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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

Pyramide de Maslow, théorie des besoins (et autres foutaises) 9 août 2010


 

[La traduction anglaise de cet article est dans Maslow's theory, hierarchy of needs (and other nonsenses).]

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la recherche sur les organisations déplaça progressivement son champ d’étude des explications mécanistes vers les explications interactionnistes. L’organisation n’était plus un tout homogène et monolithique mais un ensemble de relations entre des acteurs, qui avaient chacun leurs raisons propres pour être là et prendre des décisions.

Les travaux de recherche s’orientèrent alors, aux alentours de 1940, vers la notion de motivation des personnes au travail. Abraham Maslow prit la question au pied de la lettre et se lança dans une enquête de terrain qui aboutit à la théorie des Besoins, mieux connue sous sa forme graphique de Pyramide de Maslow.
Cela permit de souligner l’importance des avis personnels et des aspirations individuelles. Cela permit également d’inscrire les relations humaines dans une perspective dynamique et non plus statique.

C’est aujourd’hui l’un des modèles de management les plus connus et les plus enseignés dans le monde.

Mais l’importance de cette pyramide dans l’évaluation des comportements est très exagérée car des travaux ultérieurs n’ont pas retrouvé de trace de hiérarchisation des valeurs dans les entretiens menés à l’époque. C’est Maslow lui-même qui a hiérarchisé les besoins et qui les a représentés en séquence verticale.
De plus, le panel des personnes interrogées en 1940 (blancs, de classe moyenne, avant la Seconde Guerre Mondiale, aux États-Unis) ne permet en aucun cas de généraliser cette théorie dans le temps ou l’espace.
On peut également questionner le modèle lui-même qui donne une vision clairement matérialiste de l’être humain à l’image des États-Unis d’avant guerre.
Ainsi, selon cette théorie il ne serait pas possible de croire en Dieu en période de désastre, ou impossible de faire du bon travail avec un salaire peu important. A l’inverse, un excellent salaire ne garantit en rien une forte motivation (je vous laisse trouver des exemples).

Enfin, nos besoins sont ils réellement organisés hiérarchiquement ? L’avoir rend-il acceptable le manque d’être ?
Si c’était le cas les pratiques de management ne seraient jamais sorties du modèle Ford au XIXe siècle : payer plus pour motiver plus.
A partir de 1959 les travaux de Frederick Herzberg seront une torpille pour la théorie des besoins de Maslow. Mais compte tenu de la popularité de Maslow il semble que beaucoup d’enseignants en management se sont arrêtés aux recherches publiées en 1958…
Répétez après moi : la Hiérarchie des Besoins n’est pas un modèle valide.

Alors pourquoi est-elle donc toujours enseignée comme une référence ? Il s’avère que cette théorie est extrêmement simple à enseigner et extrêmement intuitive. Elle est à la portée d’élèves de Terminale. Dans le contexte de la formation continue, en MBA ou en école de commerce vous êtes assuré qu’il n’y aura personne pour vous contredire et pour vous parler -entres autres- de la théorie bifactorielle de Herzberg.

Bref : Maslow est facilement enseigné et facilement appris et c’est tout.
C’est la seule raison pour laquelle on le trouve toujours comme validation scientifique dans les travaux de conduite du changement, en ressources humaines ou en organisation. Les cabinets de consulting, notamment, sont très avides de théories simplistes et intuitives, d’abord parce que les consultants eux-mêmes ont appris Maslow dans les sus-mentionnés MBA ou écoles de commerce, et aussi car cette théorie n’appelle pas à la critique ou à la remise en cause de la structure du pouvoir chez le client (qui les paye pour leurs conseils).
Je m’étonne toujours du niveau d’incompétence qui amène à utiliser Maslow comme un faire-valoir scientifique, alors que précisément depuis 50 ans chez les personnes qui sont simplement informées des avancées théoriques dans leur profession, l’usage de la Pyramide des besoins est un vrai gros signe d’ignorance.

Pour un autre exemple de foutaise managériale pseudo-scientifique, voir mon autre post sur la théorie des deux cerveaux, droit et gauche ou celui sur La loi des tocards.

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16 Responses to “Pyramide de Maslow, théorie des besoins (et autres foutaises)”

  1. Karen dit :

    Du sommet de la pyramide de Bird, des siècles d’analyse critique contemplent d’autre pyramides, qui sont un peu comme celle de Louvre à côté des vraies= vraiment creuse.
    J’ai bien aprécié le voyage immobile offert par ta rhétorique et accessoirement, ses illustrations.
    Tout ça par le plus grand des hasards, qui n’en est sans doute pas un (j’en appelle à la vision birdienne de la réalité terrestre, et ses implacables probabilités).

    • Yannick dit :

      Merci Kreine, Ô lectrice exhaustive !
      Je me disais justement que je pourrais trouver un nouveau nom pour ce blog, avec "pyramide" dedans ;)
      Il faudra aussi qu’on parle du concept de destinée selon Nietzsche, un de ces quatre.

    • Karen dit :

      Destinée, si G. Marchand l’a si bien chantée, je préfère occasionnellement d’autres pensées profondes.
      De celles qui disaient aussi : Ils pensent beaucoup à toi avec leur âme étroite – tu leur es toujours suspect ! Tout ce qui fait beaucoup réfléchir devient suspect.
      Je ne me range que par faux orgueil sous la bannière de l’autre vengeur masqué qui signe son nom d’un Z. qui ne veut pas dire zéro, mais absolu; pour autant, faute de prédisposition congénitale à déployer la meilleure défense qui est l’attaque dans l’attaque, je préfère souvent la tièdeur de mon tonneau, bien plus cosy que la caverne et son obscure lumière, pour mieux y fomenter mes tentatives de happenings dialectiques…Slatter, Diogène,etc…: n’est pas big wawer qui veut, mais libre de trouver la sagesse qu’il y a à prendre dans l’affranchissement.

    • Yannick dit :

      Bah, vivre dans un tonneau c’est bien aussi.
      Il existe une compétition californienne où tous les engins de surf sont autorisés à l’eau *sauf* les planches conventionnelles. Alors un tonneau, oui, pourquoi pas ?
      Question symbolisme on serait dans le domaine de l’illumination presque chimiquement pure, avec la fusion des concepts d’affranchissement, de cynisme Laërcien et de renversement de toutes les valeurs.

      [Note de bas de page :
      pour un exemple vingtième siècle-esque de réincarnation de Diogène, voyez ceci : http://archives.arte.tv/thema/19961105/ftext/dacat1.html
      Comme quoi on peut aimer surfer et être amateur de Arte.]

  2. Franck dit :

    Bonjour Yannick,
    Je suis en école Centrale et l’un de nos cours est très centré sur cette théorie des besoins. Penses-tu que cela est un mauvais enseignement ? Quels sont les auteurs que je pourrais utiliser pour "dépasser" Maslow ?
    Merci.

    • Yannick dit :

      Franck,
      Intéressante question, je ne vous remercie pas de l’avoir posée… ;)
      Le fait est que Maslow et la théorie des besoins font partie de l’histoire des sciences sociales. Ils ont été un moment de la Pensée et un moment important. Maslow a permis de casser le modèle mécaniste, lorsqu’une organisation était vue comme un ensemble de rouages neutres où l’information/la motivation/les règlements allaient du haut vers le bas sans aucune distorsion ni interférence.
      Mais l’histoire des sciences sociales ne s’est pas arrêtée à Abraham Maslow. C’est un problème si votre enseignant *lui* s’est arrêté là…
      En même temps, il y a suffisamment d’ouvrages en accès libre pour vous permettre de vous construire votre propre avis, indépendamment -voire contre- la conviction qui domine en salle de cours.
      Posez la question de façon constructive : pourquoi l’argumentaire tourne autour de Maslow alors que Frederick Herzberg a démontré dès 1959 que les causes de satisfaction ne sont pas celles qui génèrent l’insatisfaction ?
      Sans parler de tous les théoriciens qui ont suivi et qui se sont allégrement passés de Maslow à leur tour.
      Donc 1) ne vous arrêtez pas au discours dominant d’un enseignant. Le but premier de l’Université est de fabriquer des citoyens qui savent penser seuls, à haut niveau.
      2) construisez votre pensée à vous. J’accepte n’importe quelle remarque de mes étudiant(e)s, mais je veux des argumentaires solides, même si les arguments ne viennent pas de moi !
      Enfin 3) ne courez pas après la reconnaissance de votre maître. Vous avez le droit de ne pas être d’accord (sans pour autant basculer dans le conflit).
      Ce qui veut dire que 4) vous accédez à l’autonomie intellectuelle et c’est bien l’objectif. Donc il vous doit du respect.
      Il vous doit du respect mais 5) ça vous coûtera peut-être quelques points aux partiels s’il est réellement borné/jaloux/intellectuellement dépassé.

  3. Hi there

    Great share, thanks for your time

  4. Pikkendorff dit :

    MERCI. j’ajouterai que, sans les excuser les moins du monde, les Cabinets de Consulting sont avides de théories simplistes car leur Clients (DRH, DSI et consorts) les demandent.
    "Les cabinets de consulting, notamment, sont très avides de théories simplistes et intuitives qui n’appellent pas à la critique ou à la remise en cause."

  5. DupKelpusesIa dit :

    Juste faire mon ruban bleu en aviser à yannickprimel.wordpress.com , qui semble être un forum merveilleux!

  6. [...] La Pyramide de Maslow (et autres foutaises)   (un classique aussi -mais là vous pouvez me citer) [...]

  7. [...] to the english reader : this is the translation of the french Pyramide de Maslow, théorie des besoins (et autres foutaises), published in August 2010. [...]

  8. [...] Blog qui parle de Maslow [...]

  9. enectoux dit :

    Post très divertissant et qui résonne très facilement pour nous français, tes prompt à la critique. Le but est atteind, néanmoins, je le termine un peu sur ma faim, car après cette belle anti-thèse, où est la synthèse? (Je vous épargnerai la thèse, car même pour un néophyte, elle est évidente, il suffit d’avoir ou non suivi 1 h de cours de management :) )

    • Yannick dit :

      Emeric,
      …la synthèse réside dans l’affirmation que la théorie de Maslow est, euh, comment dire… obsolète.
      Ceci dit, j’ai un doute : quelle est la thèse évidente dont vous parlez ?


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