donc à la même enseigne : tee-shirt, voiture, sac à main Vuitton, téléphone, détecteur d’intérieur, chemise, système d’alarme, pince à cravate, moniteur de rythme cardiaque, tableau de contrôle d’une centrale nucléaire ou d’un Airbus, broche Swarovski, etc.

Je suggèrerais donc au ingénieurs, designers et fabricants d’opter pour des objets connectés utiles même hors connexion et avec la déconnexion manuelle comme fonction à part entière.

Critères fonctionnels :
Intégration
Personnalisation
Adaptatif
Anticipatif
Déconnectable

Car ce sont bien les usages et non les critères techniques qui permettent d’énoncer les fonctions du produit dans le vocabulaire de l’utilisateur et en vue de répondre à la seule question qui le préoccupe : A quoi ça me sert ?

Or comme on vient de le voir, il s’avèrera sans doute nécessaire et utile, à diverses occasions, d’utiliser un objet connecté sans sa connexion. C’est à ce moment là que votre réflexion sur le sujet pourra faire l’ultime différence entre un objet qui reste utile même déconnecté -ne serait-ce qu’en style- et un machin aussi fonctionnel qu’un caillou.

.

wearables_anonymous_discreet_casual-look-for-the-office

.

 

.

.

.

 

Les connexions empathiques 2 février 2016


 

Deux des producteurs de la série Sense8 ont aussi fait Matrix et Cloud Atlas : Lana et Andy Wachowski, excusez du peu. Compte tenu de leur maîtrise cinématographique, on pourra d’ailleurs se demander pourquoi les Wachowski sont allés mettre de l’argent dans une série télévisée, qui n’est pas un genre créatif particulièrement estimé. Mais à bien y réfléchir, quand on voit la stérilisation progressive des productions de cinéma, il faut peut-être accepter l’idée qu’aujourd’hui c’est dans le format de la série que l’on peut trouver la liberté de ton, la créativité et la qualité presque littéraire.

D’ailleurs dans ces trois domaines, toutes sortes de choses étranges se produisent au cours de la série Sense8, à commencer par demander un effort au spectateur pour dépasser les trois premiers sense8-characters-_empathie_empathy_wachowskisépisodes, tant ils paraissent confus et lents.
Quelle est la dernière production culturelle qui vous ait demandé de faire un effort ?
Les personnages de la série sont des humains parmi d’autres -ou presque-. Ils ne sont pas auréolés de lumière divine ni dotés d’une technologie toute puissante. Ils sont faibles, vulnérables et sûrement pas supérieurement intelligents… et le démarrage poussif des trois premiers épisodes le montre bien : les personnages eux-mêmes ne comprennent rien à ce qui leur arrive… c’est un pari risqué de mise en scène car ça a dû couter beaucoup de spectateurs potentiels, qui sont partis non pas avant la fin mais avant le début de l’intrigue.

Les spectateurs les plus rigoristes seront aussi exaspérés par le libéralisme moral qui domine l’état d’esprit des protagonistes.
Mais la série Sense8 n’est pas faite pour les esprits fermés.
Le cœur du sujet est même exactement l’inverse : Sense8 nous parle de transhumanisme   –l’idée que dans le futur l’espèce humaine pourrait devenir davantage que ce qu’elle est aujourd’hui sous le nom d’homo sapiens-sapiens. Mais le transhumanisme de Sense8 ne se fait pas à coups de prothèses technologiques ni de modifications du génome par des biopunks en laboratoire plus ou moins stérile. Pour une série classée dans le genre science-fiction, on pourra bien s’en étonner : ça ne parle pas de technologie ou, du moins, la technologie n’est pas l’élément le plus important.

.

L’élément le plus important ce sont les gens et les relations qu’ils entretiennent. Leurs émotions, leur empathie et la complémentarité de leurs compétences   -cette même complémentarité qui souligne l’idée du tout, meilleur que l’addition des parties.

Et contrairement aux récits catastrophistes habituels sur l’émergence d’un nouvel être humain amélioré, le transhumanisme ne semble plus si suspect avec Sense8. La force des protagonistes est de pouvoir établir une connexion émotionnelle. C’est leur capacité à ressentir l’émotion d’autrui qui les fait passer au stade ultérieur de l’évolution d’homo sapiens. Bien sûr, nous sommes à la télé… tout n’est donc pas particulièrement subtil… mais les réalisateurs parviennent à faire passer le message : le moyen pour rendre l’être humain meilleur nous l’avons déjà. C’est l’empathie… et c’est en totale opposition avec les préjugés largement répandus sur le comportement humain, qui serait d’abord motivé par l’intérêt personnel, la soif de pouvoir et la maximisation du profit. sense8_empathie_empathy_wachowskis
Les économistes savent de quoi je parle, c’est eux qui ont inventé ce postulat de l’homo economicus.

.

Les auteurs de science-fiction ne sont pas censés aborder ce genre de sujets, encore moins s’ils ont réalisé la trilogie Matrix. Où sont donc les vaisseaux spatiaux, les robots et les concepts révolutionnaires ?! Où sont les superpouvoirs des X-men ? Où est HAL de 2001 : l’odyssée de l’espace ? Où est le voyage temporel d’Interstellar ? Où est le robot qui rêve et ressent de émotions de i, robot ? Rien de tout cela n’a d’importance si les êtres humains ne font pas preuve d’empathie les uns envers les autres, nous répondent les Wachowski. Leur point de vue se défend bien et ça semble même sexy, enrichissant et concrètement utile.

.

Les récits de science-fiction souffrent généralement de deux faiblesses : le futur est compliqué (pas complexe, mais compliqué), déprimant et ennuyeux ; et son esthétique est théâtrale : soit néofasciste, soit anarcho-biotechnologique. Le message implicite est que l’avenir de l’humanité est inséparable de la souffrance. Les acteurs de Matrix ont l’air très cool dans leurs vestes de cuir et leurs lunettes de soleil, oui –mais ce sont les robots qui ont vaincu ce crétin d’homo sapiens. Le paradoxe ressemble à un sarcasme visuel.

En poursuivant leur analyse dans Sense8, ceux-là mêmes qui ont fait Matrix suivent une bifurcation plus prometteuse. Ils explorent la piste déjà partiellement parcourue par James Cameron dans Avatar : l’être humain devient meilleur s’il peut voir le monde avec les yeux d’autrui. Et les Wachowski jubilent en supprimant même l’intermédiaire technique : Sense8 est plein de joie parce qu’on y voit des individus qui deviennent meilleurs grâce aux autres, sans l’amertume habituelle de la décadence futuriste ou la prédestination du superhéros.

.

Sense8 est donc d’abord une question posée aux auteurs de science-fiction en particulier et à tout les autres en général : faisons-nous une erreur en croyant que c’est le développement technologique qui permet l’amélioration de notre monde ? -question que l’on pourrait inscrire chaque année au fronton du Consumer Electronics Show (le CES de Las Vegas)… ou de n’importe quelle Exposition Universelle depuis 1851-   Car s’ils ne servent pas à cela, à quoi servent donc la pointe de flèche en silex, le Big Data, l’industrie logicielle, les énergies propres, les nanotechnologies, la réalité virtuelle,  l’Internet des Objets, les biotechnologies, le digital, la voiture autonome, les drones, et tous les autres ?

A sa manière souriante et humble mais pas moins déterminée, la série suggère une réponse alternative pour améliorer l’être humain : augmenter la compréhension qu’on a des autres, en utilisant l’émotion comme connecteur principal.

.
.
.
.

 

Le début de quelque chose de nouveau 5 janvier 2016


1_Gwyhr-HRQsnzhmUbXfopFQA la suite de mon article sur le digital, plusieurs pistes de réflexion se sont ouvertes qui ne sont pas sans lien avec l’organisation et l’innovation, à la fois en termes de méthodes et de compétences.
En voici une synthèse que je livre à votre sagacité… tous vos commentaires, retours d’expérience et ajouts sont les bienvenus !

.

    1. Soyez amis avec de bons designers et graphistes. Je parle ici d’UI et non pas d’UX : les personnes qui conçoivent les interfaces et rendent les données visibles, conviviales et compréhensibles. Il y a un gouffre de compétences entre un designer UI et un développeur informatique. Associez-vous à des profils de designers front end qui connaissent la data visualization et capables de dessiner un prototype d’écran sur un coin de nappe de restaurant, en écoutant l’utilisateur qui parle de son activité quotidienne. Les compétences en logiciel de graphisme sont importantes, mais pas moins que l’intuition et la capacité à corriger ses créations en fonction des remarques que renvoient les premiers concernés. Inversement, laissez-le graphiste et les développeurs parler ensemble, afin que le produit fini intègre la machinerie back end et l’interface front end de façon la plus intelligente possible.
    2. Pensez à ce que vous aller faire des données. Avez-vous un réel besoin de toutes ces données que vous collectez ? La tendance du Big Data peut laisser croire que la collecte est nécessaire et que le stockage a des coûts exorbitants l’est aussi… mais en avez vous besoin ? Quel usage pouvez-vous faire des données ? Devriez-vous utiliser du big data moissonné sur le web, ou récolté en interne comme par exemple vos données financières, comptables, ou de production ? Là est la vraie question. Ce n’est pas parce que tout le monde parle du Big Data que tout le monde doit faire comme Facebook.
    3. Trouvez un équilibre pour que les options que vous proposez n’entravent pas l’expérience des utilisateurs. Pensez à observer vos clients en direct (et non pas seulement leur poser des questions)… ce qui implique de vous aventurer sur la voie d’une UX bien faite. Là où on se rend compte qu’il y a de grosses différences entre les actes et les discours.
    4. Ce que les développeurs adorent, c’est l’open source. La plateforme Github permet de se familiariser avec les techniques, de collaborer avec une douzaine de millions d’autres professionnels, de trouver des API’s et de faire tester les vôtres. Vous êtes dans le métier du code, alors bon sang, faites-en du bon ! Vous devriez même offrir publiquement des récompenses à ceux qui vous signalent des failles de sécurité -et rien de tel que la communauté open source pour cela.
    5. L’internet n’existerait pas sans une infrastructure matérielle. Le logiciel est un bonus, mais il est à peine nécessaire pour que l’internet fonctionne. Faites-vous une bonne idée de la manière dont fonctionne le réseau physique, la manière dont les outils sont connectés en termes de câblage, fréquences, déperdition de données, composants d’interconnexion. Avec l’internet des objets, ce sera une compétence précieuse dans très peu de temps, vers un avenir fait d’objets interconnectés ou d’objets ayant leur propre fonction ‘stand alone‘ : le objets enchantés (voir mon post précédent sur le digital).
    6. En corrélation directe avec le point ci-dessus, plus le temps passe et plus il y aura de plateformes techniques. Potentiellement, 1 objet connecté = 1 plateforme. L’échantillon des systèmes d’exploitation aujourd’hui existants ne va faire que s’agrandir : Windows, Windows Mobile, Android, Android Wear, Mac OS, iOS, Apple Watch, Tizen, etc. pour faire fonctionner des PC, Mac, mobile, tablette, tableau de bord de voiture, montre, écran fixe, drone, imprimante 3D, tondeuse à gazon automatique, etc.  Ne vous privez pas d’essayer de nombreux outils de développement multi plateformes pour pouvoir écrire du code une fois et le réutiliser sur n’importe quelle plateforme. Essayez-en plein et conservez ceux qui vous sont vraiment utiles.
    7. Les développeurs mobiles d’aujourd’hui seront les développeurs Internet des Objets de demain. L’expérience de l’utilisateur, un usage minimal de la bande passante, la personnalisation sont (et seront) des qualités critiques pour le code informatique, pour l’ergonomie et pour le design global de l’expérience de bout en bout. Il y aura de plus en plus d’objets comme le bouton rouge de Darty (« appuyez et on vous rappelle ! ») et sur ce principe, tout ce sur quoi on peut installer une API devient de facto une plateforme de développement : voiture, aspirateur automatique, ordinateur portable, tee-shirt, etc.
    8. L’avenir est une question qui attend d’être posée. Il y aura davantage de plateformes et tout sera interconnecté. Pour les professionnels du code, attendez-vous à des innovations dans le domaine de l’écriture de code, par interface vocale par exemple et d’une façon générale par autre chose qu’un clavier, un écran et des connaissances en langage objet ou machine. Avec l’essor du code en langage naturel, c’est la machine qui traduira vos instructions. Il n’est pas impossible que dans un temps pas trop éloigné, les développeurs informatiques connaissent la même obsolescence que les développeurs photo argentique à la fin du XXe siècle. Laissez donc vos développeurs explorer, essayer, parler… et demandez-leur des notes de synthèse sur les sujets porteurs. Rémunérez-les pour poser les questions d’avenir.
    9. Les applis destinées à un usage international doivent prendre en compte la bande passante. Les applis qui fonctionnent bien en Corée du Sud, ne fonctionneront plus si bien aux Etats-Unis ou à Singapour. Comme je disais en 7), prenez en compte un usage minimal de bande passante, dès les premières ébauches en phase de conception. L’élégance du code, c’est aussi de consommer peu.

.

android-voice-figure-1

Entrer une légende

Mobile developpers will become internet of things developpers, merging software with hardware skills, up to the reign of ‘enchanted objects’. Interface designers will be the first recruited at the launch of a new project.
Code will be tested simultaneously and run on multiple platforms… and code will be « written » in new ways (Vocal Coder, Siri ?).   That’s the beginning of something new.

 

.
.
.

 

Qu’est-ce que le ‘digital’, au fait ? 28 décembre 2015


Que vous soyez un sceptique des technologies, un enthousiaste du marketing ou un spectateur amusé, vous n’avez pas pu échapper à l’envolée du « Digital ».
Précisons d’abord qu’en parlant de digital, on parle du terme anglais dont l’étymologie renvoie aux digits : les nombres.
Les 0 et les 1 de l’information numérisée. En langue française correcte, nous devrions parler de numérique et non de digital, mais les choses sont ainsi faites : la fracture digitale aujourd’hui ne concerne pas une fracture des doigts, pas plus que la créativité digitale ne concerne l’habileté à faire de la poterie.

.

digital-society_screen-UXTout le monde doit avoir fait sa transformation digitale, définir sa stratégie digitale en suivant un agenda digital pour pouvoir s’adresser aux digital natives et aux digital passives.
Et les pauvres anciens spécialistes du domaine SI regardent par-dessus leur épaule l’ombre grandissante du Directeur Digital dans sa mission pour effacer le souvenir de tous les Directeurs de Système d’Information qui l’ont précédé.

La plus grande entreprise de taxi dans le monde s’appelle Uber et ne possède aucun véhicule pour assurer sa mission mais des applications pour smartphone. Les commentateurs se sont empressés de souligner l’émergence de telles entreprises en hurlant très fort qu’elles allaient siphonner la clientèle des entreprises « traditionnelles » qui n’ont pas développé de stratégie digitale. Même chose pour les opérateurs télécoms, les banques (ah ! les FinTech !) et… la totalité de tous les secteurs de toute l’économie et des services publics et la vie personnelle de tous les gens. La « disruption » qu’ils appellent ça, que l’on pourrait traduire par Le Grand Chambardement Qui Fait Peur.
 Et donc, -brûlez-vous d’ajouter- quelle différence ça fait dans mon business et pour mon métier à moi ?
Pour comprendre en quoi (et à quel point) vous allez être concerné il est nécessaire de percer la couche de gras marketing pour entrer dans le vif du sujet… ce qui est bien l’objet de ce post.

.

L’expansion croissante de l’internet et l’unification des protocoles de communication font que notre interface avec le monde passe -et passera de plus en plus- par les technologies de l’information. Si vous n’êtes pas en position de socialisation directe pour parler à quelqu’un, vous allez vous tourner d’une manière ou d’une autre vers de l’information au format numérique, aussi bien sous la forme d’un écran, d’un son ou d’une aide apportée par un dispositif du monde réel relié au Réseau des réseaux. Pour des usages toujours plus nombreux, nous utiliserons des technologies qui ont aujourd’hui une marge de progression incalculable -pour le meilleur et aussi le pire.
Mais sans attendre le pire, nous passerons à cette ère de l’internet omniprésent, parce que les possibilités utiles seront disponibles et pertinentes pour la vie que nous voulons mener.

Voilà, nous avons un début de définition. Le ‘digital’ est la conjonction inédite d’usages et de technologies qui élargissent nos possibilités d’interaction avec le monde.

.

Le premier élément clé du digital est donc qu’il recouvre effectivement les aspects habituels du travail sur les systèmes d’information (SI) mais en plus, il faut y ajouter la composante matérielle des technologies de l’information (IT).
FPGA-mobile-iotLa notion de digital renvoie chacun à son cœur de métier : dans mon métier de maintenance industrielle, quels usages d’information me seraient utiles ? Et dans mon métier de comptable ? Et dans mon métier de consultant ? Et dans mon métier de nourrice; chauffeur de bus; installateur d’éoliennes; plombier, etc. Le digital renvoie chacun à son cœur de métier car il s’agit de se poser la question des usages de l’information dans ce métier. Et le client là-dedans est un aspect important du digital, mais pas le plus important. Les employés et leurs outils ont longtemps été le parent pauvre en termes de qualité et il est temps que ça cesse, car c’est la qualité des outils qui permet en grande partie d’innover… et au final d’améliorer le service rendu au client -qui n’est que l’un des bouts de la chaîne de valeur.

Si le monde est en effet plein de digital, il est cependant superflu d’avoir une stratégie digitale, tout comme il est superflu d’avoir un Directeur Digital. Ce dont une entreprise a besoin -comme toujours- c’est d’une stratégie cohérente qui embrasse aussi le domaine du digital.  De ce point de vue, l’invention du grade de Directeur Digital fut sans doute une mauvaise idée car s’il y a bien une chose que l’on sait aujourd’hui, c’est que le digital est transverse par nature. Il ne s’agit pas d’imposer cette notion à tous les corps de métier via la ligne hiérarchique, au contraire, il s’agit de faire émerger des projets d’innovation digitale en provenance des métiers. Si le Directeur Digital peut exister, ce serait au mieux comme coordinateur et fédérateur d’initiatives et de besoins opérationnels.

On aurait pu croire à un déclin des machines face au discours commercial qui nous promettait que tout finirait bientôt dématérialisé et « dans les nuages » : Cloud computing, SaaS et autres SOA. Mais contrairement à la légende du tout-logiciel, les outils reviennent dans le débat sous la forme d’écrans de diverses tailles (l’affichage web ‘liquide’), de connecteurs de machine à machine (l’Internet des Objets), de composants FPGA (l’électronique reprogrammable), de réseaux de machines en architecture HDFS (le Big Data), les imprimantes 3D, la Réalité Augmentée, etc.
Toutefois, il ne s’agit pas de s’intéresser aux moindres caractéristiques techniques des machines, mais d’identifier les possibilités de faire transiter de l’information de l’une à l’autre. De SI à IT : ce changement d’un simple mot élargit d’un coup le champ d’application des traditionnels SI et c’est cela qui est nouveau. En poursuivant cette réflexion, on peut imaginer se passer même des écrans dans la mesure où l’information sera insérée dans l’objet. Cela aboutit nécessairement à la notion développée par David L. Rose : les objets enchantés (enchanted objects). Le champ des possibles nous fait alors sortir du monde des écrans et sur des possibilités tellement inédites que je suis curieux de voir dans combien de temps « digital » sera remplacé par l’expression « web 3.0 ».
Oh no, it's not !C’est cela qui permettra bientôt à votre tee-shirt d’alerter le SAMU s’il détecte un infarctus; c’est cela qui permet de gérer la température de votre chambre à coucher depuis votre téléphone mobile alors que vous êtes dans le train; c’est cela qui permet d’avoir en transparence sur ses lunettes le circuit électrique de l’Airbus dont vous assurez la maintenance et… c’est aussi cela qui permettra de vous identifier nominativement parce que votre visage aura été filmé dans la rue et reconnu par le logiciel de reconnaissance faciale du système TAJ.
(si Facebook est capable de le faire pour vous afficher de la pub, pourquoi le Ministère de l’Intérieur s’en priverait-il, hein ?)
Comme j’en parlais il y a quelques temps, une technologie peut être évaluée en dernier ressort sur sa capacité à engendrer ou soutenir le règne d’une dictature… et malgré tout les arguments rassurants qu’on voudra employer, le digital aura besoin de hackers, de contre-pouvoirs civils, de recherches percutantes comme les travaux sur le digital labor et de luddites réfractaires et déterminés.

.

Le second élément clé du digital permet d’insister à nouveau sur l’importance de se préoccuper en premier lieu des usages qui vont présider à l’emploi d’un outil.
Ce sont bien les usages réels des technologies, dans le vrai monde, qui sont le centre de gravité du processus de conception (il l’ont toujours été du reste, c’est juste que bien souvent jusque-là ils étaient ignorés). Ce premier constat fait surgir tout le domaine de l’UX et l’expérience utilisateur.

Le digital est un domaine qui nous parle de l’utilisabilité des technologies.
Car en plus du fait que les services proposés sont utiles (efficaces), ils sont aussi utilisables :
simples et
satisfaisants.
Ces trois critères résument l’idée de conception centrée utilisateur, par opposition à la manière « précédente » qui était centrée technologie  -quelque soit le truc que vous concevez : appli web, tableau de bord de voiture, poignée de porte, habitacle d’un véhicule de secours et j’en passe.

Il n’est donc pas étonnant que les équipes qui font du digital comportent des nouveaux venus qui étaient jusque là cantonnés aux Directions de la Communication ou au secteur de l’édition : des graphistes, designers, ergonomes IHM, dans la mesure où ce sont leurs compétences qui apportent les deux derniers éléments de l’utilisabilité en tant que point de contact avec l’utilisateur. Il ne s’agit pas de faire du ‘joli’ mais de fournir une expérience utilisateur satisfaisante.

…et restez-bien concentrés car c’est ici que se joue l’articulation entre technologies et usages dont s’enorgueillit le digital.
Il s’agit en effet de s’équiper de technologies performantes (voir ci-dessus) et aussi de méthodes aptes à fournir des outils utilisables (voir ci-dessous).

Ce domaine de l’UX invite à propager une manière de faire inhabituelle -ou sacrilège, selon les méthodes classiques- qui est de commencer par la création de l’interface que l’utilisateur aura à sa disposition, pour, ensuite, en déduire comment organiser l’infrastructure idoine.virtuel-maintenance-industry-augmente
A grand renfort de documentation abondante et quasi religieuse, tout le secteur informatique depuis les premiers ordinateurs a toujours fonctionné en concevant d’abord le système technique pour finir par se demander comment l’utilisateur pourrait bien se dépêtrer avec une interface confuse, ésotérique et souvent parfois juste inutilisable (les cockpits d’avion, un formulaire d’impôt, un Windows 8, la procédure d’inscription à Pôle Emploi).

L’intérêt du digital -pour ceux qui le font vraiment- est précisément de ne pas s’embarrasser de documentation a priori, mais de déduire a posteriori ce qu’il est nécessaire de faire pour que l’usage soit simple et efficace du point de vue de celui qui agit.
C’est limpide, on croirait entendre André Leroi-Gouhan : Milieu et techniques Ed. Albin Michel, 1945 qui écrit « La technologie doit d’abord être vécue, ensuite pensée si le besoin s’en fait sentir  »
A la suite des méthodes de développement informatique Agile, le besoin des entreprise de réduire les délais de livraison a donné naissance au DevOps qui permet aujourd’hui vraiment de créer du résultat plus vite que jamais, tandis que la diffusion des supports mobiles permet de déployer ces résultats partout et à n’importe quel moment.

.

Ces méthodes qui réunissent en une seule équipe les compétences de l’amont (développement du code) et de l’aval (la maintenance du code), ont également bien démontré leur valeur économique tout autant que leur valeur sociale pour ceux œuvrent dans ce genre d’équipes. Il n’est pas inutile de rappeler que la qualité fonctionnelle des logiciels livrés vient en grande partie du fait que le souci de l’utilisateur est constant, puisque la source et la finalité du travail c’est lui. Bref, contrairement à d’habitude, l’utilisateur est satisfait.
Avec ce rapprochement d’équipes qui avaient jusque-là des cultures professionnelles différentes, la qualité du code informatique est devenue un élément à part entière de la qualité d’une marque et pour une large part c’est le domaine de l’UX qui fera évoluer les deux dans la même direction. C’était déjà vrai de la qualité du code dans votre smartphone et votre ordinateur, mais ça l’est aussi désormais pour les cafetières, les voitures ou les trains. C’est ça le digital : il y en a partout.

Il est l’heure de changer d’ère.

digital-native_enchanted-objects

.
.

 

Mobilité à la chinoise 19 octobre 2015


chinesesmartphones-shanghaisubwayEn 2014 les utilisateurs chinois ont effectué 185 milliards de téléchargements d’applications mobiles, soit 59% du total des téléchargements dans le monde. Que ce soit sur smartphone ou tablette, ils (et elles)  installent en moyenne 90 applications par an, la moyenne mondiale étant à 28.

.

Ils sont déjà 500 millions d’utilisateurs… mais ce nombre ne devrait pas cesser d’augmenter dans la mesure où le taux d’équipement est encore relativement bas. J’ai très hâte de voir ce que ça donnera lorsque 1,3 milliard de citoyens Chinois auront atteint le taux d’équipement de 74%, comme le voisin coréen…
Mais si le fabricant de hardware dominant est Samsung talonné par l’ostentatoire iPhone d’Apple, le paysage marketing change lorsqu’on parle de software. Les utilisateurs chinois en effet n’utilisent pas  les boutiques officielles des deux géants, Apple (App store) et Google (Google Play), mais des « app stores » locaux, destinés aux utilisateurs domestiques. Les deux principaux sont Baidu et Xiaomi.
Cette hyperlocalisation s’explique notamment par le strict contrôle des autorités nationales sur les accès internet vers le reste du monde.
Pour un utilisateur chinois, rien ne garantit que demain son site web favori sera encore accessible s’il est hébergé en dehors de Chine. Le site web Google par exemple n’existe pas là-bas car il est bloqué par le grand firewall ( 金盾工程). Lorsqu’on parle d’internet en Chine, il faut bien garder à l’esprit que -quoi qu’on en pense- le maintien de l’ordre civil collectif est politiquement considéré comme plus important que la liberté individuelle.
Ces distributeurs parfaitement inconnus dans le reste du monde sont donc néanmoins des poids-lourds économiques dans le secteur des applis et des smartphones… Si vous voulez développer une appli pour des internautes et smartphon-autes en Chine, vous devez prendre en compte les standards et les contraintes de cet écosystème vraiment très différent. Et bien sûr vous devez comprendre l’expérience utilisateur locale.

Tous ces téléchargements signifient que les utilisateurs Chinois passent énormément de temps à interagir avec leurs applis -et tout spécialement les jeunes. Celles de jeux sont les plus nombreuses, mais celles consacrées au commerce, au streaming vidéo et à la messagerie instantanée prennent le relais en termes de croissance.
Une jeune femme d’environ 30 ans qu’on appellera Ming (明) décrit son quotidien de cette manière :

.

 

Samedi, 06:22   Un bip de mon téléphone me réveille. Ce n’est pas l’alarme mais un message de Sposter Mes achats sont arrivés ! Bon… très bien, je dors encore un peu et je passerai les prendre après.

sposter_delivery-automation_consigne-intelligente

Deux heures plus tard, je descends jusqu’à la consigne Sposter en bas de chez moi, ouvre l’appli et récupère un code que je saisis au clavier de leur installation et… voilà ! La porte d’un des casiers s’ouvre et j’y trouve ma livraison. Grâce à eux, je n’ai pas à attendre le livreur et lui n’a pas besoin de connaître mes disponibilités. J’avais passé cette commande de petits objets déco via le site Jingdong (JD.com) il y a quelques jours. Ils offraient en effet 4500 yuans (620 euros) en bons d’achat pour attirer les clients vers leur service de crédit Baitiao. Tout ce que j’avais à faire c’était de dépenser cet argent et le rembourser en 30 jours à un taux d’intérêt de zéro :)

Je me suis intéressée à leur offre et j’y ai souscrit. Comme pour tous mes documents un peu officiels, j’ai scanné le contrat et ce double numérique est sur un disque dur externe, chez mes parents à la campagne. Maintenant je dépense au maximum 1600 yuans par mois et je rembourse 140 avec un taux d’intérêt de 60. C’est une somme tellement ridicule que je n’utilise plus la carte de paiement de ma banque depuis des semaines. [note de l’éditeur : sur ce sujet de la livraison à domicile en Chine, Zuhe Huang a soutenu sa thèse : Last mile delivery in China  en juillet 2015, à l’université Erasmus de Rotterdam.]

.

09:00   De retour chez moi je confirme la réception des achats et leur bon état sur l’appli Jingdong. En retour ils m’offrent 20% de réduction sur ma prochaine facture. Rien ne presse, je verrai plus tard. C’est comme Amazon en Europe, vous pouvez y acheter tout et n’importe quoi… j’ai même commandé une plante une fois et elle est toujours vigoureuse dans mon salon. Quand croyez-vous qu’Amazon lancera sa filiale bancaire ?

.

Midi:   Un ami m’écrit sur WeChat et demande un coup de main pour son boulot. Il voudrait développer le service Alipay dans notre ville de Chongqing, mais pour cela il a besoin de convaincre des restaurants et des bars de la ville d’accepter ce moyen de paiement.
Chez vous en occident, c’est très comparable à PayPal. J’ai dit à mon ami que ça semble une bonne idée et je me souviens que j’ai déjà vu ça au supermarché. A la caisse, les clients montrent leur écran de smartphone avec un QR code fourni par l’appli Alipay et la caissière le scanne. « Paiement accepté » dit l’automate et Alipay transfère directement l’argent de mon compte vers celui du magasin. Rendez-vous pris, je rencontrerai mon ami dans ce nouveau resto parce que je connais le patron et si les deux font affaire, ils me payeront le déjeuner !

Alors que je me prépare à sortir j’ouvre l’appli Uber pour y trouver un transport.
Chance ! Il y en a un stationné en face.

.

14:00   Vingt minutes plus tard je suis au centre-ville de Chongqing, devant le restaurant. “Bip !” Voilà la facture d’Uber, seulement 7 yuan ! (0,98 euro). C’est teeellement cheap ! Ils m’ont fourni un avoir de 10 yuans la dernière fois parce que je n’avais pas trouvé de véhicule disponible. Normalement, le même voyage en taxi tourne autour de 50 yuans aller-retour, alors que c’est 16 avec Uber en plein tarif soit trois fois moins cher.  Inutile de dire que je n’utilise plus jamais le taxi.  
[note de l’éditeur : Uber en Chine fournit environ 1 million de trajets quotidiens]

.

14:30   Mon ami vient d’arriver et je suis déjà attablée, en discussion avec le patron. Tous les deux s’accordent sur le fait que le paiement mobile va s’étendre au  marché de la restauration. Pour les utilisateurs ce sera un confort supplémentaire car ils n’auront plus besoin de porter du cash. Leur porte-monnaie sera leur smartphone.

Ce déjeuner d’affaires se passe bien. Mon ami a eu ce qu’il était venu chercher et le manager du restaurant a accepté d’installer le système Alipay pour un test de six mois. Mission accomplie ! Je rentre chez moi -avec Uber bien sûr.

.

18:00   L’heure du dîner approche. je prendrais bien un KFC… mais il pleut à torrent dehors. Je reprends mon téléphone. Incroyable : Kentucky Fried Chicken ne livre pas à domicile. Bon peu importe, Taobao m’informe que je peux commander un menu (80 yuans) et le faire livrer chez moi pour 25 de plus. En gros il s’agit d’une entreprise de livraison qui prend votre commande et va la chercher dans le restaurant de votre choix (j’aurais pu commander Mc Do ou un traiteur italien) et ramène le tout chez vous, avec la facture du fournisseur. C’est parfait pour les flemmards qui acceptent de payer le supplément. Trente minutes plus tard j’ai signé le reçu.

.

19:30   Dans la rue pour rejoindre mon club de sport, je m’arrête à l’épicerie. J’attrape une glace Magnum et… mince ! Oublié mes sous ! Je m’approche du caissier et je lui demande si je peux faire un transfert d’argent avec Alipay. Mes yeux de chien battu font leur effet, il accepte. Payé, confirmé, emporté !11820560_1647641528826401_1650673808_n

Devant le club, j’attends que mes amis arrivent. Je sais déjà qui sera là puisque le planning est en ligne et chacun peut indiquer sa présence.
Avec mes gants de boxe, c’est le seul moment de la journée où je ne peux pas utiliser mon téléphone… en tout cas parce que sa commande vocale n’est vraiment pas terrible.
Tout cela me fait penser que la gestion quotidienne de mes activités est vraiment dépendante de ce petit objet. Si un jour je le casse il faudra que j’en reprenne un dans les heures qui suivent. J’irai voir sur Jingdong quels modèles ils proposent en version durcie et résistante à l’eau. Et rose.

.

.
.

 

Un lieu pour apprendre 23 septembre 2015


mezzanine musee de l homme

Fermé depuis 2009 parce qu’il tombait presque en ruines, le musée de l’Homme ouvre de nouveau ses portes le 17 octobre 2015.

C’est davantage qu’un musée car dès sa fondation en 1937 il est associé à un centre de recherches vigoureux et de classe internationale.
Les collections sont donc réellement utilisées pour la recherche et l’étude. Ce n’est pas fréquent, même ailleurs qu’en France et c’est bien autre chose qu’une collection pompeuse de gens morts et d’objets dévitalisés, comme au musée du quai Branly qui a confisqué une très grande part des collections ethnologiques françaises.

Ce signe d’ouverture sur le monde et cette volonté d’utilité se remarquent d’abord parce que la lumière naturelle inonde l’intérieur… pour un musée, ce n’est pas rien ! Ce travail de mise en valeur est le résultat d’une coopération remarquable entre agences d’architectes (brochet-lajus-pueyo) et de scénographie-muséographie (Zen+Dco).

.

De fait le musée de l’Homme présente d’abord des collections d’anthropologie physique : squelette d’homme de Cro-Magnon (28.000 ans) ou crâne de René Descartes (le vrai !).
Avec cet inventaire physique il s’agit de montrer (et étudier) ce qui fait notre histoire depuis la bifurcation entre le singe et le proto-humain.
Nous somme d’abord des êtres biologiques et c’est l’évolution de notre corps qui a permis ce que nous sommes aujourd’hui. Par la bipédie, l’allongement du pouce, le raccourcissement des canines, la structuration fine des cordes vocales, le développement du cerveau. Tout cela a permis notre survie (d’abord) et l’invention de la sonde interplanétaire (ensuite).
D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? La réponse à ces trois questions et des possibilités qu’elles impliquent se trouve d’abord dans notre description anatomique.

.

L’intérêt du lieu réside aussi dans le fait qu’il affirme l’unité de l’Homme, par sa simple existence. Les variations physiques humaines ne sont en aucun cas un indicateur de nos capacités culturelles ou intellectuelles. Depuis le Paléolithique supérieur (-45.000 ans) n’importe quel enfant humain de 6 ans a les capacités mentales et physiques pour suivre une scolarité en école primaire et au-delà. Et inversement, un enfant scolarisé en primaire aujourd’hui peut très bien apprendre à tailler un silex biface ou à projeter des étincelles sur de l’écorce sèche.
Parce qu’au-delà de notre anatomie, nous avons développé un rapport au monde dont le premier intermédiaire est la technologie. Partout, tout le temps, l’être humain conçoit, fabrique et utilise des outils.
Les races humaines n’existent pas; il y a une espèce humaine.
La précision du vocabulaire est importante parce que race et espèce ne désignent pas les mêmes réalités… et « Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde » comme disait Albert Camus.
Alors venez au musée, apprenez à nommer la réalité. Parce que l’histoire humaine n’est pas un truc de vieux cons.

.

Musée de l’Homme, 17 place du Trocadéro, Paris.

 

mh

.
.
.

 

L’utilisateur : nouvel avantage concurrentiel 1 juin 2015


Depuis environ deux ans, les observateurs attentifs auront noté une tendance des entreprises à racheter des agences de Design, tout autant qu’une vague de fusions et de rachats des agences de Design entre elles.
url Ces agences ont su  mettre l’accent sur la philosophie sous-jacente à leur métier et sur l’activité de design ethnographique, c’est à dire la manière dont les actions de conception (le design, au sens propre) peuvent affecter la société au sens large et les utilisateurs de leurs produits (ou services) en particulier. .

Les agences de design ont su faire la preuve que le design, ce n’est pas du coloriage et des « jolies formes ».
Le design c’est la manière dont les choses fonctionnent.
Ces travaux ont permis d’apporter la preuve qu’un bon -qu’un excellent– travail de conception a un intérêt en termes de visibilité et de crédibilité financière. L’argument est de dire que si un produit ou un service est vraiment bien conçu, il se vendra quasiment tout seul… contrairement à un produit simplement banal qui aura effectivement besoin d’importants budgets de publicité et de mise en scène pour soutenir sa diffusion.
.
On retrouve là le credo de Peter Drucker, qui affirmait que « le but du marketing est de connaitre et de comprendre le client de façon telle que le produit ou service s’adapte et se vende par lui-même. L’objectif est de rendre la vente inutile. » (in Management: Tasks, Responsibilities, Practices Ed. Harper & row, 1973)
Nous en sommes à un point où une « chose » bien conçue a désormais autant d’importance -voire davantage- que la partie technique qui « fait » cette « chose » ou la manière dont on communique à son sujet dans les mass media. Les technologies ne sont plus à elles seules un facteur de qualité différenciant parce que tout le monde s’attend à des produits de bonne qualité et qui fonctionnent bien. Après tout, c’est la moindre des choses n’est-ce pas ? De ce point de vue, tous les acteurs sont sur un pied d’égalité technique et ce n’est pas parce que l’un utilise l’internet à tort et à travers qu’il est meilleur que les autres… puisque tout le monde fait de même.

.

Il y a moins de dix ans, lorsque vous observiez le secteur des technologies, le discours ambiant et la symbolique urlmechperfconcernaient d’abord les poulies et les engrenages : les capacités mémoire, les tuyaux, les baies de serveurs en téraoctets ou les portiques de peinture à soufflage ionisants dans les usines automobiles. Les héros étaient les développeurs, les gens des bureaux d’études et les ingénieurs en tant que principaux acteurs de la différentiation et de l’avantage concurrentiel. Ils étaient ceux qui mettaient en place la plomberie. L’importance du travail de conception et de design pour l’utilisateur était souvent perdue dans les cahiers des charges et les mesures de performance.
.

Mais aujourd’hui, fini de rire. Depuis trois ou quatre ans, la technologie est devenue omniprésente : un élément tellement répandu qu’on en parle seulement comme un prérequis et non plus comme un objectif à atteindre. Il est devenu impossible pour une entreprise d’acquérir une position dominante uniquement grâce à la technologie qu’elle utilise ou propose à ses clients. Une bonne -une excellente– phase de conception est devenue critique en termes de business.

.

C’est pourquoi en 2004 (déjà !) le fabricant de matériel électronique Flextronics se portait acquéreur de Frog Design. Depuis, le mouvement n’a pas cessé de gagner de l’ampleur :
Adobe rachète Behance;
Creston rachète How Splendid;
Capital One rachète le remarquable Adaptive Path (une banque qui rachète une agence de design… voilà qui en dit long sur l’intérêt de l’activité);
Shopify rachète Jet Cooper;
Accenture rachète Fjord;
Google rachète Mike & Maaike;
Facebook rachète Hot Studio;
et tout récemment, le géant du conseil Mc Kinsey s’est porté acquéreur de Lunar.
…tous ces éléments laissent deviner que le concept de design infuse progressivement les métiers historiques des entreprises, quelque soit leur secteur.

.

Les acteurs deviennent rares qui osent lancer des produits mal pensés pour les corriger ensuite lorsque les clients commencent à se plaindre (pensez aux premiers abonnements triple play en France et à votre foutue box internet qui refusait de fonctionner…).
Ce temps là est révolu. urldesign Peter Drucker a été entendu et la ligne de front s’est déplacé de la technique pure vers la simplicité d’usage pour le client réel.
J’en ai déjà parlé ailleurs et j’en reparlerai encore… tout cela tient en deux lettres : UX.
En deux mots : expérience utilisateur.

.

Même les couches techniques les plus basses (la plomberie, comme décrite par Francesca Musiani) font l’objet de réflexions sur la manière dont elles affectent le social en général et le comportement des utilisateurs en particulier . Ce n’est pas pour rien que le fabricant de processeurs Intel et le fabricant de logiciels Microsoft emploient à eux seuls davantage d’ethnologues que le vénérable CNRS en France.

.

Il n’y a plus de raison aujourd’hui pour qu’une création technique ou un service immatériel fonctionne mal (et quand ça arrive, la plupart du temps la technique n’y est pour rien, ce sont des problèmes d’organisation du collectif de travail).
Les connaissances en ingénierie, en méthodes de gestion de projet et en techniques de fabrication sont connues de tout le monde -dans le monde entier.

.C’est là qu’intervient la compréhension de l’utilisateur et, au sens large, le travail de recueil ethnographique. Tout le monde va se mettre à dire qu’il fait du design, de la recherche qualitative et de la ‘user research’. Le consensus actuel dans la presse spécialisée est déjà acquis à ce genre de pratiques… bref, c’est à la mode.

Mais l’ethnographie faite par des designers et des consultants en marketing est au mieux une série de pratiques qui se ressemblent parce qu’elles portent le même label : Design.
Ce n’est pas de l’ethnologie, au sens où il n’y a pas de réflexion critique, ni sur la méthode employée, ni sur le positionnement d’une enquête dans le champ plus vaste de la recherche internationale… un peu comme un consultant en organisation qui essaye de se faire passer pour un intellectuel crédible en utilisant le bouclier théorique de la théorie des besoins d’Abraham Maslow.
La plupart du temps, l’observation contextuelle des utilisateurs apporte juste assez de données pour aider à formuler des hypothèses, mais pas assez pour se plonger dans la description épaisse d’un thème et pour le comprendre (pensez au thick data de Clifford Geertz).
La dernière monographie que j’ai lu relatait un travail de terrain étalé sur six années, là où une recherche utilisateur commandée par une entreprise se déroule au mieux sur un délai de six semaines.
urlbureau
Dans le domaine de l’UX et de le recherche utilisateur, l’intégrité scientifique des projets n’est pas garantie. Ce n’est même pas une contrainte de départ officielle pour l’équipe sur le terrain.

.

La vague de rachats d’agences de design par des entreprises diverses et variées ne doit pas donc faire illusion : il s’agit d’un processus qui apporte d’abord un avantage concurrentiel (c’est-à-dire financier) parce que c’est utile. Ça marche. La manière dont ces gens travaillent produit des résultats tangibles.

Si vous êtes Accenture, vous savez faire de la plomberie et gérer d’énormes projets de plomberie, c’est même votre cœur de métier. Mais vous n’êtes pas seul sur ce marché. Il y a même pléthore de concurrents qui sont aussi bons que vous. Par contre tous ne savent pas concevoir un produit (ou un service) parfaitement adapté à l’utilisateur final. C’est là qu’intervient le rachat par Accenture de l’agence Fjord : intégrer en natif les compétences à concevoir des produits et des services qui tiennent compte du contexte réel d’usage dès les premières phase des projets.

Bien entendu, comme pour toute opération de fusion de collectifs de travail, il ne suffit pas d’acheter pour parvenir à un fonctionnement satisfaisant de la nouvelle entité… il y aura des efforts à faire sur la conduite du changement . (autre thème de recherche en ethnologie :) )

.

malinowski_ethno_user research_1916
Mais du point de vue de la recherche académique crédible, aller voir sur place comment vivent les vrais gens, dans le vrai monde, n’a rien d’une nouveauté. Malinowski faisait ça en 1916…

Certains acteurs économiques en font aujourd’hui une procédure ‘normale’ parce qu’ils se rendent compte que ça leur apporte (et rapporte) beaucoup. Mieux vaut tard que jamais en somme -et c’est tant mieux pour tout le monde.
Pourtant, c’est bien sur la crédibilité scientifique que l’on pourra trier le bon grain des équipes UX, de l’ivraie des amateurs qui travaillent vite et mal (notamment -horreur !- à grands coups de ‘sondages’). Le recours au design et à la recherche qualitative marche pour faire des bidules pertinents du point de vue des utilisateurs.
Les implications théoriques de cette pertinence ne sont abordées que dans les organisations de premier plan qui font l’effort de prendre du recul et de se soucier de la cohérence scientifique de l’ensemble… ce qui renforce leur pratique métier concernant l’UX.

.

Le mouvement indique donc une direction claire : utiliser le design, l’expérience utilisateur (UX), la conception centrée utilisateur et au sens large l’enquête ethnographique en immersion : ces pratiques et ces métiers qui vous donnent la possibilité de vous différencier dans un domaine qui ne peut pas être imité : l’adéquation entre ce que vous fabriquez et l’utilisateur qui va l’avoir entre les mains. Notez bien que cela concerne les utilisateurs à la fois au sens de l’usager d’un service public (hôpital, réfugiés syriens en demande d’asile, transport public, impôts), du client qui achète un objet ou un service, mais aussi à l’intérieur d’une organisation pour un employé qui utilise un produit ou une application dans le cadre de son activité professionnelle.
.

Vos clients ne sont pas ceux que vous croyez

Ainsi, les entreprises et leurs prestataires de services devraient s’accorder à dire que la personne la plus importante dans un projet n’est pas dans l’équipe.
Il est là, dehors, dans le vrai monde :  la personne la plus importante dans un projet c’est l’utilisateur final, au delà de la chaîne de fabrication. .
C’est une vérité nécessaire à dire et à comprendre :  nous travaillons pour l’utilisateur -pas pour le chef de projet, le Directeur, le député-maire ou le donneur d’ordres quel qu’il soit.

Parfois, en termes relationnels et commerciaux c’est impossible. Le chef de projet ou le responsable MOA a trop besoin de ses attributs de pouvoir et il ne peut tout simplement pas accepter que « son » équipe ou « ses » consultants travaillent sans prendre en compte ce que le chef croit être le comportement du client (et donc les fonctionnalités à mettre en œuvre dans le projet). Parfois aussi, l’entreprise ne peut pas accepter la remise en cause. Parce qu’une dose d’UX dans un projet suppose d’aller vérifier sur le terrain comment se comportent les utilisateurs d’un produit ou d’un service au lieu d’écouter le responsable hiérarchique qui parle au nom et à la place des utilisateurs. Ce rapport de domination là, entre l’organisation et ses clients, est important et fait partie des non-dits…
Les travailleurs de l’UX doivent pouvoir vérifier, constater et documenter les usages réels, sur le terrain, puis en déduire un cahier des charges pertinent pour que l’utilisateur finisse par dire « oh bon dieu, ça c’est un truc bien pensé ! »
Les équipes ne sont pas là pour répondre aux besoins du chef de projet mais à ceux des vrais utilisateurs, dans leur contexte réel d’usage. gds_ux_modernisation-service-public_agile

.

Là-dessus, je suis sincèrement persuadé qu’il est plus simple d’aligner les besoins d’une organisation toute entière sur les besoins des utilisateurs réels (la conduite du changement, encore !). Une bonne illustration serait l’administration britannique, qui s’est elle-même révolutionnée depuis 2012 avec la mise en place du Government Digital Service.

.

Mais parfois il est vrai, certaines entreprises ou services publics ont d’abord en tête leurs propres besoins endogènes et nombrilistes et ensuite -s’il reste du temps et de l’énergie- ils envisagent les questions d’efficacité du point de vue de ceux qui utilisent leurs produits. Par rapport à tout ce que je viens de dire, ce type d’organisation va de plus en plus se voir relégué à l’arrière-ban du paysage social et économique.
Vous devez en connaître, moi-même j’ai un exemple précis en tête au moment où j’écris ces lignes. Je vous invite à les suivre dans les quelques années qui viennent pour observer comment elles parviennent à se reconfigurer autour et au profit de leurs utilisateurs -ou non. Une chose est sûre : ces trainards seront de plus en plus distancés quels que soient leurs efforts techniques pour se remettre au goût du jour. A coups de grands projets technologiques, ils tenteront de regagner du terrain -en pure perte d’argent, d’énergie et de temps.
C’est d’ailleurs bien la preuve qu’ils n’ont toujours pas compris la leçon.
Parce que l’avantage concurrentiel n’est plus dans la technologie, il est dans la compréhension des besoins de l’utilisateur.

.
.

experience-client-utilisateur_UX_user-research . . .

 

Le bouton à 300 millions de dollars 2 février 2015


…un article écrit par Jared Spool en anglais et traduit par Yannick en français.

Dans un bel exemple de modestie et de concision, Jared nous présente une mission de conseil qui apparaît comme exceptionnelle dans ses résultats.
Il apparaît -presque paradoxalement- que le facteur majeur d’amélioration ne réside pas dans la mise en œuvre de méthodes obscures complexes comme la théorie de l’innovation de rupture ou d’outils obscurs  hypersophistiqués comme les logiciels de BI, mais dans la démarche volontariste d’aller observer les utilisateurs d’un produit qui existe déjà.
En deux mots : expérience utilisateur (ou UX, pour les connaisseurs). En deux autres mots : design ethnographique.

S’il est vrai que la mission première des managers est d’éviter de perdre de l’argent, alors le directeur qui a acheté la prestation de service de Jared mérite amplement d’être lui aussi cité en exemple.

(cliquez pour afficher en .pdf) Le bouton à 300 millions de dollars.
.
———————————————————
.
[FR :] Cet article est traduit avec la permission de User Interface Engineering. Pour plus d’articles et d’information, merci de visiter leur site uie.com
[EN :] This article is translated with permission by User Interface Engineering. For more articles and information, please visit http://www.uie.com.
.
Note de l’éditeur : grâce à Marco Dini vous pouvez aussi lire cet article en italien.

[Alors que Luke Wroblewski écrivait son livre renommé Web Form Design: Filling in the Blanks, il me demanda si j’avais en tête un exemple où la modification d’une page web avait provoqué une différence remarquable dans un business.
-« Tu veux dire, comme 300 millions de dollars de revenu supplémentaire ? » demandais-je.
-« Oui, un truc comme ça. » répondit Luke.
J’ai donc écrit cet article qu’il a publié dans son livre.]
.

Comment la modification d’un unique bouton a augmenté le revenu annuel d’un site web de 300M$

C’est difficile d’imaginer un formulaire plus simple : deux champs à remplir, deux boutons et un lien hypertexte.
Pourtant, il s’avérait que ce formulaire empêchait les clients d’acheter les produits d’un site majeur de commerce en ligne, à hauteur de 300.000.000 de dollars américains par an.
Pire encore : les concepteurs du site n’avaient même pas idée du problème.

Le formulaire était vraiment simple. Les champs à remplir étaient l’adresse e-mail et le mot de passe. Les boutons étaient Login et S’enregistrer.
Le lien concernait le Mot de passe oublié. C’était la page de connexion pour ce site web, sous une forme que l’on rencontre partout ailleurs sur l’internet. Comment pouvaient-ils avoir un problème avec ça ?

Ce problème n’était pas tant dans la mise en page du formulaire que dans sa mise en œuvre. En effet, les utilisateurs se retrouvaient sur cette page après avoir fait leurs courses et rempli leur ‘panier’, au moment où ils cliquaient sur Payer. Ils se retrouvaient sur cet écran avant même d’avoir fourni leurs informations de paiement.fidelisation-client-vente-perdue
L’équipe de développement voulait ainsi permettre aux clients de s’enregistrer, afin de pouvoir être reconnus pour de futurs achats. Les clients dont c’était la première visite ne seraient pas gênés par ces informations qu’on leur demandait, puisque cela représentait peu d’efforts et faciliterait leurs futures visites. C’était du gagnant-gagnant, pas vrai ?
.

« Je ne suis pas là pour avoir une relation »

Nous avons mené des tests d’utilisabilité (usability testing) avec des clients potentiels et nous leur avons demandé d’apporter une liste de courses. Puis nous leur avons donné de l’argent pour qu’ils puissent finaliser les achats. Tout ce qu’ils avaient à faire était d’acheter les articles qu’ils avaient listés eux-mêmes.

Mais nous-nous étions trompés au sujet des clients dont c’était la première visite. Ils ne voulaient pas s’enregistrer. Ils pensaient que le formulaire d’enregistrement qu’on leur mettait sous les yeux avant de finaliser l’achat était abusif. L’un de ces clients-tests nous confia « Je ne suis pas ici pour avoir une relation. Je veux seulement acheter des trucs. »

Certains ne se souvenaient pas si c’était leur première visite et étaient frustrés de ne pas être reconnus par le système lorsqu’ils essayaient plusieurs combinaisons d’e-mail et de mot de passe. Nous fûmes même surpris de voir à quel point ils résistaient à l’enregistrement que proposait le site web.

Sans même savoir ce qu’impliquait l’enregistrement, tous les utilisateurs qui cliquaient sur le bouton le faisaient avec désespoir. Beaucoup disaient à voix haute que le vendeur en ligne voulait ces informations personnelles uniquement dans le but d’envoyer ensuite des messages commerciaux dont ils ne voulaient pas.   D’autres imaginaient des objectifs cachés clairement néfastes, en lien avec la violation de la vie privée.
(en réalité, le site ne demandait à l’enregistrement rien de plus que ce qui était strictement nécessaire à l’achat : nom, adresse de livraison et informations de paiement)
.

Pas terrible non plus pour les clients fidèles

Les clients réguliers de ce site marchand n’étaient pas plus satisfaits que les autres. Mis à part ceux qui se souvenaient de leurs identifiants de connexion, la plupart trébuchaient sur le formulaire. Ils ne souvenaient plus de l’adresse mail ou du mot de passe qu’ils avaient utilisé. Se souvenir de l’adresse mail était particulièrement problématique – la plupart d’entre nous en possède plusieurs et certains en ont changé complétement au fil du temps.

Lorsqu’un client ne se souvenait pas de son e-mail ou de son mot de passe, il tentait des combinaisons différentes avec aussi peu de succès. Certains cliquaient alors sur Mot de passe oublié mais cette procédure est efficace seulement si vous-vous souvenez de l’adresse mail que vous avez utilisé la première fois…
(plus tard, nous avons mené une analyse de la base de données du vendeur, pour découvrir que 45% de tous les clients étaient enregistrés plusieurs fois, certains jusqu’à 10 fois. Nous avons aussi analysé combien de personnes demandaient la remise à zéro de leur mot de passe, pour découvrir que ça se produisait jusqu’à 160.000 fois par jour. 75% des visiteurs abandonnaient leur achat après avoir franchi cette étape)

Le formulaire, conçu pour être une aide au shopping, était en réalité une aide pour un nombre restreint de clients. Et même ceux-là n’étaient pas vraiment aidés car ils devaient vérifier et remettre à jour leur adresse de livraison ou leur moyen de paiement.
En réalité, ce formulaire bloquait donc les ventes – beaucoup de ventes.
.

Le correctif à 300.000.000$

Les développeurs résolurent le problème très simplement. Ils enlevèrent le bouton S’enregistrer et le remplacèrent par un bouton Continuer avec ce message :
Vous n’avez pas besoin de créer un compte pour faire vos achats. Cliquez sur Continuer pour procéder au paiement.
Pour rendre vos futurs achats plus simples, vous pouvez créer un compte après votre paiement.

Le résultat fut spectaculaire : le nombre de clients qui payaient s’envola de 45%. Les achats supplémentaires furent de 15 millions de dollars le premier mois. La première année le site engrangea 300.000.000 de dollars de revenu supplémentaires.

Sur mon répondeur, il y a toujours le message du Directeur Général de ce site marchand qui pèse 25 milliards de dollars, la première semaine où ils virent le nombre de ventes après la modification du formulaire. C’est un message on ne peut plus clair : « Spoo ! T’es le meilleur ! »
Pas besoin d’un message compliqué. Tout ce que nous avions fait c’était de changer un unique bouton.

Vous pouvez en apprendre plus sur le blog Brain Sparks.

.

– Jared Spool, 14 janvier 2009.
.
.
.

 

En faveur d’un app store d’entreprise 2 janvier 2015


Voilà maintenant 8 ans que le premier iPhone a imposé un modèle d’utilisation des téléphones mobiles radicalement nouveau.
application-mobile-app-store-entreprise_fonctionnel-metier_widget (2)Le slogan d’Apple « Il y a une appli pour ça » a influencé nos comportements, à la fois pour la manière d’utiliser un outil (le téléphone) et aussi pour la manière d’accéder à l’information (des applications à télécharger).
C’était nouveau à l’époque et ça ne l’est plus tellement aujourd’hui, mais c’était tellement radical que tous les fabricants s’y sont mis : Apple a son app store, mais aussi Android ou Microsoft.
Pour les plus habiles d’entre nous, les standards techniques bien définis et largement diffusés permettent même de développer nos propres applis mobiles, téléchargeables, pour répondre à un besoin précis.

L’influence de ce modèle d’usage a même dépassé le domaine des tablettes et smartphones en donnant aux ordinateurs ‘fixes’ leur collection de widgets (l’équivalent des apps sur les PC).

.

Mais pour aussi efficace qu’il soit, ce modèle d’interaction homme-machine est loin d’avoir passé les frontières de l’entreprise. Vous avez besoin d’une information dans le cadre de votre travail ? …et non, il n’y a pas d’appli pour ça ! D’ailleurs, dans la plupart des entreprises, il n’y a pas d’appli ou de widget à caractère interne. Pas du tout.
Ou alors, lorsque c’est le cas, la qualité de l’expérience utilisateur ‘métier’ est réellement médiocre par rapport à l’UX proposée par les applis (ou widgets) ‘client’. Les deux types d’application, métier et client, étant pourtant réalisés par la même entreprise.

.

KISS !

Les équipes informatiques des entreprises gardent l’habitude de développer des outils internes pour un utilisateur équipé un ordinateur -et ensuite elles allègent le code informatique pour qu’il fonctionne sur smartphone. Pour remettre les choses dans le bon ordre, il faudrait basculer les points de vue et -comme pour le développement d’applis mobiles ‘natives’- lancer le travail de conception et de design d’abord pour satisfaire aux contraintes de l’écran le plus petit. En général cela oblige à simplifier les IHM et à travailler les enchaînements de fonctionnalités KISS_simplepour les rendre strictement utiles et pas davantage.
Il y a aussi un acronyme pour ça : KISS. Keep It Simple, Stupid.   Fais plus simple, crétin !
Petit ou grand écran, c’est précisément cela qu’il faut : de l’utilité du point de vue de l’utilisateur ! 

Pour atteindre une qualité similaire aux applis qui sont à disposition des clients, les entreprises devraient utiliser les mêmes principes de conception pour les applis métier… ça ne semble pas complètement aberrant.

Dans une certaine mesure, cela signifie qu’il faut revoir les prétentions à la baisse. Inutile d’espérer devenir L’Outil majeur dans l’entreprise. Ce genre de mégalomanie aboutit souvent à construire un machin énorme, complexe, coûteux…que personne n’utilise à 10% de ses capacités car il ne répond à aucun besoin opérationnel. Inversement, une appli  ou un widget simple et qui répond vraiment à un besoin métier (oui : parfois un seul besoin) offrira une expérience utilisateur extrêmement positive. Pour le dire autrement, le moment est venu de penser à des outils internes à l’entreprise qui ressemblent plus à Clash Of Clans qu’à des monolithes comme les progiciels intégrés et autres ERP.
La plupart des utilisateurs adopteront un widget ou une appli métier s’il permet de réaliser proprement et rapidement une action dans un micro-moment de leur journée de travail (sur Facebook, cela aboutit à des Likes à la pelle !).

parcours-metier_experience_appli-widget-entreprise_UXLes meilleures applications grand public sont spectaculairement efficaces pour permettre aux utilisateurs de faire une seule chose : MaMétéo, MesCoursdeBourse, MesInfosLocales, MaBanque, LaPositionGPSdeMesEnfants, etc.
L’objectif d’un app store d’entreprise devrait être de fournir des micro-programmes, développés pour apporter, du point de vue des utilisateurs, une solution à un problème métier. Du point de vue des managers : plus de productivité, comme l’explique bien cet article de TechTarget.
Il ne s’agit plus de pouvoir ouvrir des documents, les modifier et les sauvegarder; il s’agit de mettre à disposition des données synchronisées, permettre leur modification et… passer à autre chose.

.

Dans la vraie vie il n’y a pas de DSI

Dans la vraie vie il y a une bibliothèque d’applis et un moteur de recherche pour dénicher celle qui nous convient. De là, un clic sur ‘Installer’ et l’outil est prêt à être utilisé (ou désinstallé) sans aucun mode d’emploi tellement il est bien pensé et intuitif. Ça prend environ 15 secondes.

Inversement, les Directeurs de Système d’Information sont confrontés au problème qui consiste à mettre le bon outil entre les mains des employés qui en ont besoin. Avant d’avoir sur votre ordinateur de travail l’outil dont vous avez besoin, il faut demander une autorisation, attendre une validation puis attendre l’installation (et peut-être la formation idoine). Ça peut prendre 15 jours. Ensuite vous-vous rendrez compte que vous n’avez pas de mot de passe.

La mise en œuvre d’un app store d’entreprise permet de centraliser la gestion (donc le contrôle) des applications métier, par exemple avec différents niveaux d’habilitations et un Single Sign-On. Toutes les applis ou widgets n’ont cependant pas besoin d’être à disposition de tout le monde… même si, personnellement, je suis partisan d’une mise à disposition très élargie, a minima en lecture seule.app-metier_entreprise_widget-pro_company-app-store
A ce titre, le recrutement d’une compétence particulière pourrait être utile pour ordonner la liste des applis / widgets et assurer leur bonne « exposition » : un(e) bibliothécaire. Et oui !
L’autre avantage de ces apps / widgets / outils légers et plutôt simples en termes de contenu est qu’ils  engendrent un effet d’émulation, au sens où les utilisateurs sont rapidement capables de pointer du doigt les défauts d’un outil; tout autant que les développeurs peuvent être incités à améliorer l’existant dans la mesure où ça ne prend pas beaucoup de temps.
Bien souvent on trouvera les uns assis auprès des autres pour limiter le travail de codage au plus juste et se concentrer sur l’essentiel : de quoi a besoin l’utilisateur ?

Sur des problématiques particulières, l’entreprise pourra même organiser un hackaton interne sur quelques heures ou jours, afin d’aboutir non pas à L’Outil Le Plus Parfait… mais afin de donner aux utilisateurs un outil qu’eux-même jugent suffisamment efficace.

.

Permis de conduire, le changement

La mise à disposition d’une bibliothèque d’applis ou de widgets métier n’est cependant pas la garantie de jours meilleurs. Ce n’est pas non plus la garantie d’une large et immédiate adoption par les utilisateurs. La conduite du changement n’est pas aussi facile que ça ! Le piège serait de croire qu’il est possible de tout mettre en code informatique, afin que la technologie améliore l’organisation et la qualité du travail réalisé par les équipes.
En effet, dans ce genre de projet on n’est jamais loin de la pensée magique et des pratiques superstitieuses… or ce n’est pas l’infrastructure qui décide de la courbe d’adoption, c’est l’utilité du point de vue de l’utilisateur (le design ethnographique, encore !).
En d’autres termes l’entreprise doit se concentrer sur la cohérence avec les pratiques sociales réelles, sur les flux d’échanges d’information, sur la conception d’une excellente expérience utilisateur et sur le service rendu.
En bref : faites comme avec vos clients externes, si vos méthodes marchent avec eux, répliquez-les vers vos employés dans leurs préoccupations professionnelles. Sur quel workflow vient se greffer une application métier ? Quel est le parcours employé (en lieu et place du parcours client) ?
…et bien sûr, comme dans tout projet UX : faites des utilisateurs le point de départ, le valideur et le point d’arrivée.

cartographie-process-metier_mapping-business-process_UX

.
.

 

 
%d blogueurs aiment cette page :