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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

Une longue histoire du courage 22 juillet 2021


Q : Vous qui travaillez dans les sciences humaines, comment pouvez-vous encore voir le côté positif de… des gens, des sociétés ? Quand je lis les horreurs de l’Histoire et que je comprends qu’il s’agissait de personnes comme nous, bourreaux et victimes, je prends peur que l’esclavage ou les exterminations puissent un jour devenir à nouveau une normalité.

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R : Je peux parfaitement comprendre ce sentiment qui prend aux tripes, oui, très clairement. Il y a eu des évènements atroces au fil de l’histoire humaine. La guerre, la torture, la cruauté. Hommes femmes, enfants… tout, il y a tout eu.
La pire chose que vous puissiez imaginer a sûrement déjà eu lieu même si personne n’est plus là pour le raconter -et se produira encore. Quelque part, à une époque quelconque.

Lorsqu’un trait culturel émerge qui favorise et valorise la violence il s’est toujours trouvé et il se trouvera toujours des personnes pour y souscrire et y adhérer, parce que c’est ce que fait l’être humain : il adopte les valeurs qui sont disponibles, il légitimise n’importe quoi qui permet de faire partie d’une société au sens large. Même le pire, même les valeurs qui justifient le rétablissement de l’esclavage ou d’exterminer les crétins de « l’autre camp ».

Et tous ces évènements horribles le sont encore davantage quand on arrête d’y penser comme des faits historiques anonymes mais qu’on les raconte comme des histoires vécues, à l’échelle individuelle, où la souffrance d’une personne résume toutes les souffrances, multipliée par le nombre de toutes les autres victimes.

Mais il s’est toujours trouvé et il se trouvera toujours des personnes qui rejetteront leur sécurité personnelle pour porter assistance, éventuellement en déplaisant à des gens puissants, ou méchants, ou les deux. Pour chaque tragédie humaine (humaine, trop humaine !), il y a des histoires qui racontent le courage et la bravoure, la tendresse et la ténacité face à une issue qu’on sait éventuellement jouée d’avance. Pour chaque acte de cruauté il y a un acte de gentillesse; pour chaque trahison il y a une alliance. Et la complexité de l’âme humaine étant ce qu’elle est, les opposés peuvent provenir de la même personne.
L’idée de sécurité recouvre diverses formes : physique, financière, familiale, professionnelle, statutaire, etc. mais pour chacune de ces facettes il s’agit potentiellement de la mettre en péril pour le bénéfice de quelqu’un d’autre.
Peut-être descendra-t’elle dans la rue parce qu’elle a entendu crier au secours; peut-être qu’il transmettra une clé USB qui permet d’identifier un crime; peut-être qu’ils hausseront la voix en réunion pour dire non lorsque tout le monde dit oui.
C’est du conditionnel parce que ce n’est jamais une certitude. C’est aussi sur cela que comptent les gens méchants, ou puissants, ou les deux : que personne ne fera rien. Et l’Histoire montre que c’est parfois efficace… mais jamais très longtemps.

Il y a une infinité d’histoires inconnues où des personnes font le choix d’aider autrui parce qu’ils se soucient davantage des gens autour d’eux que de leur propre situation. Ce ne sont pas celles dont on entend le plus souvent parler, cela ne signifie pas qu’elles n’existent pas.

Et il n’y a rien de plus puissant que l’idée qu’il existe des gens capables de sacrifice pour en aider ou en sauver d’autres sans rien demander en retour. C’est aussi comme ça que nous vivons. C’est même surtout ça.
Car à bien y réfléchir, si homo sapiens a survécu aussi longtemps c’est sans aucun doute parce que les histoires de courage sont vraiment beaucoup, beaucoup plus nombreuses que celles qui racontent le désespoir.

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Stories of courage and solidarity are much, much more numerous than those of despair.

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IA et deep learning (2): comment les datasets vous biaisent 14 avril 2021

Filed under: Ethnologie,IA,organisation,Société,technologie — Yannick @ 11:11

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Dans l’article précédent j’évoquais les jeux de données (datasets) qui servent à l’apprentissage profond des algorithmes (deep learning) et le fait que cette étape est le point de départ qui permet l’existence des intelligences artificielles. Cette phase d’étiquetage est trop souvent considérée comme de peu de valeur ajoutée. Elle nécessite une main-d’œuvre pléthorique et elle est mal rémunérée, puisqu’après tout il ne s’agit que d’associer des mots à des « choses », n’est-ce pas ?

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Grave erreur, aux conséquences qui peuvent être sont dévastatrices. Car c’est un préjugé dans le préjugé : croire que les technologies sont socialement neutres, alors qu’elles sont une construction culturelle.  Si vous êtes un décideur politique, relisez cette phrase plusieurs fois. 

La création du jeu de données initial est un phénomène culturel qui a un impact direct sur la confiance qu’on peut accorder aux produits de cette industrie et à toute décision prise par une IA.

Pour ceux qui m’ont déjà entendu le dire, je le redis : l’intelligence de l’artificiel vient de l’intelligence de ses concepteurs
-et pour l’IA, ça commence avec les jeux de données.
(Si vous ne m’aviez jamais entendu le dire, ce n’est pas grave, je le redirai :) )

Au moment de l’étiquetage, ce sont les représentations mentales de milliers de travailleurs anonymes du net qui sont projetées dans la base de données qui servira ensuite de référence pour qu’un algorithme s’y entraîne à interpréter une réalité.

En plus des erreurs factuelles, il y a des idées reçues, des croyances, des approximations et des préjugés de toutes sortes qui sont donc embarqués dans ce qui va servir à “éduquer” les algorithmes, qui ne sauront rien faire d’autre ensuite que reproduire les préjugés qui leur auront été inculqués. Il y a bien entendu du contrôle qualité de la part des fabricants des jeux de données mais essentiellement en ayant recours à une vérification croisée, par les participants eux-mêmes.
Si l’image d’une antilope est étiquetée comme étant une pie, soit c’est une erreur factuelle qui peut être détectée et corrigée (ce qui reste à prouver), soit ce sont les participants qui croient majoritairement et de bonne foi qu’une antilope est une pie, auquel cas ce ne sera même pas considéré comme une anomalie puisque dans leurs représentations culturelles c’est une vérité. 

…ou, confondant corrélation et causalité, ils croient majoritairement que si une main noire tient quelque chose, c’est nécessairement une arme (photo).

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La question se pose de savoir quelle est la variété des participants humains à une campagne d’étiquetage ? Comment est constitué cet échantillon là ? Est-ce qu’il y a une campagne de recrutement pensée avec soin, ou est-ce qu’on prend les premiers volontaires dont on sait que dans le milieu des technologies ce sera essentiellement des hommes à la peau blanche appartenant à la classe moyenne ?

Mais il serait aussi trop facile de rejeter toute la faute sur la foule qui est sollicitée en crowdsourcing : la question se pose également de savoir quel type de données ont été soumises à l’étiquetage. Quelle est la validité des données, dans le jeu de données lui-même ?

Le jeu de données MNIST qui regroupe 70000 chiffres manuscrits de 0 à 9 a été constitué en recueillant les papiers d’employés du Bureau du Recensement américain. Un algorithme qui s’entraîne sur cet échantillon saura plutôt bien reconnaître l’écriture d’une certaine tranche de population : adultes, nord-américains, employés de bureau. Donnez au même algorithme des chiffres écrits à la main par des enfants, ou par des personnes peu scolarisées, ou par des européens qui mettent une barre au chiffre 7 et le taux d’erreur va exploser. Dans un autre contexte, mais pour la même raison d’échantillon trop homogène, lors des premiers tests de voitures autonomes configurées en Europe, les IA n’ont pas su identifier les kangourous qui traversaient les routes australiennes puisque le jeu de données pensé et conçu en Europe avait peu de raison d’inclure les marsupiaux. Les datasets asiatiques sont connus pour mal reconnaître les visages non-asiatiques, toujours pour la même raison.

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Technologies are not « socially neutral » and even less with AI : its victims are usualy the groups already vulnerable in society at large and very especially the black women.

Les exemples sont abondants et très bien documentés dans tous les domaines : c’est d’abord le manque de variété dans les datasets de l’intelligence artificielle qui génère des conséquences nocives, dont les victimes sont régulièrement les populations déjà vulnérables dans le paysage social.

Si votre jeu de données contient essentiellement des images de visages de personnes à la peau blanche, pas étonnant que les IA qui s’entraîneront dessus ne sauront pas identifier les visages de vraies personnes qui n’ont pas cette couleur de peau. Les femmes noires sont particulièrement (mais pas exclusivement) victimes de ce travers (et, non, ce n’est pas qu’une question d’éclairage ambiant).

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Cette ostracisation récurrente n’implique pas que les datasets ou les algorithmes sont volontairement configurés pour être racistes, ou anti-pauvres, ou anti-kangourou, ou anti-ce-que-vous-voulez. Mais les conséquences entretiennent et amplifient les disparités existantes, y compris dans leurs inégalités, injustices ou même tout simplement leurs absurdités. 

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Pour ceux qui ont recours aux IA c’est un point d’attention qui doit être vraiment, vraiment pris au sérieux : il est de votre devoir de demander aux vendeurs de ces logiciels quelles preuves ils ont que leur machin n’a pas de conséquences perverses. Quel genre de tests de recevabilité éthique sont mis en œuvre ? Où sont les résultats ? Les créateurs de datasets devraient être dans l’obligation de prouver une variété suffisante de leur jeu de données ainsi que dans le recrutement des humain(e)s qui ont procédé à l’étiquetage et, légalement, je ne suis pas loin de penser qu’un jeu de données utilisé pour le deep learning devrait être dans le domaine public, ouvert et sûrement pas protégé par un quelconque et opaque secret industriel ou licence « propriétaire » ou brevet de propriété intellectuelle.

Les jeux de données du deep learning doivent faire partie de l’open data. Tous. Y compris pour le secteur de la Défense, maintien de l’ordre ou antiterrorisme, d’autant que cette technologie pour notre malheur à tous est de plus en plus comprise comme un élément de l’infrastructure de surveillance globale, sinon de répression, c’est donc l’ensemble de la population qui est susceptible d’en être victime.

Et une technologie de surveillance qui fait des erreurs, c’est le règne de l’arbitraire, où tous les décideurs se cacheront derrière la complexité technologique pour ne pas être tenus responsables.
A ce stade, je me retiens d’aborder le sujet des smart cities

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Ainsi donc, avant même la phase d’étiquetage, les « choses » qui sont mises dans les jeux de données s’avèrent être aussi la résultante de choix, de jugements de valeurs, de positionnements en termes de vie collective, avec ses propres biais et idées reçues. 

Si votre IA voit une image d’antilope et l’appelle une pie, c’est presque comique (cf. mon article précédent : ici). Sauf si le logiciel est déployé dans un parc naturel en vue d’empêcher le braconnage. Et comment le logiciel appelle-t’il une image de pie ? Et l’étiquette « antilope » est apposée sur l’image de quoi ?
Et si une IA pour véhicule autonome n’a pas assez appris à reconnaître l’image d’une poussette, comment pourra-t’elle déclencher un freinage d’urgence lorsqu’il y en aura une devant elle dans la rue ? Elle ne la verra même pas et la traversera sans ralentir.

Il est trop simple d’affirmer qu’on peut « corriger l’erreur » car vous corrigerez cette erreur-là, ponctuellement, mais pas toutes les fois suivantes puisque l’algorithme a appris à faire cela. Il ne sait pas faire autre chose et il reproduira l’erreur qui, de son point de vue de machine, n’en est pas une.
(une machine, rappelons-le, c’est con comme un balai)
Et bien sûr, en attendant, « cette erreur-là » aura été commise :
-une poussette a été percutée,
-une main noire portant un téléphone portable a déclenché une intervention de police pour un « individu armé »,
-vous êtes sous surveillance de la DGSI parce qu’une caméra-micro dans la rue vous a enregistré en train de mentionner « demain » « pose » « bombe », alors que la phrase complète était « demain je pose mon nouveau parquet, ça va être de la bombe ». 

Nous ne sommes pas censés attendre que ce genre d’erreur soit commis : nous voulons, nous avons besoin de certitudes préalables.

Quelles sont les probabilités que, dans un avenir pas trop lointain, un pays, une administration, une grande entreprise de la tech se mette à réfléchir sérieusement aux conséquences non-intentionnelles des IA, avant de les balancer dans les pattes de centaines de millions de gens qui n’ont rien demandé à personne ?

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Au début de l’année 2021, une étude est venue renforcer le doute quant à la fiabilité du deep learning : Curtis G. Northcutt, Anish Athalye, Jonas Mueller : Pervasive Label Errors in Test Sets Destabilize Machine Learning Benchmarks. 2021
En analysant les dix principaux datasets mondiaux (dont ImageNet), les chercheurs ont identifié un taux d’erreur de 6% en moyenne dans l’étiquetage.

Et ça les copains, c’est 6% d’anomalies absolument critiques, parce que tous les programmes d’IA apprennent à partir de ces jeux de données qui ont en moyenne 6% d’erreurs. Ces erreurs se propagent donc dans les logiciels partout dans le monde en reproduisant les mêmes conséquences déplaisantes. C’est encore plus vrai dans les systèmes dits « prédictifs » qui servent par exemple à évaluer sur la base de critères (biaisés) les probabilités (fantasmées) de futur comportement criminel d’une personne. La justice à ce stade devient une injustice algorithmique institutionalisée et c’est une démonstration d’ignorance de la part de tous ceux qui ont validé le fait que l’idée avait l’air bonne.
Dans ce cas le drame est triple : il y a des innocents en prison, des malfaisants en liberté et des naïfs pour croire que si c’est une machine qui l’a dit c’est que c’est forcément objectif.

Il y a là une abondance d’arguments qui relèvent de la superstition technologique : croire que la décision automatisée est exempte de biais, de défaut ou d’erreur, alors qu’elle a été créée par des gens, nécessairement faillibles. Parce que non, il n’y a pas une étape secrète dans le code informatique qui supprime toutes les « erreurs » faites par les humains et rétablit miraculeusement la justice. Il n’y a pas d’algorithme de ce qui est « juste ».

Et ces logiciels d’automatisation des décisions servent à vous évaluer pour vous accorder (ou pas) un crédit immobilier, un emploi ou un licenciement, un examen universitaire, le droit à des allocations familiales ou a un contrôle fiscal…

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The failures of any « predictive » software would be laughable, if it was not for their dramatic impact on real lives.
That is algorithmic injustice. On what kind of biased dataset was this AI trained ?
Beforehand, what kind of proof of viability could / should publish the editors of AI software ?

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Et on peut aussi parler de la « reconnaissance des émotions » qui est une gigantesque arnaque intellectuelle, en plus d’avoir des conséquences humaines dignes d’un accident industriel. Répétez après moi : la reconnaissance des émotions est une fumisterie, une tromperie, ça ne fonctionne pas, ça ne peut pas fonctionner, c’est une impossibilité anthropologique. Si vous êtes un décideur politique, relisez cette phrase plusieurs fois. 

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Consciente de cet empilement de défauts qui commence à devenir très gênant aux entournures, en avril 2021 l’entreprise Facebook a publié un jeu de données visant à établir un standard dans la variété qu’on est en droit d’attendre pour éduquer des IA de reconnaissance faciale. Ce dataset en libre accès est appelé Casual conversations et il est remarquable parce que ses concepteurs ont bien compris que c’était un élément clé dans le process de fabrication de l’intelligence artificielle. Il a donc été bien fait, preuve que c’est tout à fait possible. Comment votre IA se comporte si elle tourne sur cet échantillon ?

Spéciale dédicace à Yann Le Cun.

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Ainsi, comme toute technologie, l’IA est ambivalente et les conséquences de son déploiement seront hétérogènes. Son potentiel est certes époustouflant… mais on évalue une technologie d’abord sur la réalité de sa mise en œuvre, de la manière dont elle est fabriquée jusqu’à la manière dont elle est utilisée… et sur ces deux points force est d’admettre qu’on peut mieux faire.
(sauf pour la reconnaissance des émotions… laissez tomber. N’insistez pas, je vous assure…)


Le gentil robot inoffensif qui sert de compagnon aux personnes âgées en reconnaissant leur visage, leurs gestes et en leur faisant la conversation est mu par du code informatique qui pourra resservir dans un drone-chien d’attaque qui vous cassera les deux jambes lors d’une prochaine manifestation sur la voie publique. A moins que le gentil robot ait fait trébucher la personne âgée dans l’escalier en voulant lui faire un câlin, parce que c’est ce comportement qu’il aura appris dans un dataset animalier.
Techniquement il est donc possible de rendre ces outils plus performants.

Socialement, la question reste posée de l’utilisation qui en sera faite. Veut-on en faire des machines qui atténuent et éventuellement corrigent les discriminations et les injustices, ou choisit-on de laisser faire et donc d’amplifier les discriminations et les injustices ? Car en matière de conception informatique -de design– il n’y a pas de demi-mesure. Soit c’est excellent, soit c’est un piège profond. Les doctrines d’emploi de ce genre de logiciels seront directement issues de choix politiques, qui s’élaborent dans le débat citoyen, dans nos assemblées nationales ou instances internationales. Un acte de construction sociale, là encore.
C’est toujours de cela dont je parle quand je répète (encore) que l’intelligence de l’artificiel vient de l’intelligence de ses concepteurs.

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Du début à la fin, de la sélection de la data qui entre dans un dataset, en passant par les preuves de fiabilité de l’étiquetage jusqu’aux choix (ou non choix) politiques qui régulent son usage, l’intelligence artificielle est une construction sociale. 

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The "intelligence" of the "arificial" comes from the intelligence of its designers.
From beginning to end, from the choice of data in the datasets, to the labeling of this data, up to the political choices made (or not made) to regulate its use : Artificial Intelligence is a human, social construct.

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IA et deep learning (1): la constitution des datasets 12 avril 2021


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Tout a commencé en 2012 lors d’une compétition informatique, lorsque la méthode de l’apprentissage profond (deep learning) a prouvé qu’elle était meilleure pour identifier visuellement des objets que toutes les méthodes concurrentes. C’est ce qui a permis d’ouvrir de vastes possibilités dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA).
Il était désormais possible de trouver non seulement des solutions au problème technique de la reconnaissance d’image (machine vision) mais surtout il était possible de dupliquer la méthode au-delà des seules images. Le deep learning s’est imposé comme une méthodologie standard qui permet aussi d’identifier les sons, le langage manuscrit, etc.

Pour faire court, le deep learning consiste d’abord à coller des étiquettes de texte sur des images, afin de construire de gigantesques jeux de données (datasets) de référence. On est dans un ordre de grandeur au moins mille fois plus grand que votre gigantesque fichier Excel de 1 giga octet, bienvenue dans le Big Data. Dans un second temps, ces jeux de données sont utilisés comme échantillon pour permettre à des algorithmes d’apprendre seuls à répéter la même tâche jusqu’à être capables de répéter cette tâche en dehors du jeu de données de référence qui a servi à les « éduquer ». 

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La première étape est donc de disposer d’un référentiel de mots bien organisé et ce n’est déjà pas une mince affaire.

La référence du secteur s’appelle WordNet , une base lexicale qui fait autorité depuis les années 1980 (on en avait besoin avant l’ère de l’ordinateur !) et qui compte à ce jour plus de 155000 mots organisés dans une arborescence logique de 175000 sous-ensembles et 200000 paires, du type : carnivore > canidé > chien >  toutou

Ne vous laissez pas avoir par la simplicité de cet exemple… WordNet est géré par l’université de Princeton et si vous voulez ne serait-ce que commencer à comprendre le sujet il est necessaire de s’attaquer à : Fellbaum, Christiane : WordNet and wordnets. In : Brown, Keith et al. : Encyclopedia of Language and Linguistics. 2005

 

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La deuxième étape consiste à disposer d’une banque d’images. L’une des plus vastes est ImageNet   : 14 millions d’images reroupées en 21000 sous-ensembles logiques. On notera que l’arborescence d’ImageNet réplique celle de WordNet afin de permettre une forte coherence entre les deux, jusqu’à pouvoir les faire fonctionner comme un unique ensemble. Car les images seules ne servent à rien. Ce qui fait la valeur d’ImageNet c’est l’association d’images à des mots du lexique WordNet.

Les plus curieux pourront lire avec intérêt : L. Fei-Fei and J. Deng. ImageNet: Where have we been? Where are we going?, CVPR Beyond ImageNet Large Scale Visual Recognition Challenge workshop, 2017

Il est ainsi possible d’avoir des milliers d’images de petite cuillère, annotées “petite cuillère” afin qu’un algorithme soit capable de reconnaître qu’il y a ou qu’il n’y a pas une petite cuillère le plus souvent possible : seule, au milieu d’autres couverts de table, en pleine lumière, dans la pénombre, tordue, partielle, en train d’être utilisée (en mouvement), photographiée, dessinée, schématisée, en ombre, peinte, peinte en noir, peinte en blanc, brillante, sale, absente, etc.

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The process of buiding the datasets requires a huge human workforce in order to link images and names, so that cats are identified properly as cats in multiple conditions. Once this phase is done, manually, over Peta-bytes of data, the dataset will be put in use to train algorithms so that Artificial Intelligence softwares perform as expected beyond the range of their initial « educational » dataset.

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Le processus d’étiquetage est fait en recourant au crowdsourcing : une force de travail humaine de centaines de milliers de volontaires anonymes qui, la plupart du temps, sont inscrits auprès du plus gros acteur dans ce domaine, le Mechanical Turk de l’entreprise Amazon. C’est ouvert à tous, très bien organisé, vous pouvez y participer et vous serez rémunéré pour le faire. Pas beaucoup.

(Une autre manière de mettre au boulot l’humanité est de recourir à l’outil Captcha, qui vous demande d’identifier par exemple des feux de signalisation sur des images, pour s’assurer “que vous n’êtes pas un robot”. Vous l’avez sûrement déjà fait, sans que personne vous dise que vous étiez mis à contribution avec des milliers d’autres personnes pour alimenter un jeu de données d’IA visuelle.)

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Bien entendu, l’explication qui précède s’applique aux images mais aussi à tout le reste. Les sons, les compositions chimiques, le développement des cellules cancéreuses, les formules de calcul, les gestes de la main, le langage naturel parlé ou écrit, le mouvement des corps célestes ou tout autre domaine qui vous motive dans la vie (le jeu de données MNIST par exemple recense 70000 chiffres manuscrits de 0 à 9).

A partir du moment où vous avez sous la main un (très) grand échantillon sur n’importe quoi, le deep learning peut servir à en automatiser la reconnaissance, d’abord en faisant appel à une armée de contributeurs humains pour associer manuellement à cet échantillon de “choses” des mots permettant de les identifier, puis en faisant travailler un algorithme sur ce jeu de données.

Si votre entreprise ou votre administration fabrique de l’IA il est plus que probable que vous éduquez vos algorithmes en les faisant travailler sur des datasets fabriqués par d’autres, que vous avez achetés ou réutilisés en libre accès, libre de droits comme ImageNet par exemple. Tous sujets confondus, il existe quelques centaines de jeux de données d’importance variable qui servent à l’éducation de 90% des algorithmes d’intelligence artificielle dans le monde.

Et dans tous les cas, retenez bien l’ordre dans lequel ça se passe : d’abord l’étiquetage par des humains pour créer le jeu de données, ensuite l’apprentissage algorithmique en utilisant ledit jeu de données.

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La méthode du deep learning implique donc ce prérequis tacite : il est absolument nécessaire que l’échantillon de départ soit correctement étiqueté, parce que bien sûr en tant qu’utilisateur de logiciel d’intelligence artificielle, vous ne voulez certes pas que votre produit reconnaisse une pie là où il y a une antilope (photo).

Datasets are the backbone of the whole AI industry
Their integrity is critical for the consequences of AI-led decisions.

 

Toute la complexité consiste ensuite à bien coder l’algorithme, afin qu’il puisse d’une part faire le moins d’erreur possible sur le jeu de données de référence mais aussi qu’il parvienne à extrapoler. Il doit être capable de reconnaître une petite cuillère en bois en suspension dans une station spatiale même s’il n’a jamais vu cette image auparavant.

C’est bien l’objectif d’une IA : qu’elle soit capable de se débrouiller seule dans la vraie vie.

…mais avant de passer à cette étape de mise en œuvre, je m’en vais rester un moment sur la notion de dataset pour souligner, en appuyant très fort, à quel point l’intégrité de ces jeux de données est absolument critique pour préparer tout le reste. La colonne vertébrale de l’IA ce n’est pas l’algorithme, c’est le jeu de données qui a servi à l’éduquer.

Le sujet avait déjà été abordé en 2016 par Alexander Wissner-Gross dans son article Les datasets davantage que les algorithmes. Mais il semble qu’il n’y avait pas beaucoup d’oreilles pour l’entendre.

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La plupart du temps en effet les mises en œuvre pratiques d’une IA présentent l’étape finale et abordent la viabilité de l’algorithme.

Si l’IA fait une erreur à ce stade, les ingénieurs et les vendeurs de ces logiciels (et les politiciens) vous diront qu’il s’agit d’un problème d’algorithme qui nécessite encore un réglage, ou qu’il faut mieux analyser les données captées par l’IA afin de comprendre où elle s’est trompée afin de pouvoir rapidement corriger un problème. Mais vous aurez beau mettre au travail vos meilleurs mathématiciens et data scientists, il est bien possible qu’il n’arrivent jamais à trouver des solutions au problème parce qu’il ne descendront pas la chaîne de causalité jusqu’à son étape fondamentale, celle où le jeu de données est créé : la phase d’étiquetage, qui a servi de base à la configuration de l’algorithme.

Et bien sûr les fabricants d’IA sont à la recherche de leur pierre de Rosette, ils aimeraient que cela aille plus vite et donc tentent d’accélérer le rythme en retenant un unique dataset (le plus gros fait l’affaire) pour être plus rapidement sur le marché, le plus gros marché possible. Mais à force d’entraîner les algorithmes sur des datasets toujours plus vastes, les intelligences artificielles ne sont-elles pas condamnées à faire de plus en plus d’erreurs ?
C’est une question qui chatouille toute l’industrie du secteur, surtout si on y ajoute l’impact environnemental lié à la consommation d’énergie. …à tel point que Google a licencié les chercheuses de stature internationale qui peuplaient son équipe « IA et éthique » pour avoir publiquement soulevé le problème dans un article au sujet des IA en langage naturel (les dangers des perroquets stochastiques 🦜).

Spéciale dédicace à Margaret Mitchell et Timnit Gebru.

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Quel espoir de “bon apprentissage” pouvez-vous avoir, si votre référentiel indique qu’une antilope est une pie ? Votre algorithme ne fonctionnera jamais correctement ou plutôt il affirmera toujours qu’une antilope est une pie, dès qu’il verra une nouvelle antilope.

Les datasets sont perçus comme un truc simple, qui va de soi, sous-estimés dans les catastrophes qu’ils peuvent déclencher dans la vraie vie lorsque les IA prendront des décisions basée sur ce qu’elles y ont appris. Quel résultat obtiendrez-vous si, par défaut, les visages féminins ne reçoivent que des propositions d’emploi d’“infirmière” alors que les visages masculins peuvent postuler pour devenir “médecins” ? Et quel espoir de correction du jeu de données pouvez-vous avoir s’il comporte 200000 éléments et a déjà été traité en phase d’étiquetage par 10000 personnes ? Vous prétendriez pouvoir reprendre un par un chaque élément pour le re-valider ? Surtout qu’en tant que fabricant d’IA vous allez dire que ce n’est pas votre boulot, ce n’est pas votre jeu de données, ce n’est pas votre responsabilité juridique. Il a été conçu par quelqu’un d’autre…

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Avant que l’IA puisse être généralisée comme technologie courante dans le monde qui nous entoure, il faudra qu’on parvienne à un consensus sur le fait que leurs jeux de données en sont le facteur limitant et que cette limite est liée à la culture, aux contextes sociaux.
Vous n’avez pas besoin de davantage de spécialistes techniques, vous avez besoin de faire travailler ces ingénieurs avec des spécialistes en sciences sociales :
des gens qui ne sont pas impressionnés par la sophistication technologique et qui demandent, encore et encore, quels sont les impacts collectifs, sociaux, humains ?

Là réside le cœur d’un problème que ne savent résoudre ni les directeurs, ni les ingénieurs, ni les crowdsourceurs, ni les docteurs en génie logiciel : le social.
La constitution des jeux de données est un phénomène social, les « données » elles-mêmes sont une construction sociale. Pour le domaine de l’IA qui s’affirme essentiellement « technologique » et donc « objectif », c’est le loup qui entre dans la bergerie… et vous devez cesser de considérer les jeux de données comme des trucs sans valeur ajoutée et socialement neutres, sans quoi le loup va vous manger tout cru.

Je parle des dégâts dans la suite de cet article.

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The wolf of social beliefs among the innocence of AI datasets… because DATASETS ARE A SOCIAL CONSTRUCT.
Largely overlooked, the datasets, not algorithms, are a key actor of AI (in-)efficiency.
Take them seriously, please, otherwise the wolf will eat you alive.

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Discussion de salon (2). Un ethnologue ça fait quoi ? 18 février 2021


-« Et vous faites quoi dans vos projets ? » demandais-je à mon interlocuteur.
-« Boh, un peu de tout. Neuromarketing, des sondages, beaucoup de design web et des focus groups. C’est génial ça les focus groups, vous ne trouvez pas ? »
-« J’ai plutôt un faible pour l’étude de terrain, genre dans la vraie vie. »
-« Ah ben oui, vous vous faites de l’ethno. Moi aussi je fais des sciences humaines, hein. Je bosse dans le market. On fait souvent de l’ethno, mais on adapte à nos besoins. La méthode est un peu lourdingue des fois. »

Si j’avais eu des bras détachables, ils seraient tombés tout seuls.

-« D’ailleurs je me demandais, les ethnologues s’y prennent comment pour aller voir les gens ? »
Pied sur le frein : « Oh ben ce n’est pas très compliqué, d’abord on se documente, ensuite on va voir… »
-« Hmmm. Moi je préfère faire venir les gens dans notre Lab’, on est plus à l’aise. »
Appel de phares : « Vous ratez le contexte du coup, hein. »

…à ce stade, j’aurais préféré être ailleurs.
Les sciences sociales il est vrai sont encore trop peu présentes sous la forme de métiers et restent donc méconnues dans leur profondeur, mais ce n’est pas une raison suffisante pour laisser des vandales leur marcher dessus.

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On peut sûrement se féliciter que de nouvelles alliances émergent et permettent d’améliorer la coopération entre les humains et leurs artefacts.
Mais bien sûr les sciences sociales ne servent pas qu’à cela et, du reste, elles n’ont même pas été créées pour cela. Ce qu’elles produisent à coup sûr par contre c’est un sens aigu de l’observation, un renforcement de l’esprit critique et une allergie sévère au manque de nuance ou aux généralisations abusives.
C’est leur premier intérêt éducatif et c’est pour cela que les dictatures annulent leurs budgets et mettent leurs spécialistes en prison.

Restez humble, vous maniez des outils à double tranchant.

Dans le cadre très policé d’une entreprise ou d’un service public, bien entendu, vous pouvez les utiliser… mais ne faites pas comme si vous étiez à l’abri des critères qui permettent de confirmer que votre manière de faire des sciences sociales est valide, ou pas.

Ainsi, par exemple :

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Vous ne faites pas de l’ethnologie si…

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1 > vous écoutez des discours sans observer les pratiques. Demander aux participants de faire état de leur propre comportement dans une discussion ou un journal de bord relève de l’enquête qualitative sans ethno. S’ils savent nommer ce que vous êtes venu découvrir, pourquoi êtes-vous là ?

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2 > vous ne pouvez pas mettre en lumière plusieurs éléments dont les participants eux-mêmes n’ont pas conscience et dont ils n’auraient donc pas pu parler explicitement (et les voir acquiescer en silence).

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3 > vous créez un plan d’action et le suivez scrupuleusement. Si vous ne modifiez pas votre plan d’action en fonction de vos observations, c’est que vous-vous y prenez mal. Si vous suivez votre questionnaire ligne par ligne pendant l’entretien, vous ratez le contact d’œil à œil. Et vous êtes en train de faire un sondage.

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4 > vous répartissez les propos et les actions de la population observée dans des catégories et des stéréotypes segments pré-existants comme les millenials, ou les provinciaux, ou les utilisateurs, ou les immigrés.
L’ethnologue nomme les individus par leur prénom, pas par leurs catégories de rattachement. Souvenez-vous : vous êtes sévèrement allergique aux généralisations abusives.

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5 > vous présentez votre analyse finale au client sans avoir fait une revue de littérature et avant de pouvoir répondre aux questions du type « est-ce que quelqu’un a dit / a fait… »
Vous aurez l’air très c*n si vous n’êtes pas déjà très intime avec les données collectées sur ce terrain précis et avec la thématique en général.

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6 > vous dites que vous avez récolté tout ce dont vous aviez besoin, avant de pouvoir identifier l’effet de saturation et des schémas récursifs dans les activités ou les événements observés.

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7 > vous dites que vous avez la réponse à une question, avant d’avoir utilisé trois méthodes différentes pour valider votre explication. Et sans savoir que cela s’appelle une triangulation.

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8 > vous espérez vous sentir bienvenu(e) parmi les directeurs, managers, maires et autres ‘responsables’, après avoir fanfaronné ouvertement de la distribution du pouvoir dans leur groupe et la manière dont leur domination sur le groupe est perpétuée par des processus injustes dont la raison d’être est de maintenir l’injustice afin de protéger leur position de pouvoir.

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9 > vous prenez au sérieux un insight qui saute aux yeux. S’il saute aux yeux, c’est que ce n’en est pas un. Creusez plus profond, explorez plus large. Vous n’êtes pas là pour enfoncer des portes ouvertes mais pour répondre au pourquoi les choses se passent comme elles se passent.

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10 > vous présentez des résultats qu’un élève de collège ne pourrait pas comprendre, dont il ne pourrait pas se souvenir ni les répéter sans faire de contresens.

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La naissance du masque 21 avril 2020


Dans la continuité de la pandémie de covid-19 et ses effets inattendus, ouvrons le chapitre « comment naissent les styles ». C’est une nouvelle branche de l’industrie textile qui apparaît en temps réel : Le Masque.

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Si nous avions eu une réelle politique de santé préventive, les capacités de test du covid-19 auraient été suffisantes pour identifier et tester tous les malades puis les isoler un par un et nous n’aurions pas connu d’épisode de confinement général.
-répétons ici que le confinement général n’est pas et n’a jamais été une solution sanitaire, c’est une solution politique qui démontre une absence de recours sanitaire-

Si le volume de masques sanitaires avait été suffisant, par milliards à l’échelle d’un pays comme la France, nous en aurions tous été systématiquement équipés et son port aurait été rendu systématique dans l’espace public, notamment en milieu intérieur.
Mais même cela, nous n’en étions pas suffisamment équipés au printemps 2020. Le masque standard (jetable) s’avéra être une denrée rare et les stocks disponibles furent légitimement réquisitionnés en premier lieu au profit des travailleurs de la santé ou plus généralement vers les métiers en contact avec le public.

Pour le reste de la population, restait le recours à l’improvisation pour se faire son masque à base de tissu (réutilisable) déjà présent chez soi. L’activité devint presque un hobby en matière de détournement d’usage, certains retaillant des écharpes, d’autres des soutien-gorges, d’autres des foulards ou des manches de pull.
-et on se se serait bien moqué de celui qui nous aurait dit qu’il y aurait bientôt des gens qui porteraient en public des bonnets de soutien-gorge sur le visage pour se protéger d’un virus-

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La tendance s’associe à celle du Do It Yourself.
Avec plus ou moins de succès, les avant-gardistes du DIY s’investirent donc pour créer leur masque personnel artisanal dont les effets sanitaires ne sont pas parfaitement garantis c’est le moins qu’on puisse dire… mais pour lequel on peut convenir qu’il vaut sans doute mieux quelque chose plutôt que rien. De fait, le virus est assez petit pour passer les mailles du tissu mais il n’en reste pas moins que le tissu peut stopper les micro-projections qui portent le virus.
Car, redisons-le, un virus ne « circule » pas, ce sont les gens qui le transportent avec eux et contaminent autrui. Porter un masque sert donc d’abord à protéger les autres de tout ce qui peut sortir de notre bouche ou de notre nez. Avec ça et des mains propres, la contamination chute drastiquement et c’est tout ce qui importe.

Mais l’individualisation a d’autres qualités. Elle permet de domestiquer un objet qui est habituellement associé à un environnement dangereux. On ne fait pas que décorer un bout de tissu, on le rend familier. On diminue la charge symbolique d’un artefact qui signale des conditions d’existence inquiétantes pour une durée qui reste inconnue, dans un monde bien incertain.
L’individualisation esthétique des couvre-visages permet un processus mental prophylactique. Réfléchir à la couleur ou à la matière ou à la manière dont on va vivre avec permet de se projeter dans ce nouveau monde,  avec des attributs culturels qui nous appartiennent.

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En renfort à ce besoin profond de familiarisation, les professionnels de l’industrie vestimentaire  permettent d’ajouter une vraie qualité de coupe, de logotypage, d’inserts pour filtre FFP2 ou 3 et autres élastiques tressés ou indéchirables.
Si une large part de la population reste encore dubitative, lorsque la pression sociale sera assez forte pour vous faire sentir mal à l’aise sans cet artifice en public, vous y viendrez aussi (sans compter l’amende pécuniaire lorsque c’est réglementairement obligatoire). Et les marchands vous fourniront alors de quoi vous équiper avec un foisonnement de personnalisations possibles, exactement comme nos tee-shirts ou nos chaussettes.

Progressivement donc, Le Masque devient un effet personnel à part entière. Seul l’avenir pourra dire si un vaccin fera disparaître cette tendance vestimentaire en même temps que la menace.

Et c’est très, très horripilant de se dire qu’il faudra attendre un vaccin pour mettre un terme à la menace de reconfinement local puisque nous n’avons pas de solution intermédiaire satisfaisante.
Il faut qu’un « cluster » soit identifié pour lancer un campagne de tests massive sans possibilité d’agir de manière plus diffuse, avant que le mal ne soit installé quelque part.
Pourquoi la médecine du travail n’est-elle pas équipée abondamment de tests de dépistage du Covid-19, ou la médecine scolaire, ou les pharmaciens, les cabinets médicaux et d’infirmiers ?
Quand aurons-nous une politique de santé préventive ?
Mais d’ici-là…

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Would we have had sufficient numbers of individual tests the general lockdowns wouldn’t even exist. Would we have had enough facemasks to protect whole populations against covid-19, we would all carry them without thinking twice. But there aren’t. The social pressure will constraint everyone to carry « something » akin to a sanitary mask. But a mask is not just a neutral artefact, it’s a personal symbol, it needs to be familiarized because we need to lower its threatening charge, as it represents a new and somewhat hostile environnement. The Mask is becoming a new branch of the garment industry, maybe even to outlast the delivery of a vaccine.
Because it seems that we will never have sufficient numbers of individual tests either.

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Travailler sur les insights ethnologiques en temps de pandémie 18 mars 2020


[English version – version anglaise : https://www.linkedin.com/pulse/working-ethnographic-insights-times-pandemic-yannick-primel ]  

De nombreux spécialistes en sciences humaines peuvent contribuer utilement, face à la pandémie de covid-19.

Si vous n’avez pas déjà des compétences immédiatement utilisables pour être embarqué(e) dans la gestion officielle de la crise, vous pouvez fournir la sensibilité culturelle pour aider à mieux adapter les politiques publiques aux contextes sociaux.

Il est aussi possible d’informer les décideurs à tous les niveaux en contribuant au débat sur la perception et l’état d’esprit local des populations; ou montrer les limites et les conséquences indésirables de mesures de santé publique qui seraient appliquées sans se préoccuper de leur acceptabilité sociale; voire parler haut et fort contre l’abus des stéréotypes culturels comme une soi-disant explication aux comportements, tout spécialement pour éviter l’ostracisation.

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Les sciences sociales en général et l’ethnologie en particulier peuvent apporter un ensemble d’expertises uniques afin d’informer les décideurs et renforcer le débat public :

– S’assurer que les interventions de santé publique sont localement pertinentes, du point de vue des populations locales : comment développer l’observance et la confiance envers les mesures officielles ? Cela implique de ne pas demeurer au niveau national mais à descendre vers la granularité du quartier dans une ville ou de l’aile d’un bâtiment dans un hôpital.

– Améliorer ou soulager la sur-réaction médiatique; la peur du geste médical; la peur d’une implication de la police ou de l’Armée; la peur des revers économiques; les conflits entre la représentation mentale médicale ou populaire de la maladie.

– Appliquer une analyse rigoureuse et un esprit critique sur les politiques publiques dans le but de les améliorer, comme retour d’expérience.

Focus sur l’après-crise :

– Conséquences collectives sur les représentations, en lien avec les solidarités ‘horizontales’, la notion de santé familiale, les pratiques d’hygiène quotidienne, les croyances.

– Combattre l’ostracisation et les effets contre-productifs des politiques de ‘reconstruction’ et redressement économique.

-Améliorer la guérison sociale et l’adaptation des politiques publiques vis-à-vis des survivants, des patients encore traités ou des populations autrement affectées (personnes n’ayant pas été malades, familles, voisinages, personnes sans emploi suite à la pandémie).

-Fournir des descriptions épaisses décrivant la manière dont les représentations ont été modifiées (ou pas) suite à la crise. Quel genre de modifications ? Pour quelles conséquences envisageables ?

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…et maintenant remontez vos manches. Et lavez-vous les mains.

#épidémie #pandémie #coronavirus #covid-19 #crise #santé #ethnologie #gestiondecrise #politiquepublique

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L’ethnographie rapide 5 septembre 2019


Design ethnographique, ethnographic design.

Cette expression a émergé depuis quelques années et j’en avais déjà parlé ici, après une discussion avec une collègue sise en Nouvelle-Zélande.

Le « design ethnographique » n’existe pas en tant que métier ou méthode. Il ressemble à un archétype, une de ces choses non définies qui donnent à voir une réalité sinon impossible à appréhender. Tout ce qu’on sait à ce jour c’est que le design ethnographique signifie quelque chose.

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Et finalement, c’est peut être aussi bien ainsi. Nommons d’abord la chose, pour souligner le fait que la tectonique des plaques professionnelles a rapproché deux continents : le design et l’ethnologie -et plus largement les sciences sociales-.

Dans une large mesure, le rapprochement est d’ailleurs encore en train de se faire. Le nouveau territoire n’est pas prêt d’être correctement cartographié puisqu’il sera en mouvement (et donc instable) pendant longtemps. Cette instabilité se remarque lorsqu’en réunion vous-vous rendez compte que le spécialiste des sciences sociales aborde les mêmes thématiques que les designers, mais avec un vocabulaire différent. Le rapprochement se fait d’abord par un effort de traduction.

Mais une chose est sûre : le design est bénéfique à l’ethnologie au même titre que l’ethnologie est bénéfique au design. Le design apporte en particulier une dimension opérationnelle, collective, horizontale, dans un processus créatif qui oblige à prendre en compte l’avis des indigènes, j’ai nommé : les utilisateurs.
Réciproquement, l’ethnologie apporte sa rigueur méthodologique qui oblige à la « revue de littérature » et à la discussion argumentée pour aller débusquer en profondeur les idées reçues et les stéréotypes.
Car je l’ai déjà dit et je le redirai : les stéréotypes, c’est mal.
Le design et l’ethnologie sont salvateurs l’un pour l’autre, l’un(e) apportant à l’autre une consolidation au niveau structurel.

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L’une des mises en garde majeures que les sciences sociales adressent aux équipes de conception réside dans le biais pro-innovation. Tout le monde se pense autorisé à « livrer » à tort et à travers sans avoir abordé la notion de conséquence. L’empressement à respecter des délais mène trop souvent à oublier qu’on n’est pas autorisés à jouer avec les vrais gens, comme s’ils n’existaient que pour s’extasier devant nos machins et nos bidules.

Cessez de penser que les vrais gens sont « vos » utilisateurs. Ils ne sont pas à vous.
Pas du tout. Ce sont de vrais gens et vous devez respecter le principe de non interférence.

Ne . Pas . Interférer.

Car depuis l’époque où les travaux des ethnologues étaient détournés pour coloniser et soi-disant civiliser les barbares, la profession a appris à se méfier des projets d’innovation.
L’innovation n’est pas forcément bénéfique, non, non.
Qui plus est, une innovation ne se diffuse jamais de façon linéaire dans la population. Certaines catégories de personnes applaudiront tandis que d’autres vous maudiront parce que vous avez dégradé leur existence.

L’appropriation d’une innovation est toujours hétérogène et l’intérêt d’y réfléchir en phase amont permet de limiter les catastrophes, même involontaires, sur une partie de la population, même minime.
Les questionnements éthiques font désormais partie de la méthode et ne sont pas optionnels. A ce titre, ça fait aussi partie de la méthode de discuter des éventuelles conséquences sociales négatives.

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Inversement, la pratique du design impose aux ethnologues de se concentrer sur l’aspect opérationnel de leur contribution. Eux aussi doivent s’investir pour apporter des éléments qui puissent être actionnés afin de répondre à la question : « Comment faire ? »
Il y a un gros travail à mener pour améliorer la rapidité avec laquelle une observation de terrain peut faire ressortir des éléments qualitatifs pertinents. Dans le monde académique, une enquête ethnographique se mesure en mois ou en années… une temporalité illusoire dans un projet de design. Comment aller plus vite ? Comment avoir mieux recours à l’arsenal des méthodes de l’ethnologue pour être efficace dans un horizon de temps qui se mesure en jours ou en semaines ? Et comment le valider avec la même rigueur scientifique ?
Le champ de l’ethnographie rapide (rapid ethnography) a vocation à répondre à ces questionnements.
Il s’agit de s’éloigner du format de la monographie exhaustive classique pour inventer un format hybride qui vise à fournir une connaissance raisonnablement suffisante d’une population.
Cela se fait en particulier en s’abreuvant au corpus des recherches déjà publiées, en ayant davantage recours aux interviews semi-directifs et en limitant la durée d’une observation aux moments-clés qui permettent de zoomer sur un contexte précis.

 Pour le dire autrement l’ethnographie rapide n’implique pas de laisser de côté la délibération théorique. C’est même ce qui fait la valeur ajoutée de l’ethnologue : il connaît les classiques. Il sait placer à bon escient Les Nuer d’Evans-Pritchard ou It’s complicated de Danah Boyd-@zephoria

Le corpus des sciences sociales est vaste et, sauf erreur, il n’y a pas d’autre discipline qui soit aujourd’hui capable d’argumenter avec rigueur sur l’expérience utilisateur des objets connectés, ou les usages de l’IA, ou sur l’influence des structures de parenté sur les motivations d’achat individuelles. L’erreur serait colossale de penser qu’une ethnographie rapide doit abandonner la réflexion théorique pour se concentrer sur les outils.
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Vos équipes qui font de la recherche utilisateur (user research) ont donc pour objectif de revenir de leur exploration de terrain avec des sujets d’innovation, sur des thématiques qui vont servir à rendre le monde plus habitable du point de vue des utilisateurs.

C’est là où le duo de compétences designer-ethnologue s’avère d’une redoutable efficacité et où chacun se félicite d’avoir fait au moins cinq ans d’études dans sa spécialité pour se retrouver à faire des étincelles avec quelqu’un dont le métier lui était parfaitement étranger jusqu’à très récemment.

Vous êtes recruteur(euse) ? Ne cherchez pas des profils design/ethno. Ne répétez pas l’erreur que vous avez commise avec les UX/UI. Relisez cette phrase plusieurs fois.

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Il y a un consensus à atteindre entre les deux métiers, en particulier dans la phase initiale d’accès au terrain (et non d’intervention sur). C’est pendant cette phase d’immersion que les professionnels vont conjointement observer, débattre et identifier ce qui peut faire l’objet d’une intervention. C’est dans cette période relativement brève de la recherche que va se révéler l’efficacité de l’équipe multi-disciplinaire. Les designers et ethnologues parlent-ils la même langue ?
Leurs continents professionnels sont-ils suffisamment rapprochés ?

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La recherche UX chez Hippocrate 4 septembre 2018


Le domaine de la recherche UX est rarement aussi glorieux que lorsqu’il donne l’espoir de faire réellement œuvre utile. Aussi une étude sur la prise en charge des patients dans le monde médical semblait plus qu’appropriée.

Le sujet comporte un premier piège qui serait de mener une observation au niveau individuel. Le domaine du ‘soin’ est une construction collective, qui commence avec la relation du binôme soignant-soigné, à laquelle s’ajoutent les « aidants » dont la présence peut se faire sentir avec plus ou moins d’insistance.
La relation n’est cependant pas directement interpersonnelle car entre le soigné (le patient) et le soignant (médecin ou autre), il y a un hôpital, un cabinet ou autre institution médicale.
Ajoutons un troisième élément de contexte, qui est l’élément de langage, qui est fait de mots bien-sûr, mais aussi de signes et de symboles non verbaux. Cette dimension on le verra est loin d’être neutre pour la suite de mon propos.

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Quels signes, quel symbolisme ?

La relation du binôme soignant-soigné est faite de micro-ajustements qui permettent d’établir une certaine connivence, même au cœur d’une situation dramatique. Le milieu du secours d’urgence permet de voir dans son intensité et sa fulgurance tout ce qui est en jeu :  la connivence est attendue en quelques secondes, dès les premiers mots ou parfois dès le premier regard. A ce moment le binôme soignant-soigné commence à exister. Ou pas.
En complément, la prise en charge de pathologies sur une plus longue durée permet une observation des binômes dans le prolongement de la prise de contact initiale.

Au cœur de la relation on trouve la crainte qu’éprouve le soigné. Crainte de mourir, de souffrir, de voir sa condition s’aggraver, de perdre son emploi, de causer du tracas aux êtres chers et aux aidants dont je parlais plus haut…ou toute autre raison peu importe laquelle, qui appelle une réponse de réassurance.
De son côté, le soignant attend des signes de confirmation de sa compétence, à commencer par le fait que sa simple présence serait déjà rassurante.  Mais si le patient ne se calme pas ou n’exprime pas la confirmation que le soignant attend de lui,  la connivence ne peut pas se mettre en place et la confiance ne peut pas s’établir.
La relation s’engage alors vers une très mauvaise voie : si la confiance ne s’établit pas en effet, elle est possiblement remplacée par de la défiance.

Ainsi se créent les catégories officieuses du « bon malade » et du « mauvais malade ». Celui qui renvoie les signes attendus par le soignant et celui qui ne le fait pas. Ce sont les deux archétypes de base que nous prenons comme point de départ. Si j’ose dire, ils ont poussé tous seuls au fur et à mesure de la pratique. C’est la réponse spontanée des soignants pour catégoriser les soignés, aussi approximative qu’elle puisse paraître. Je les prends néanmoins en compte parce que directement utilisés au niveau opérationnel. On peut les expliquer et les décrire selon des critères stables et reproductibles : les craintes et les comportements du patient et les réponses du soignant.
De plus, du point de vue des soignants, ces archétypes permettent de classer tous les soignés, ce qui renforce leur usage en dépit de leurs sérieuses lacunes.

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Le bon malade, combien de divisions ?

L’archétype du « mauvais malade » mène à un délaissement médical qui est aussi souvent une forme d’évitement de la singularité du patient, trop marquée et pour laquelle on n’a pas de réponse appropriée parce que l’institution n’est jamais descendue à ce niveau de détail pour apporter son soutien méthodologique. La culture de l’institution médicale en effet est d’abord basée sur la technicité, la verticalité des injonctions et sur la certitude d’omniscience, ce qui ne favorise pas l’établissement de solutions essentiellement d’ordre relationnel (ni de reconnaître que ce type de solution peut convenir).
Il n’y a pourtant pas de « mauvais malade ». Il y a des personnes plus difficiles à gérer que d’autres, très certainement… et c’est aussi vrai pour les soignés que pour les soignants. A ce titre, les personas à connotation médicale devraient d’abord faciliter le fonctionnement du binôme en rassurant le patient.

Sans intervention de l’institution à ce stade, tout est perdu, car il est désormais question de consignes managériales et d’organisation du collectif de travail. Et ce n’est certes pas la situation déplorable du service public médical en France qui laissera du temps au personnel pour réorganiser ses pratiques de manière autonome.
Le domaine de l’UX rejoint ici le domaine du management avec une tonalité nettement collaborative… comme c’est souvent le cas dans les sujets les plus importants.
Car -c’est mon hypothèse et ma proposition- les deux figures du bon et du mauvais malade pourraient être remplacées par d’autres archétypes. Des personas bien pensées, bien conçues, qui viennent renforcer des objectifs à haute valeur ajoutée pour le meilleur fonctionnement possible du binôme soignant-soigné.

Le bon et le mauvais malade sont des stéréotypes commodes sans doute, mais surtout injustes envers ceux qui se retrouvent dans la mauvaise catégorie. D’autres catégories, d’autres profils-types permettraient de placer l’empathie au centre de la construction relationnelle et pourraient permettre d’atteindre ces objectifs en couvrant plus finement  l’éventail des comportements des patients et en y apportant des réponses appropriées par les soignants.
J’en aurais 4 à suggérer, adaptés de ceux que la clinique ophtalmologique de Rotterdam a mis en place depuis déjà 10 ans (!) :

> Cliquez dans l’image pour le fichier .PDF

Si vous êtes un cadre médical qui pense d’abord aux chiffres retenez ceux-ci : l’utilisation de ces 4 profils-types (et la formation à les utiliser pour le personnel) a permis un accroissement de 47% de la fréquentation de cette clinique en 5 ans et la note qualité est en moyenne de 8,6/10, sur le critère que les patients n’ont plus (ou bien moins) peur, avant, pendant et après.

Là se dessine un autre programme de réjouissances : un programme de management pour instaurer une nouvelle manière de « lire » les patients et d’interagir avec eux.

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Le syndrome qui n’existait pas

[à ne pas confondre avec la pathologie réelle appelée fièvre méditerranéenne familiale, FMF]

L’angle d’approche de cette étude a dérivé assez rapidement vers le soi-disant « syndrome méditerranéen » qui nous ramène peut-être au pire des cas du « mauvais malade » et du stéréotype toxique qui se développe si on ne lui met pas d’entraves. La plupart de ceux qui en parlent savent que c’est un prisme erroné, mais puisque c’est le seul qui donne des éléments de réponse opérationnelle il ne continue pas moins d’être utilisé… Là aussi, faute de soutien méthodologique par l’institution, la pratique quotidienne a établi des manières de faire qui s’avèrent être des bricolages discutables.

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Disons-le de suite : cette expression ne désigne pas un syndrome et il n’est pas non plus méditerranéen.
Ajoutons aussi que je n’accuse personne de rien et qu’aucun chiffre ne permet d’affirmer que beaucoup de professionnels médicaux y ont recours. Il est cependant suffisamment bien documenté comme norme tacite pour qu’on s’attaque à lui sans faire semblant.
Ce syndrome se définit par  le comportement d’exagération des symptômes de la part d’un(e) patient(e) , du fait de ses origines et de sa culture. Et l’on retrouverait ce syndrome particulièrement chez les populations du pourtour méditerranéen (comprendre en particulier Afrique du nord et plus au sud). Le personnel soignant occidental attribue donc ce syndrome à un patient selon la manière qu’il/elle a d’exprimer sa douleur et son désarroi. Mais bien sûr comme je l’ai déjà dit… les stéréotypes, c’est mal.

C’est d’autant plus mal que si on les laisse dériver et grossir, les stéréotypes finissent par devenir des préjugés qui ont valeur de procédure standard et engendrent des actions qui peuvent se révéler contraires au principe qu’on tente de mettre en œuvre, à commencer par la règle vieille de 2420 ans Primum non nocere : D’abord, ne pas nuire.

Car si ce stéréotype incrimine les personnes de culture méditerranéenne, ce sont en vrai les personnes non-blanches qui seront toutes visées. Parce que bien sûr la « culture » d’une personne n’est pas marquée sur son front. Ce qui est marqué sur notre front en revanche c’est la couleur de notre peau.
En conséquence, les certains soignants sont enclins à adapter leur prise en charge et minimiser la réalité de la détresse du patient en fonction de la couleur de sa peau.
La gravité médicale se loge là : dans le fait qu’en conséquence d’un préjugé erroné certains diagnostics ne seront pas faits et certains traitements ne seront pas administrés. C’est ce qui explique par exemple que les patients non blancs, malgré leurs demandes, reçoivent moins d’antidouleurs après une appendicite que les patients blancs ayant subi la même opération.
 Mc Donald, D.: « Gender and ethnic stereotyping and narcotic analgesic administration »  Researches in Nursing and Health 1994  (voir bibliographie en bas de page)

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Le syndrome méditerranéen devient alors un élément de classification des patients « en raison de leur lieu d’origine, de leur ethnie ou absence d’ethnie, de la nationalité ou d’une religion spécifique ».
En un mot : du racisme au plein sens du terme, tel qu’il est interdit par la loi en France depuis juillet 1881, article 32.

A ce stade, on pourra bien s’insulter les uns les autres et s’accuser tous de racisme, le problème ne sera pas réglé, en particulier parce que « les races » ça n’existe pas. Ce n’est pas un angle d’approche pertinent, ni pour l’analyse, ni pour la solution. Il s’avère en tout cas que faute de mieux, c’est un préjugé qui a valeur de procédure informelle chez certains quelques praticiens, pour gérer certains quelques cas.

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Des sensibilisations culturelles inefficaces

Certains établissements hospitaliers peuvent mettre en place des sessions de formation ou de sensibilisation culturelle qui s’avèrent d’une efficacité relative, voire qui renforcent les préjugés dans la mesure où si le personnel se rend effectivement compte de la variété des réactions à la douleur, il n’en reste pas moins qu’on peut toujours respectueusement faire le constat que « certains en font trop » puisque d’autres sont capables d’en faire moins.

La relation soignant-soigné se base sur des critères techniques d’évaluation, un suivi des constantes et l’évolution de de la symptomatologie comme noter de 1 à 10 la douleur qu’on éprouve.  Si un patient s’estime à 4 et l’autre à 10, chacun devrait recevoir la dose d’antalgique appropriée mais à cause du préjugé de chochoterie, celui qui a la mauvaise couleur de peau et qui exprime une douleur maximale ne recevra pas le traitement adapté, justement parce qu’on croit qu’il exprime exagérément la douleur : c’était même dit par le formateur, dans la formation à la différence culturelle.

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Le design du soin : quelle intention ?

Face à ce constat, je réitère l’idée que le domaine du soin ne se résume pas au geste technique et surtout pas à la technologie. Le soin est d’abord un rapport à autrui et c’est la dimension empathique qui doit être soutenue et améliorée.  Et c’est bien à l’institution de prendre en charge la modification des perceptions des soignés par les soignants. En dernier ressort en effet, c’est bien la clinique, l’hôpital, l’EHPAD ou le poste médical qui est responsable des dysfonctionnements chroniques ou des succès répétés du collectif de travail. C’est aussi à ce niveau hiérarchique que se manifeste l’intention envers les personnes dont on a la charge, employés comme usagers.
Il s’avère en effet que plus la différence culturelle est grande entre le soignant et le soigné, plus l’institution doit s’impliquer pour soutenir et renforcer une relation à la fois professionnelle et sereine pour tout binôme soignant-soigné   -condition sine qua non à un geste technique adapté. Les références individuelles d’un professionnel du soin peuvent en effet n’être pas suffisantes pour établir une relation qualitative avec un soigné. Il n’y a aucun « défaut » à cela, on y est tous confrontés un jour ou l’autre. L’intention réelle de l’institution peut alors se mesurer si elle a su mettre en place un protocole, des renforts méthodologiques qui permettent de prévenir les risques d’une dissonance dans la relation. Ou pas.
Accessoirement, on bloquera ainsi le recours à des stéréotypes médicalement inefficaces et socialement inacceptables, ce qui ne sera pas le dernier des bénéfices.

Ma proposition à ce stade consiste à remodeler les réponses des soignants par un programme managérial qui prenne en compte le type de persona auquel on peut rattacher le patient, selon les quatre archétypes décrits ci-dessus.

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Bibliographie :

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Rohrbach-Viadas C.:  « Soins et anthropologie. Une démarche réflexive » Revue Recherche en soins infirmiers n°90, 2007
Jaffré, Y. , Olivier de Sardan, J.-P. : Une médecine inhospitalière. Les difficiles relations entre soignants et soignés dans cinq capitales d’Afrique Ed. Karthala, 2003
Kavanagh C.: « Invisibility and selective avoidance: Gender and ethnicity »  Culture, Medicine and Psychiatry, 1991
Kirkham, S.: « The politics of belonging and intercultural health care » Western Journal of Nursing Research n°25, 2003
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Mc Donald, D.: « Gender and ethnic stereotyping and narcotic analgesic administration »  Researches in Nursing and Health 1994
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Spitzer, D.L.: « In visible bodies.  Minority women, nurses, time and the new economy of care » Medical Anthropology Quarterly, 2004

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Millennials, digital natives (et autres foutaises) 7 juin 2018


.La puissance des préjugés et des idées reçues est souvent largement sous-estimée.

Il existe ainsi de nombreuses catégories qui nous permettent de ‘lire’ le monde alentour mais qui, après examen, s’avèrent totalement infondées. Ainsi, certains croient que la Terre est plate, d’autres que les Millennials existent pour de vrai.

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De nombreuses publications ont popularisé cette manière de qualifier les différentes générations par des traits de caractère typiques, afin de diffuser des messages commerciaux censés les attirer vers tel ou tel produit.
En suivant cette logique erronée (comme toute théorie à usage marketing), si vous êtes né le 31 décembre 1979 vous faites partie de la Génération X et vous-vous démarquez par un comportement généralement sceptique, pragmatique et démotivé. Si vous êtes né un jour plus tard, le 1er janvier 1980 on vous assigne à la catégorie des Millennials (ou Génération Y), ce qui est censé faire de vous quelqu’un de narcissique, technophile et optimiste.
En tenant compte de ces traits de caractère il serait alors possible de concocter des messages à destination de ces populations …messages qui tomberont systématiquement à plat en termes d’âge.

Car ce n’est pas le calendrier qui commande notre familiarité avec une technologie ou les valeurs auxquelles on adhère, c’est l’environnement familial, l’histoire personnelle, l’éducation et notre position dans l’échelle sociale.
Quelqu’un né en 2001 dans le XVIIe arrondissement de Paris fait bien partie de la même génération que quelqu’un d’autre né la même année dans la cité des Izards à Toulouse, mais ce n’est sûrement pas la date de naissance qui permet de trouver leurs points communs en termes de comportement ou de préférences.

Émettre des théories et proposer des plans d’action sur le seul critère des différences générationnelles, c’est créer des stéréotypes. Et les stéréotypes, c’est mal.

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Ces stéréotypes pour fallacieux qu’ils soient, n’en ont pas moins un effet réel parce que les décideurs ont l’illusion de connaître « le marché ». Des décisions sont prises en se référant à une réalité qui n’existe pas. Des produits et des sites web sont créés sur la base de ces catégories imaginaires  (demandez à  Joon), ainsi que des politiques publiques ou même des stratégies d’innovation tout entières.
Mais l’innovation ne se base pas sur des croyances et aucune étude sérieuse ne corrobore l’idée que le critère générationnel est pertinent pour déduire des caractéristiques culturelles.
Si vous voulez connaître vos clients il faut cesser de croire et aller constater en direct, sur le terrain. Bienvenue dans le monde merveilleux de l’expérience utilisateur.
Là, des spécialistes (des vrais) pourront démontrer que non, l’âge n’est pas un critère valide pour identifier les préférences des utilisateurs d’iPhone rose, d’Instagram ou de chaussures New Balance vertes. Parce que effectivement, un utilisateur technophile aujourd’hui a de fortes attentes quant à la qualité de ce qu’on lui propose -et ce qu’on lui propose est branché à l’internet. Les digital natives le sont parce que l’état des technologies à leur époque ne leur laisse de toute manière pas le choix, pas plus qu’aux autres classes d’âge. Si nous avions été en 1986, cette description aurait très bien convenu à un utilisateur chevronné du magnétoscope ou du lecteur CD. L’aisance qu’on a avec un outil n’est pas liée à l’âge, elle est liée à…l’aisance qu’on a avec l’outil.
Car 12, 22, 52 ou 72 ans… quelle importance ?

On ne construit pas une stratégie d’innovation, ni des profils d’utilisateurs, sur une base générationnelle.
Et les valeurs communes entre une marque et ses utilisateurs n’ont rien à voir avec une unique tranche d’âge.
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Bien sûr les « générations » existent. En démographie on appelle ça une cohorte de naissance : un groupe d’individus ayant la même année de naissance. Notez bien que c’est le seul point commun de tous ces gens : l’année de naissance.
Mais il n’y a là rien qui fasse d’une génération un ensemble homogène en termes de valeurs, de préférences ou de pratiques. Les communications qui s’adressent aux 15-25 ans, finalement, cachent assez mal l’idée que la cible réelle est la population des jeunes riches : c’est la population que les entreprises souhaiteraient avoir dans leur fichier client.

Les généralisations abusives et le simplisme ne sont pas vos amis, pas plus que le recours aux boules de cristal ou la divination par les os de poulet. Nous devrions être hautement suspicieux de ce genre de platitudes démographiques.
Et pour ceux/celles d’entre vous qui tentent malgré tout d’y voir clair en identifiant qui, quoi, comment, pourquoi se produisent les différences générationnelles; je vous invite à prononcer la formule magique : quelles sont les preuves ?

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En réponse à cette question… vous constaterez que l’édifice s’effondre, comme c’est le cas en général pour les foutaises du management.

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Des objets à commander 9 avril 2018


Les modèles de conception appliqués au digital ont permis l’essor de méthodes collaboratives qui nous éloignent toujours un peu plus de la théorie du One best way de Fayol, Taylor et Ford.
Du reste, s’il y a bien une leçon à retenir des travaux de recherche en organisation c’est que le one best way n’existe pas. Il n’y a pas un modèle d’organisation meilleur que tous les autres : il n’y a que des modèles d’organisation adaptés à leur contexte.
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De ce point de vue, l’ingénieur en chef enfermé dans son Bureau des Études se révèle être de plus en plus une vue de l’esprit. Il n’est pas seul, il ne peut pas travailler seul, il ne peut que négocier ses contraintes avec les contraintes des autres parties-prenantes d’un projet à commencer par les utilisateurs et leur contexte d’usage. L’intérêt des méthodes collaboratives -et en premier lieu du design thinking- est que la prise en compte du contexte fait partie de la méthode. Ce n’est jamais une garantie de succès, mais c’est très certainement la garantie que vous éviterez de faire des erreurs grossières par manque de prise en compte de la réalité dans laquelle votre projet va se déployer.

Les configurations techniques sont désormais assumées comme des constructions collectives . C’est un mouvement qui concerne les ‘artefacts’ au sens large : ça a commencé par les objets matériels mais les services et les décisions politiques sont aussi concernés. Avoir le grade ou le statut n’est plus suffisant pour être légitime à décider, il faut aussi avoir le consensus et ce consensus se crée par la prise en compte du contexte.

Les implications sont vastes et je limiterai ici mon propos au monde matériel, celui de l’interconnexion généralisée dans l’internet des objets (IoT).
Une gamme d’objets étonnamment vaste est maintenant connectée à l’internet, des vêtements aux montres en passant par les éléments de mobilier, les machines-outils, les jouets, les chaînes logistiques ou les voitures… ou même des smart villes. Ces bidules sont de toutes formes et de toutes couleurs –certains n’ont même pas d’écran de commande et c’est bien l’enjeu de l’IoT : ce sont les objets qui communiquent entre eux et qui s’informent les uns les autres de leur état réciproque pour s’adapter à la situation, sans avoir besoin d’un homo sapiens pour interagir en permanence. L’intervention humaine lorsqu’elle se produit est seulement ponctuelle alors que les objets ont une communication permanente.
Le fonctionnement des ‘couches basses’ fait appel à des algorithmes, des liaisons RFID, des capteurs d’usure installés sur les freins des trains ou un lecteur d’empreintes digitales sur la porte de chez vous… à ce stade, l’humain sur son tableau de contrôle ne voit qu’une partie de la réalité du système, un abrégé, la synthèse de multiples étapes qui se déroulent entre machines, hors de vue et hors de portée.

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Où est le besoin d’une construction collective ici, puisque précisément les objets fonctionnent en autonomie ?

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Ce fonctionnement automatisé pose une première question pour l’observateur du système (le technicien superviseur par exemple ou le/la chef de famille), comment sait-il si les objets sont en train de se causer dans une usine, ou un domicile ?
Comment puis-je savoir que mon Google Home ou Microsoft Alexa est en train d’écouter les différentes voix qui se parlent dans ma cuisine et transmet quelque chose aux serveurs Google ? Comment savoir que mon compteur de gaz est en train de transmettre des données à mon fournisseur d’énergie, et quelles données ? Comment savoir que le bus n°56 est effectivement en train de transmettre sa position GPS exacte au centre de supervision ?
Il y a un premier besoin de design d’interface au niveau des transmetteurs pour matérialiser la transparence du système technique envers l’environnement humain. Lorsque les machines se parlent, a minima, elles doivent le signaler en temps réel. Sur l’objet connecté lui-même cette fonction se double par l’enregistrement de logs qui stockent l’ensemble des données brutes de ce qui est transmis et reçu -et en provenance et à destination de qui.
A mon humble avis, elles devraient être accessibles au moins en lecture seule par l’utilisateur. Après tout, ce sont ses données à lui.

Car je l’ai déjà dit et je le redirai : la limite ultime d’une technologie réside dans sa capacité à faciliter ou permettre l’existence d’une dictature. Les enjeux de transparence dans l’IoT n’ont rien d’une option cosmétique, ils servent à tracer cette limite.
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… avec cet argument en tête, je vous invite à relire le rapport du député Vilani Donner un sens à l’intelligence artificielle.
Page 35 :  « L’État doit également organiser l’ouverture au cas par cas de certaines données détenues par des entités privées, et favoriser sans attendre les pratiques de fouille de texte et de données. »
Une phrase comme celle-là devrait tous nous réveiller la nuit, parce qu’elle n’est associée à aucune possibilité de contrôler ce qui est fouillé par l’État et encore moins de débrayer le système ou de refuser d’y participer.
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Le second besoin en termes d’interface pour l’utilisateur du système est la qualité explicative du système décisionnel : comment l’opérateur peut-il comprendre la logique qui mène à un certain résultat ? Les interfaces spécifiques de l’IoT sont à peu près comparables à des télécommandes, mais évolutives en fonction des situations, grâce aux algorithmes et peut-être un jour grâce à de l’intelligence artificielle.
A partir de quel seuil apparaît par exemple une alerte orange ? Lorsqu’il faut agir immédiatement pour éviter une explosion ou lorsqu’il faut commander une soupape de rechange qui arrivera dans trois jours ?
Quels types d’action sont demandés à l’opérateur humain et pourquoi ?
Le système technique lui-même doit pouvoir s’expliquer et justifier de son fonctionnement : il devient un acteur à part entière du système relationnel… relisez la théorie de l’Acteur-Réseau.

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Les objets à commander dans l’IoT peuvent être répartis dans le monde entier, par milliers, mais le panneau de supervision est juste là, dans votre smartphone personnel ou sur votre ordinateur professionnel (ou l’inverse)… et bientôt en réalité virtuelle ou augmentée.
L’interaction des humains avec le système technique nécessite à ce titre davantage de prise en compte des utilisateurs puisqu’il faut intégrer dans l’interface l’absence d’objet, l’absence d’indice direct qui permettrait d’interpréter ce qui est affiché.
Les designers vont collaborer avec les ingénieurs et les concepteurs produit pour leur faire comprendre que tout ce qu’ils sont en train de faire devra être utile à l’utilisateur avec une certitude absolue, par exemple pour ouvrir la porte d’entrée de son domicile, ou interpréter correctement le niveau d’usure du système de freinage d’un train.
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Industry 4.0 concept .Man hand holding tablet with Augmented reaLes applis de supervision de l’IoT ne sont pas soumises aux mêmes objectifs que les applis habituelles pour le grand public. On cherchera à faciliter la prise de décision grâce à quelques écrans qui synthétisent l’état d’un système complexe et ce domaine est plus proche de la maintenance industrielle que du loisir interactif.

Vous pouvez passer des heures sur Instagram en supportant quelques boutons mal faits, mais si vous devez piloter à distance des machines de 500 kilos ou confirmer que le gaz est bien éteint chez vous, le niveau d’exigence dépasse le sens commun… sans parler de l’opérateur d’une escadrille de drones autonomes en opération au-dessus d’une grande métropole.

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Les critères UI de base restent pourtant bien les mêmes (utilisabilité, simplicité, découvrabilité) que pour n’importe quel design d’interface, mais les conséquences de l’usage pourront être constatées dans le vrai monde avec une porte qui se déverrouille pour laisser entrer les enfants après l’école ou un train qui s’arrête au bon endroit –ou pas.

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Avec ces conséquences immédiates et très concrètes, la prise en compte de l’utilisateur réel, dans son contexte d’usage devient encore plus cruciale pour éviter les contresens, les erreurs de manipulation et, potentiellement, les catastrophes à grande échelle « simplement » parce qu’une interface ou un algorithme de prise de décision était mal conçu.
Somme toute, si vous êtes déjà dans le domaine du design UX et de la conception système, le travail appliqué à l’IoT est très comparable à ce que vous connaissez déjà…  les aléas, eux, se paieront cash et ne seront pas cantonnés au périmètre du digital (illustration ci-dessous). Dans l’IoT, le mauvais design d’interface et des architectures d’information mal exécutées provoqueront davantage que de la frustration, de l’énervement et des migraines de l’utilisateur. Puisque la prétention de l’IoT est d’activer des liens entre le digital et le monde réel, dans les cas les plus extrêmes une mauvaise conception du côté du digital coutera de vraies vies dans le monde réel.

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interview à l’École de design de Nantes 4 décembre 2017


Dans le cadre de la mise en place d’une nouvelle formation « Observation des usages » j’ai été reçu à l’École de design de Nantes pour une interview sur ce sujet d’études étrange et iconoclaste…
Profitons-en pour signaler que ce module de formation continue est désormais en fonctionnement et les réservations vous sont ouvertes :

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Propos recueillis le 14 novembre 2017.
Après l’ère du tout technologique, de plus en plus d’entreprises et de collectivités reviennent aujourd’hui au début de tout produit/services : leur utilisateur. Pour cela, il convient de bien l’observer pour analyser son comportement, ses prises de décisions et actions. Pour accompagner ce changement, L’École de design met en place un nouveau module de formation continue « Mieux observer ses usagers ».
Description de cette formation avec son animateur, Yannick Primel, ethnologue et expert UX.

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Pourquoi ce retour à l’observation des usages ?

Yannick Primel :
Beaucoup de projets s’attachent à livrer un produit fini qui fonctionne parfaitement, en laissant les utilisateurs se dépêtrer avec les contraintes techniques ou les incohérences de procédure.
On constate cependant aujourd’hui que la valeur ajoutée n’est plus dans la technologie mais dans la prise en compte de l’usage, dans la manière dont on configure un produit pour faciliter son emploi. Que le produit fonctionne techniquement, c’est la moindre des choses. Mais correspond-il vraiment à l’usage précis que j’en fais, là où je l’utilise habituellement ? Pour répondre à cela, il faut revenir au fondamental : l’utilisateur. L’observer, analyser son pourquoi et son comment dans la vraie vie, c’est de là que vient l’expérience utilisateur (User eXperience).
Quelque part, c’est une forme de respect qui s’était perdue envers le client ou le citoyen.

Une manière courante de concevoir un produit ou un service est de faire appel à des représentants ou des experts qui vont parler au nom des utilisateurs, c’est ainsi qu’on croit les connaître.

Mais qui a réellement été voir l’utilisateur ? L’observation UX vise à combler ce fossé entre la croyance et la connaissance avérée.

Il faut accepter que ce qu’on va observer ne va pas forcément correspondre aux représentations qu’on avait jusque-là. Accepter de changer ce qu’on fait parfois depuis des années pour mieux coller à la réalité est un point fondamental de l’UX.
Ainsi, c’est le besoin pratique qui dicte la configuration technique à adopter et non plus l’inverse.

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Qui doit observer ses usagers ?

Yannick Primel :
Celui qui va sur le terrain !

Entreprises privées ou collectivités, les décisionnaires (dirigeants, chefs produits, responsable innovation, directeur de services…) vont influencer la stratégie globale de la structure en acceptant que l’observation devienne un prérequis indispensable.
Avec l’UX on arrête de supposer, on va vérifier.
Cet élan vers le design de services et l’UX peut être illustré notamment par les banques. Certaines ont même racheté des agences de design pour évoluer. Elles ont accepté de revoir leurs produits dans la perspective de profits durables, si j’ose dire, en tout cas fondés sur une réalité pérenne (le groupe BPCE et ING Direct par exemple). Moins figées dans leur contrat que les assurances par exemple, elles ont commencé à se questionner sur la pertinence de leurs produits par rapport à un client-type imaginaire.
Pour le service public, deux extrêmes me viennent à l’esprit : la transformation particulièrement efficace du Ministère des Finances et au contraire le drame du RSI, qui a connu une forme de suicide par l’absence totale de prise en compte des besoins utilisateurs.
L’observation directe est donc la 1ère étape de la démarche de Design Thinking. Elle constitue la phase de découverte, la pointe de son double diamant. L’observateur est celui qui va percer la réalité de ce qu’on cherche à comprendre.
C’est le pied à l’étrier pour la structure prête à opérer son changement grâce au Design Thinking.

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Comment se fait cette observation ? Quel est le terrain d’observation ?

Yannick Primel :
Sur la journée de formation, on va consacrer 1 heure à observer un lieu proche.
Le but : voir comment il est utilisé et par qui. Comment vit-on dans l’endroit ? Quelle est la symbolique projetée par ceux qui le fréquentent ? Quels sont les points de friction ?
La méthode de terrain est fiable car les critères sont rigoureux. Les ethnologues parcourent le monde depuis au moins 150 ans.

 

La collecte en particulier doit être reproductible : quelqu’un d’autre sur le même terrain rapportera des faits comparables, c’est donc loin d’être « subjectif ».

 

De manière générale, les données collectées sont d’abord qualitatives et directes parce qu’on est là pour ça. Prise de notes, photos, vidéos, tous les supports sont bons à prendre.
Si elles sont disponibles, viennent ensuite les données indirectes comme les métadonnées, statistiques de fréquentation, journal de bord des utilisateurs…
Enfin vient la phase de « raffinage » où l’on met en forme cette matière brute. Des projets différents peuvent puiser dans une même observation UX parce qu’on s’attache à décrire un contexte d’utilisation et ses permanences, ses rituels sociaux qui dictent quel objet on utilise ou à quel service on va faire appel et pourquoi ceux-là et pas d’autres.
Des adolescents observés dans leur lycée sont une source d’inspiration infinie pour les fabricants de vêtements, de chaussures comme de téléphones mobiles… et bien sûr aussi pour l’Éducation nationale.

On obtient toujours énormément d’informations. De manière générale, on trouve même toujours plus que ce qu’on est venu chercher. C’est l’expérience de la sérendipité, le « don de faire des trouvailles ».

On peut préparer ensuite les phases suivantes du Design Thinking, en constituant un parcours utilisateur et des personas solides (une personne fictive qui va représenter un groupe cible) qui sont incarnées à partir des vraies personnes dans leur vraie vie et non plus « à dire d’expert ». On constitue également une empathy map. Il s’agit de décrire les ressentis (froid, chaud, peur, nombre de décibels dans un lieu, importance du toucher, perception du temps perdu …).
Ces données émotionnelles et physiques, permettent de faire comprendre à l’équipe projet le ressenti physique d’une personne et aussi de comprendre ce qu’on va faire ressentir à quelqu’un avec la nouveauté qu’on en train de fabriquer.

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Une base pour un changement de stratégie de l’organisation ?

Yannick Primel :
Une fois sensibilisées à l’observation des usages, les entreprises/collectivités peuvent mettre en place des procédures et parcours internes pour faire évoluer les compétences et gagner un avantage concurrentiel à l’échelle opérationnelle. Cela va clairement de pair avec la méthode de Design Thinking.
Rien ne devrait être conçu, testé ou livré sans avoir été confirmé sur le terrain.
Bien sûr ce n’est pas magique ni une garantie de succès… mais c’est en revanche la garantie qu’on va éviter de faire des erreurs grossières. D’abord on évite l’effet Beurk, ensuite éventuellement on suscite l’effet Wow !

Mais partir à la rencontre des usagers n’est qu’une première étape.

Pour donner son plein potentiel, cette démarche peut être généralisée et intégrée à l’orientation stratégique de l’entreprise. On passera alors de l’UX à l’échelle d’un projet, à de l’UX « exploratoire » (l’UX Research) qui permet d’orienter les efforts d’innovation sur la base d’un constat empirique. C’est mieux que d’avancer en aveugle…
En tant que méthode, l’UX est d’ailleurs née d’un projet du fabricant de microprocesseurs Intel qui avait envoyé l’anthropologue Genevieve Bell explorer ce que les gens faisaient dans leurs cuisines en Europe, Afrique du Nord et aux États-Unis. Un bref exemple encore sur l’UX Research : après le choc du Brexit, l’entreprise Ogilvy&Mather s’est rendue compte que sa compréhension de la vie quotidienne au Royaume-Uni était largement faussée par sa propre implantation londonienne. Ogilvy a donc développé un programme pour envoyer ses chefs de projets en observations régulières dans tout le pays, afin de ne plus laisser diverger leurs croyances et la réalité du terrain.

Pour eux, cela revient à modifier radicalement leurs produits parce qu’ils acquièrent une vraie connaissance de leur public, qu’ils n’avaient pas auparavant.

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Plus loin, plus ancien 21 juin 2017


Depuis le numéro du magazine Nature daté du 8 juin 2017, nous avons vieilli collectivement de 100.000 ans -au bas mot.
Si vous-vous souvenez bien en effet, depuis vos années de collège, vous avez appris qu’Homo Sapiens (nous !) est âgé d’environ 200.000 ans, tels que des restes de squelettes ont permis de l’attester dans la zone du grand rift d’Afrique de l’Est.
Il s’agit bien de nous et je ne parle pas par métaphore, car n’importe quel enfant de 3 ans depuis cette époque aurait été capable d’être scolarisé dans l’une de nos écoles maternelles sans qu’on puisse le distinguer des autres (moyennant un apprentissage de la langue).
Vous ne pourriez pas distinguer ses parents si vous les croisiez dans la rue.
Pour résumer, depuis qu’Homo Sapiens existe, aucun de ses membres n’est différent des 7 milliards d’humains qui peuplent aujourd’hui la surface de la terre, ni physiquement, ni en termes de diversité culturelle ou de capacités mentales.

C’est toujours vrai depuis le numéro de juin 2017 du magazine Nature… sauf que c’est vrai sur 100.0000 ans de plus et sur une zone d’origine qui n’est plus l’Afrique de l’Est mais le continent africain tout entier.

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Jusque-là en effet, le matériau scientifique laissait penser que nous (Homo Sapiens) étions nés à l’Est du continent africain, dans la savane alors qu’à l’Ouest, les singes avaient perduré dans les forêts denses.
De cette régions du Rift, l’être humain avait alors cheminé jusqu’à sortir d’Afrique pour peupler le reste de la planète. En Europe, nous avions côtoyé Neandertal, un autre genre d’Homo.
L’histoire du genre humain était linéaire à la fois en temps et en géographie. Pas d’hésitation, pas de détour, ni de chemin de traverse.
Cette histoire là on l’apprend à l’école (jusqu’à la prochaine révision des manuels).

Sauf que…
Sauf qu’au Maroc à Jebel Irhoud, une recherche archéologique a exhumé en 2004 des squelettes qui ont été étudiés pendant 10 ans et dont l’analyse remet en cause la linéarité du peuplement humain et son ancienneté.
La présence d’être humains à l’Est de l’Afrique il y a 200.000 ans n’est pas remise en cause : ils étaient effectivement là.
Mais 100.000 ans avant, il y en avait déjà à l’extrême Ouest du continent à 9.500 km de là.

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La théorie admise selon laquelle les humains actuels descendent d’une population unique qui vivait dans l’unique région éthiopienne reste pertinente (la théorie « East side story »).
Mais avant la grande migration qui a poussé Sapiens à sortir d’Afrique (la théorie « Out of Africa »), il y avait donc déjà eu une migration propre au continent africain pendant au moins 150.000 ans.
Nous étions bien là, dans l’actuelle Éthiopie, mais aussi près de l’Atlantique et -très probablement- dans beaucoup d’autres endroits d’Afrique dont Florisbad dans l’actuelle Afrique du Sud où un crâne de Sapiens a été daté à 265.000 ans.
Et nous avons du prendre l’habitude -très probablement- de côtoyer sporadiquement d’autres Homo qui n’étaient pas Sapiens.
A la même période par exemple notre ancêtre à tous Homo Erectus, une lignée vieille de presque deux millions d’années, circulait aussi sur les mêmes sols.
Nalédi, Neandertal, Erectus, Florensis… toutes ces « branches minoritaires » du genre Homo sont désormais éteintes, mais au moment où Sapiens s’éparpillait gaiement de par le monde, il a forcément croisé ses cousins et, non, ils ne se pas toujours fait la guerre.
Avec une population d’humains estimée à 800.000 individus dans toute l’Afrique et 10.000 Néandertal en Europe, il est probable (hypothèse) qu’ils ne se considéraient pas comme des concurrents ou des ennemis a priori.
Les ressources étaient abondantes et le premier risque n’était pas incarné par un camarade bipède, loin de là.
Pour preuve qu’il y a eu des échanges intimes (et fructueux) : la population européenne actuelle possède 2% de gènes Neandertal.

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Les humains d’il y a 300.000 ans avaient les ressources matérielles et psychologiques pour vivre côte à côte avec des humains qui n’étaient pas Homo Sapiens.
Il y a 300.000 ans d’ailleurs, il n’était pas certain que ce soit Sapiens qui finisse par être le seul survivant. D’autre conditions naturelles auraient pu faire de Neandertal la lignée persistante.

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L’histoire de l’être humain s’avère donc plus complexe et plus dense que prévu.
Cette augmentation du niveau de complexité est souvent le signe d’un gain qualitatif en science, car les explications qui rendent la réalité plus simple sont en général extrêmement suspectes.

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En termes de théorie anthropologique, la découverte de Jebel Irhoud n’est pas une révolution (toutes proportions gardées et mis à part tout ce qui vient d’être dit sur son importance).
Cette découverte renforce par contre un positionnement déjà existant, qui voit l’existence humaine se déployer dans le temps long et dans des configurations culturelles multiples dont aucune ne peut se prévaloir d’être meilleure que les autres.
A l’échelle de l’espèce humaine, cette variété des configurations sociales est porteuse de vitalité.
C’est aussi une plus grande probabilité de survie.

 

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L’ethnologue, qui étudie les variances culturelles du genre humain, se retrouve contraint à émettre des hypothèses invérifiables quant au mode de vie de ces lignées disparues.
Sujet de thèse : à quoi et comment pensait Homo Erectus ?
Le seul matériau de l’ethnologue, c’est Homo Sapiens.

L’intérêt de la découverte de Jebel Irhoud réside aussi dans les questions que l’ethnologue peut se poser à lui-même.
A quoi ressemble une théorie en sciences humaines quand on la mesure l’aune de François Rabelais et son fameux « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ?
Quelle est en effet la conséquence du savoir anthropologique ? Que peut-on en faire et quel objectif le chercheur peut-il se donner ?

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D’ailleurs il ne s’agit pas de comprendre et d’expliquer une culture. « Une » culture ça n’existe pas. La bonne perspective est d’envisager les liens, les échanges entre cultures.
Répétons-le : la mondialisation est aussi ancienne que l’apparition de l’humain sur Terre.
A cet égard, emprunts, dons et bricolages symboliques permettent les traductions d’un groupe à l’autre et c’est par ces échanges que nous, Sapiens, avons pu perdurer et croître en tant qu’espèce depuis presque un demi-million d’années.
Le fait que tous les groupes soient enclins à se considérer comme plus digne que les autres pour représenter l’humanité (théorie de l’ethnocentrisme) est un réflexe spontané qui n’étonnera personne… comment reprocher aux membres d’une culture d’y être viscéralement attachés ?
Cette autoprotection nécessite pourtant d’être fermement bridée pour ne pas engendrer de rejet irraisonné; c’est la condition pour qu’elle soit positivement utile en servant de sas ou de tampon dont la fonction première n’est pas de rejeter la différence d’autres groupes mais de se donner le temps de bricoler un mode d’échange culturel collectivement acceptable.

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C’est donc là qu’intervient l’anthropologue américaine Ruth Benedict :
« The purpose of anthropology is to make the world safe for human differences. »
L’objectif de l’anthropologie est de rendre le monde sûr pour les différences humaines.

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La pensée scientifique illustrée 16 mars 2017


Sur l’image présentée ici et que vous avez sans doute déjà vu -en particulier sur le réseau Linkedin-, il y a un non-dit que je trouve intéressant de questionner.
A priori, le dessin laisse entendre que des points de vue différents sont une situation normale, dans la mesure où c’est la réalité elle-même qui génère l’incompréhension. Le respect que l’on doit à autrui impose de ne pas le forcer à adopter notre point de vue.
Ainsi donc, tout étant relatif, il ne sert à rien de s’attarder sur les points de divergence  et l’ultime conséquence en serait l’impossibilité collective à trouver un terrain d’entente.
Chacun peut donc repartir avec son propre point de vue sans jamais atteindre aucun accord avec les autres.
Après tout comme le suggère le dessin dans ce cas précis tout le monde a raison en même temps, n’est-ce pas ?
En l’occurrence non.
Ce que ce dessin laisse entendre c’est qu’il est préférable d’abandonner la recherche de la vérité plutôt que de reconnaître qu’on a collectivement tort. Ce que ce dessin laisse entendre c’est que si la réalité n’est pas exactement conforme à vos manières de voir, vous pouvez renoncer à la réalité et persister dans l’ignorance.
Ce que ce dessin laisse entendre, finalement, c’est que si la manière de voir d’autrui n’est pas exactement conforme à vos manières de voir, l’unique solution pour parvenir à un terrain d’entente consiste à forcer autrui à accepter votre point de vue. Tordez lui le bras, envahissez son pays, manipulez les faits.
De ce point de vue, le relativisme est un motif d’abandon du processus de recherche de vérité.
C’est un renoncement à construire une interprétation collective de la réalité qui soit viable.

Car ce n’est pas « la réalité » qui génère de l’incompréhension, c’est son interprétation. Les faits, eux, sont univoques et c’est la première difficulté : établir les faits de manière incontestable. Pour cela on a inventé et raffiné depuis trois siècles la revue par les pairs (peer review) qui est un outil redoutable d’efficacité. La seconde difficulté consiste à faire tenir ensemble ces faits exacts et une interprétation collectivement acceptée : les anthropologues appellent cela la construction sociale de la réalité.

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Le respect mutuel n’implique pas en effet qu’on doive rester dans un état d’ignorance.
La recherche de la vérité n’implique pas non plus qu’on cesse de se respecter mutuellement.

Les deux personnes sur l’image pourraient s’adresser à un tiers de confiance qui a déjà travaillé le problème et trouvé une solution qui fait référence.
Ou ils pourraient prendre de la hauteur pour vérifier si ce signe sur le sol n’a pas été tracé pour être vu à partir d’un endroit spécifique.
Ou ils pourraient observer la population locale et vérifier quelle est la valeur de ce signe dans le contexte social local.
Ou ils pourraient convenir d’une expérience qui permette de définir les faits, de les interpréter pour déterminer s’il s’agit d’un 6 ou d’un 9 et rendre leurs résultats publics pour qu’une revue par les pairs valide leur conclusion.
Ou mener les quatre vérifications successivement.

C’est cela la pensée scientifique !

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La ville d’aujourd’hui, demain 12 janvier 2017


Depuis que les humains ont commencé à grouper leurs habitats au Néolithique, la tendance à l’urbanisation ne s’est jamais démentie et n’a jamais cessé de croître. Dans un passé récent, au XVIIIe siècle 0,4% de la population terrestre résidait en ville et en ce début de XXIe nous sommes plus de 50%. Les projections indiquent 65% de population citadine en 2025.

Sydney city sprawl. Urban life self-organizes around the possibilities of (social) exchange. Badly designed "smart cities" only place a burden on that basic fact.L’existence de la ville a eu une influence sur tous les domaines de la vie humaine dans la mesure où cet objet socio-géographique est rapidement devenu un centre de décision et, au sens propre, un lieu de pouvoir. Le sujet ‘urbain’ recouvre une réalité bien plus vaste que la simple construction d’un habitat dense, à commencer par l’organisation de la vie humaine, j’ai nommé : la politique.

 

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L’omniprésence du digital aujourd’hui (devenu « pervasif ») se fait sentir dans tous les domaines, comme une confirmation concrète de la quatrième révolution industrielle telle que définie par Klaus Schwab, fondateur du Forum Économique Mondial. Ce concept peut sembler grandiloquent mais il a le mérite de pouvoir envelopper notre époque faite d’automatisation extrême et d’interconnexion généralisée entre les personnes, les systèmes d’infrastructures et les objets.
La construction de l’objet ville est donc, de fait, la construction d’un objet politique au sens d’organisation de la vie collective. Ce n’est pas un hasard si le premier département de recherche en sociologie au monde fut fondé en 1892 à Chicago, spécifiquement pour comprendre la dimension humaine de la vie en ville (et en corolaire aider la prise de décision publique quant au sujet de la planification urbaine).
Certains sujets spécifiquement urbains en effet ne peuvent pas être résolus par de la tuyauterie neuve ou le recours massif aux camions-toupies… comprendre, gérer et si possible maîtriser la criminalité, la cohabitation entre communautés culturelles, la redistribution des richesses, la résilience face aux catastrophes ou encore la prise en charge des nouveaux habitants ne relèvent pas du « bureau du génie civil ».

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C’est précisément l’écueil qu’il faut éviter aujourd’hui avec la notion de « ville du futur » : les vrais problèmes à résoudre relèvent de la citoyenneté dans la ville et non de tuyauterie neuve.

Toutes les villes ont la même problématique et connaissent les mêmes sujets de réduction de la pollution, d’accès à l’énergie, de modification de la pyramide des âges, de mobilité, de divorce entre valeur foncière de l’immobilier et sa valeur économique locale, etc.
Ce sont des préoccupations mondiales et dans les discours de gestion urbaine, on en est quasiment à l’injonction morale : il faut être smart. Si vous êtes une ville, il vous être une smart city -une ville intelligente. Dans une grande mesure d’ailleurs, reconnaissons que le modèle historique arrive à ses limites et que ce modèle nouveau de ville hyper connectée au réseau de l’internet des objets (IoT) offre un espoir de les dépasser plutôt efficacement.
Certes, mais que recouvre l’injonction à être une smart city, en termes de conséquences ?
La ville du futur est souvent décrite en termes économiques et l’amélioration supposée est hyper rationalisée : rapidité des services rendus, juste dimensionnement et juste localisation.The equivalent of a ghetto would be to deploy "smart" technologies within our cities, without taking into account the real population (not the intended population). Recruit ethnographers, proceed to deep UX field-observations !
Ce type d’urbanisme paternaliste reprend les codes techno-scientifique qui ont donné vie en France aux « grands ensembles » de HLM dans les années 1950. Posture politique qui a encore des effets sociaux et architecturaux largement négatifs 60 ans plus tard.
L’ampleur des financements d’une smart city impose des partenariats public-privé et une infatuation en termes d’approche basée sur les données… Une étude récente par Raphaël Languillon-Aussel, Nicolas Leprêtre et Benoit Granier montre bien comment les grands groupes industriels (Toshiba, Panasonic, IBM en particulier) utilisent les expérimentations grandeur nature pour améliorer leurs technologies, avec des arguments chiffrés qui mesurent l’efficacité de leur matériel pour apporter la preuve de son utilité. Cette vision de l’efficience promue par les fournisseurs ne doit pas abuser les décideurs politiques pour laisser transformer nos villes en chaîne de production robotisée.
Cela nous ramènerait à la conception technocratique d’il y a 50 ans… le risque est donc énorme de voir se reproduire une dégradation non anticipée de la qualité de la vie urbaine collective.
Car pour les habitants, l’intérêt premier est dans les nuances qui n’apparaissent pas sur un tableau Microsoft Excel : transparence des institutions, engagement civique, équité sociale.
La question posée doit explorer les bénéfices technologiques en termes de service rendu et de renforcement des capacités d’action (empowerment) des citadins eux-mêmes, de leur propre point de vue.

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Certaines villes considérées comme avant-gardistes mettent en place depuis les années 2000 un modèle qu’on appelle la smart city ; la ville intelligente ; ou encore -avec autant de modestie- la ville du futur. La vision qui préside à l’établissement de la ville du futur est faite d’interconnexion des systèmes et d’exploitation intensive de la data afin d’optimiser les services et les infrastructures. L’intérêt d’insérer du digital dans la ville permet de basculer vers une gestion à très court terme, voire au temps réel pour certains aspects de flux (circulation routière, transport public, distribution d’énergie).

Pour une supervision en temps réel des transports, voir l’exemple d’application Big Data ci-dessous qui montre la circulation des taxis à New York du 24 au 31 octobre 2011 :

 

[lien secondaire : https://vimeo.com/88147836 ]
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Avec le développement rapide du numérique, la smart city est désormais passée de la brochure marketing sexy à la réalité (parfois moins sexy).
La promesse d’efficacité à grande échelle et de précision algorithmique a séduit des métropoles partout dans le monde. Le Japon abrite 4 des principaux projets mondiaux de smart cities, dont celui de Yokohama qui porte non pas sur un unique quartier (300 à 400 foyers) mais sur 10.000 foyers. En dehors des cadres expérimentaux, Singapour s’est révélée exemplaire dans la gestion de la mobilité, Copenhague pour la dimension durable et Boston pour la participation citoyenne.

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A ce titre, il est d’une importance cruciale de comprendre que le numérique et l’usage intensif de la data doivent avant tout permettre une plus grande interactivité humaine. Mais la data n’est pas la vie… et le quantitatif est incapable de prendre en compte la variété encore plus grande du qualitatif.
Car, je le prédis, ça ne fonctionnera pas si le système porte uniquement sur l’optimisation technique et omet la socialisation.
En oubliant l’être humain dans l’équation de la ville du futur, on s’apprête à un retour de bâton magistral lorsque le « facteur humain » reviendra sans avoir été invité sous la forme de protestations, de vandalisme, de non-respect volontaire des procédures ou d’arrangements parallèles qui passeront outre tout le ‘smart’ qu’on aura bien voulu injecter dans la ‘city’.
L’absence de prise en compte des aspects socio-politiques aboutira à coup sûr à un refus d’adoption des innovations proposées et à un accroissement des inégalités  -si toutefois l’objectif initial était bien de les réduire.

Il serait donc bon de questionner le modèle de design et les méthodes utilisées avant la pose de la première pierre dans un nouveau Digital technologies can bypass classical urban planning problems, yet the design of these projects should not forget the main issue is social not technical. Real-life citizen-centric more than the abstract user-centric archetypes.quartier. Quels profils de population sont pris comme référence pour penser les innovations à venir ? Les décideurs publics pourraient cesser de valoriser systématiquement la population qu’ils souhaiteraient avoir dans la ville, et de prendre en compte sa réalité. (voir mon article sur les Millennials)
A ce titre, une « smart city » si elle veut assumer son rôle d’infrastructure politique doit en premier lieu se préoccuper de la population réelle… ce qui suppose une adaptation des technologies aux différents contextes locaux et non l’implantation de systèmes standardisés.
Pour réussir au-delà du minimum technique requis, les initiatives d’ « urbanisme digital » doivent prendre en compte et soutenir des besoins spécifiques et hautement variables, qui ne correspondent pas la plupart du temps avec les profils-types d’utilisateurs définis en phase initiale : riches, éduqués et dont la vie peut se faire dans 3 km². Les populations pauvres, non connectées sont par contre les grandes ignorées du processus.
Qu’en est-il du parent solo qui doit faire 50mn de transport en commun pour aller au travail et dont l’abonnement lui coûte 10% de son salaire ? Le fait que sa carte de métro soit sur son smartphone ou que son bus soit sans conducteur est bien le moindre de ses soucis.
Qu’en est-il de l’idée de rue, conçue comme un lieu de vie publique et non un lieu qui mène à des actes d’achat ?
Comment sera garanti l’anonymat de nos données ? Et pourquoi envisage-t’on de faire payer les déchets selon le poids de nos poubelles (connectées) alors que les fabricants ne sont pas contraints de produire moins d’emballages ?

Et à quels services publics n’aurons-nous pas droit si l’on ne dispose ni d’un smartphone, ni d’un ordinateur ni d’une carte bancaire ?
Et pour ceux qui ont ces équipements, sera-t’il possible de cliquer sur opt-out ?

Pour ceux qui se préoccupent de renouveller la ville d’aujourd’hui en vue de demain, ça commence au tout début du processus : dans le cerveau des concepteurs, par une collecte qualitative issue du vrai terrain et une approche bottom-up, participative, du test & learn et -soyons fous- une implication directe des citoyens via des ateliers de co-création.
(remettons-en une couche, cria alors l’ethnologue : faites des observations in situ de vraies personnes pour bien calibrer les technologies à leurs utilisateurs… car ne pas le faire produira l’équivalent digital de la cité HLM : exclusion, paupérisation et déliquescence)

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Nos existences vont donc changer effectivement mais, finalement, il est probable que l’espace public ne changera pas si radicalement.
Le thème de la ville du futur concerne moins les infrastructures que les interactions humaines avec ces infrastructures. Rome à l’époque de César ressemble beaucoup à la Rome de 2017, le système social par contre n’a plus rien à voir et il a même changé plein de fois. En 3017 il y a fort à parier que Rome ressemblera encore beaucoup à la Rome de 2017. Les espaces horizontaux serviront toujours à accueillir les activités et les parois serviront toujours à séparer les espaces horizontaux. Les façades auront toujours pour fonction de protéger de l’extérieur et les fenêtres à voir au-delà des parois.

Mais dans le système social qui se prépare, la smart city sera bavarde. Les bâtiments, les voies de circulation, les véhicules et les objets seront bavards. Certaines de ces choses inanimées auront sans doute même une relative capacité d’auto-régulation, mais les éléments-clés ne seront pas modifiés. Avec un peu de d’organisation, il sera même encore possible de se perdre en se promenant.

What are the political implications of these internet-data-automation stuff ? This is a VERY good question. Such a technical system would ease or make more difficult the birth of a dictatorship ?L’incompréhension fondamentale que nous devons éviter réside dans le fait qu’une ville est un tissu social avant d’être une plateforme technique. L’impact humain de la planification urbaine n’est pas seulement fiscal ou pratique.

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Pour pousser l’argument encore plus loin, je l’ai déjà dit et je le dirai encore : le critère ultime d’évaluation d’une technologie est sa capacité à ne pas servir une tyrannie.
Le fondement de l’État de droit repose sur la séparation des pouvoirs : comment s’assure t-on que cela descend jusqu’au niveau des bases de données ? Si demain ce sont mes empreintes digitales qui servent de titre de transport, comment pourra-t’on garantir ma liberté de circulation sous le règne d’un gouvernement autoritaire ?

Pensez-y lorsque vous serez en charge de la conception d’un nouveau « quartier connecté ».

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Le syndrome de La Femme en Rouge : un usage social des objets connectés 14 juin 2016


Ainsi que j’en parlais dans mon post sur le porté connecté, l’une des possibilités socialement intéressantes de cette technologie est de pouvoir (potentiellement) permettre d’entrer en relation avec une ou plusieurs personnes qui nous sont totalement étrangères via les objets.

Cette potentialité offerte par la technologie répond à une attente d’interaction.

En référence à Fiona Johnson dans la trilogie Matrix, je nomme cette attente d’interaction le syndrome de La Femme en Rouge et précisément le fait qu’une personne est toute proche de nous mais que les conventions sociales ne légitiment d’aucune manière le fait qu’on s’adresse à elle sans passer pour un(e) tocard(e). Il manque un prétexte, une bonne raison, une justification même floue et ambiguë.
[A l’attention de mes lectrices : pour équilibrer cette illustration et ne pas sombrer dans le sexisme, si vous avez en tête l’équivalent masculin de La Femme en Rouge je suis très preneur de vos références]

femme-en-rouge_objets-connectes_usages-UX

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Stanley Milgram a démontré dès 1967 que nous ne sommes pas si éloignés les uns des autres que de nous pourrions croire et qu’en moyenne seulement 6 niveaux de distance nous séparent de n’importe qui. J’aurais par exemple seulement besoin de 6 personnes pour pouvoir entrer en relation directe avec le président des États-Unis (ou n’importe qui d’autre). A force de répéter cette hypothèse d’ailleurs, un jour, il faudra que je me lance…

Cette théorie du petit monde a été reproduite plus récemment au sein du réseau Facebook, où il s’avère que chacun est séparé de chacun seulement par trois niveaux et demi. Au sein d’un réseau social dense et clos comme l’est Facebook (ou Linkedin, ou Tumblr), il devient encore plus simple de joindre un(e) inconnu(e) par relations interposées. Mais le simple fait d’avoir ouvert un profil sur ces réseaux sociaux fournit le prétexte à une mise en relation : parce que vous êtes inscrits sur ces réseaux, vous attendez des sollicitations (et pas toujours graveleuses, merci).

 

Joindre un inconnu sur un réseau social rend donc la prise de contact moins incongrue, dans la mesure où les deux font déjà partie du même réseau. Qu’en est-il si l’inconnu(e) est juste à proximité, sans rien ni personne pour jouer le rôle de connecteur ? Que se passe-t’il si la Femme en Rouge boit son café à la table voisine de la vôtre ? Dans ce contexte il ne s’agit plus de célébrer la relation qu’on a avec autrui même en son absence (via internet); il s’agit de célébrer exactement l’inverse : la présence d’autrui, avec qui on n’est pas encore en relation.intel_presence_syndrome-femme-en-rouge

Les recherches menées chez Intel avec des objets à double écran défrichent partiellement cette problématique, en permettant de s’adresser directement à un(e) inconnu(e) en utilisant la technologie comme entremetteur… en utilisant un prétexte non personnel pour adresser la parole, comme une image diffusée sur un écran, une ligne de texte ou autre. Cela met les deux personnes à l’abri d’une relation qui démarrerait immédiatement sur le plan personnel.

Bien sûr, si vous faites partie des gens qui peuvent lancer une conversation avec (presque) n’importe qui dans n’importe quelle situation, vous pourrez hausser les épaules devant l’idée qu’un objet puisse servir de déclencheur à la prise de contact. J’en conviens. Et si mon allégorie de La Femme en Rouge oriente le débat vers une relation interpersonnelle de séduction, ce serait une erreur de limiter le sujet à ce domaine particulier.
Que se passe-t’il si la Femme en Rouge est directrice des ressources humaines de l’entreprise où vous voulez travailler et qu’elle boit son café à la table voisine de la vôtre ?
Du reste, si vous craignez l’invention prochaine d’une machine à harceler vous pouvez être rassuré, puisque ce sont les objets qui gèreront le premier niveau d’interaction pour ne laisser émerger que les demandes appropriées telles que définies par vos soins. L’expérience de Milgram en 1967 a surtout montré que ce n’est pas l’outil qui permet la mise en relation, c’est la bienveillance de celui ou celle qui reçoit la sollicitation. Les « six degrés de séparation » sont seulement une moyenne et sur presque 270 lettres envoyées pour vérifier l’hypothèse de l’équipe de recherche, moins de 70 parvinrent à destination. La Femme en rouge ou l’Homme en Bleu (?) auront toujours la possibilité de vous ignorer superbement, et réciproquement.
En fin de compte d’ailleurs, dans le film Matrix, personne n’entre en contact avec la Femme en Rouge.

 

assistant_entremetteur_hologramme

Il y a cependant là une nouvelle possibilité d’usage pour les objets connectés, socialement bien plus utile qu’un podomètre ou un stupide compteur électrique soi-disant intelligent.  Je parie que celui qui trouvera un moyen technologique de favoriser la relation avec autrui dans le monde concret aura au moins autant de succès que Mark Zuckerberg et son bouton Like.
Sous quelle forme apparaîtra cette innovation reste sujet à débat : il est probable que nous ne pourrions que nous tromper en lançant des hypothèses sur la base d’exemples existants. Smartphone, montre, bague… tout ce qui entre dans le domaine du ‘porté connecté’ semble pertinent. L’essentiel de toute façon n’est pas l’objet en lui-même mais les protocoles et autres liaisons à courte distance.
Peut-être que la catégorie des objets enchantés pourrait nous orienter vers une voie prometteuse, par exemple avec l’aide des assistants virtuels en hologrammes ?

La force de cette innovation résiderait dans le fait qu’on n’est plus dans le virtuel mais dans la vraie vie.
Un Like bien placé sert de déclencheur de conversation, ou simplement le fait de savoir qui a consulté votre profil sur internet vous rend légitime à adresser la parole à cette personne… mais dans la vraie vie, dans un salon professionnel, au centre commercial ou dans la rue, on ne peut pas utiliser d’intermédiaire : entre soi et autrui, soit on adresse la parole, soit une opportunité est manquée.
C’est ce vide que pourrait combler la technologie connectée dans la mesure où elle servirait à générer du lien social là où, juste avant, il n’y avait qu’une espérance d’interaction.

Célébrons la présence !
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Synthèse sur les wearables : le porté connecté 4 avril 2016


Dans le cadre d’une (petite) recherche je me suis récemment intéressé aux motivations individuelles à utiliser les vêtements connectés; en anglais dans le texte les connected wearables.

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Mais il y a un problème de dénomination.
Comme j’en parlais dans un article récent, le mot anglais digital est synonyme de numérique, les deux peuvent être utilisés pour désigner la même réalité. C’est simplement l’habitude qui nous fait préférer l’un des deux vocables.
Ce n’est pas vrai pour le domaine des vêtements connectés par rapport au terme anglais wearables, du verbe to wear : porter sur soi (et non pas emporter avec soi, comme un téléphone). Les wearables constituent donc la catégorie d’objets que l’on porte sur soi mais pas uniquement les vêtements. Ainsi, l’utilisation du mot français ‘vêtement’ connecté est beaucoup trop restrictive pour désigner la globalité d’une pratique anthropologique universelle. La réalité que l’on veut désigner en effet concerne les vêtements mais aussi les montres, les lunettes, les harnais de sécurité, les gilets de sauvetage, les sacs à dos, les bijoux, les casques de moto, les pagnes, les chapeaux, les gilets pare-balles, les combinaisons de surf, les étiquettes d’identification des nourrissons en maternité, les aides auditives, les piercings, etc.
Si le ‘wearable’ concernait uniquement les ‘vêtements’, jamais par exemple nous n’aurions connu le glorieux concours Wearables for Good lancé par l’UNICEF.
Je propose de traduire désormais connected wearables par l’expression porté connecté, qui représente mieux « ce qu’on porte sur soi » au sens large, ce qui inclue les vêtements, sans désigner uniquement cela.

 

Une première chose qui m’a frappé est l’évidente relation du porté connecté avec le concept plus vaste du Digital.

Le porté connecté est un sous-domaine des objets connectés qui sont tous rattachés à l’infrastructure de l’internet des objets (IoT); le Big Data quant à lui est la solution de stockage et d’analyse… et au final, ce sont tous les éléments qui constituent la technologie numérique qui finissent par entrer en écho les uns avec les autres. Techniquement donc, le périmètre du porté connecté c’est le Digital.

 

 

Une seconde chose frappante est le sentiment diffus qu’il existe beaucoup de solutions techniques qui ne répondent à aucun problème… ce qui se traduit d’abord par un décalage entre l’argumentaire des vendeurs de porté connecté et la motivation à utiliser ces mêmes objets. Pour les premiers généralement, l’intérêt du produit réside dans l’étendue de ses capacités techniques… la plupart du temps extrêmement pauvre car limité à la mesure de certaines fonctions corporelles.

Mais les préoccupations des utilisateurs relèvent d’un autre ordre. Pour les objets connectés par exemple il s’agit avant tout d’économiser de l’argent (le compteur électrique). Pour la sous-catégorie des wearables cependant, les utilisateurs ne cherchent pas à s’équiper d’un système technique, mais à atteindre une série d’objectifs personnels relativement précis qui peuvent se résumer ainsi :

Motivations à l’usage du porté connecté :
Économiser de l’argent (pour uniquement les objets connectés et non le porté connecté)
Avoir l’esprit tranquille
Être à deux (plusieurs) endroits en même temps
Améliorer sa sécurité physique / son bien être

Pour ces quatre motivations d’utilisation on trouvera à chaque fois l’idée sous-jacente d’être prévenu avant l’atteinte d’un certain seuil. Ce seuil sera le plus souvent un nombre… reste à définir ce qu’il quantifie et par rapport à quoi : une somme d’argent, une distance, une probabilité, un temps écoulé, un taux de monoxyde de carbone, une densité, une vitre brisée, un nombre de pulsations cardiaques, un temps d’immobilité, le ping d’un autre objet connecté, etc.

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Mais la possibilité même de définir un seuil suppose d’avoir une base de référence pour savoir quoi mesurer. L’importance de bien définir ce que l’utilisateur attend vraiment s’avère cruciale pour établir un seuil qui déclenchera les actions utiles. Du point de vue de l’utilisateur, c’est bien là que réside l’intérêt d’un vêtement connecté ou l’articulation de plusieurs objets entre eux :

il s’agit de répondre à la question « A quoi ça me sert ? » davantage que « Qu’est-ce que ça fait ? »

En plus de devoir définir une problématique pertinente pour définir le périmètre des données à mesurer, il faut aussi se demander comment on va le faire en termes de système technique, ce qui permet d’évoquer les composants techniques d’un vêtement connecté, en termes de software et de hardware :

Exigences d’architecture :
Collecte de données
Transmission de données
Analyse, traitement de données
Restitution des données après leur traitement

L’exigence technique de restitution de données nous amène quant à elle sur les domaines de la data vizualisation et du design front-end. Il faudra bien sûr prendre en compte le contexte d’usage, car on ne présentera pas de l’information sous forme de texte à une personne en mouvement, ni sous forme sonore à quelqu’un qui évolue dans un environnement bruyant (c’est bien le minimum qu’on vous demande : connaissez vos utilisateurs !). Pour faire court, ici, les 5 sens sont  potentiellement des vecteurs d’information. A noter que dans bien des cas on peut envisager le téléphone mobile de l’utilisateur comme unité de traitement et de restitution des données.
La question se pose aussi de demander ou non à l’utilisateur une interaction pour obtenir l’information qu’il attend. objet-connectes-wearables_bijou-joaillerie_usages_objets enchantésCela crée une bifurcation majeure dans le design : en effet, en ne demandant pas d’action particulière à l’utilisateur on ouvre la voie à une catégorie d’objets bien particulière dont j’ai déjà parlé ailleurs : les objets enchantés… qui constitueront j’en suis persuadé la catégorie premium de l’internet des objets.

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En plus des critères mentionnés ci-dessus, j’ajouterais que le potentiel de développement pour l’ensemble du domaine du porté connecté (et donc de l’internet des objets) tient dans notre capacité à créer des produits qui répondent à une triple exigence :

Tendances technologiques :
Miniaturisation
Bas coût
Faible consommation d’énergie

Ces trois éléments permettront de prendre en compte de mieux en mieux les besoins fonctionnels des utilisateurs. Plus la taille des capteurs, leur coût et leur consommation d’énergie diminueront, plus on pourra envisager une inspiration et des spin-off technologiques issus du monde médical, à commencer par le patch connecté jetable comme le BioStamp de la société MC10.
Mais pour les fabricants, il faudra un effort d’imagination pour sortir des applications restreintes au seul suivi d’activité physique et au quantified self. Pour s’ouvrir à d’autres fonctionnalités et élargir le champ des usages, il faudra s’inspirer de la vie quotidienne réelle des personnes réelles pour trouver une inspiration autrement plus vaste, dont les applications seront transposées dans du porté connecté qui ne s’affiche pas comme tel. Car soyons honnêtes, à part dans un cadre professionnel, personne ne veut ressembler à un pervers équipé de Google Glass… la problématique est la même ici que pour les voitures électriques : elles exploseront leurs ventes lorsque leur spécificité sera fondue dans une apparence normale (pour y parvenir, encore une bonne raison de recruter des ethnologues !).

En se laissant aspirer par les objets habituels de la mode et de la bijouterie-joaillerie, le porté connecté gagnera en acceptabilité sociale car il signifiera quelque chose, en termes collectifs, à commencer par un habillage statutaire. Car c’est une chose de porter un bracelet FitBit, mais en termes sociaux il n’existe aucune référence pour faire ‘résonner’ le sujet ou pour se distinguer grâce à ce type d’objet. Il en ira autrement lorsque les fonctionnalités et le siglage auront du sens pour ceux qui sont autour et qui attribuent une symbolique à l’objet… exactement comme on attribue un statut différent à un pantalon Levi’s, Carhartt ou Azzaro. Tout le monde se fiche bien de connaître la composition du tissu en 90% coton et 10% élasthanne ou avec 3 circuits imprimés dans le col.

 

Enfin, en opposition totale avec l’argumentaire des vendeurs, il faut bien admettre que la propagation de la connectivité au monde des objets (vêtements inclus, donc) représente un risque majeur de sécurité, du fait de la menace d’un piratage ou plus prosaïquement d’une interruption accidentelle de la connexion. Les Américains par exemple développent leurs systèmes en se basant sur l’hypothèse d’une liaison permanente, ce qui me paraît hautement optimiste car de fait, le risque d’une perte de liaison n’est pas pris en compte… il y à là une porte grande ouverte pour faire les frais de la Loi de Murphy quelque soit le niveau de sécurité que vous prétendez avoir.

Les exemples ne manquent pas, déjà aujourd’hui alors même que les applications de masse sont tout juste émergentes. Ce risque s’applique parce qu‘il y a une connexion et tout ce qui est connecté est donc à la même enseigne : tee-shirt, voiture, sac à main Vuitton, téléphone, détecteur d’intérieur, chemise, système d’alarme, pince à cravate, moniteur de rythme cardiaque, tableau de contrôle d’une centrale nucléaire ou d’un Airbus, broche Swarovski, etc.

Je suggèrerais donc au ingénieurs, designers et fabricants d’opter pour des objets connectés utiles même hors connexion et avec la déconnexion manuelle comme fonction à part entière.

Critères fonctionnels :
Intégration
Personnalisation
Adaptatif
Anticipatif
Déconnectable

Car ce sont bien les usages et non les critères techniques qui permettent d’énoncer les fonctions du produit dans le vocabulaire de l’utilisateur et en vue de répondre à la seule question qui le préoccupe : A quoi ça me sert ?

Or comme on vient de le voir, il s’avèrera sans doute nécessaire et utile, à diverses occasions, d’utiliser un objet connecté sans sa connexion. C’est à ce moment là que votre réflexion sur le sujet pourra faire l’ultime différence entre un objet qui reste utile même déconnecté -ne serait-ce qu’en style- et un machin aussi fonctionnel qu’un caillou.

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Mobilité à la chinoise 19 octobre 2015


chinesesmartphones-shanghaisubwayEn 2014 les utilisateurs chinois ont effectué 185 milliards de téléchargements d’applications mobiles, soit 59% du total des téléchargements dans le monde. Que ce soit sur smartphone ou tablette, ils (et elles)  installent en moyenne 90 applications par an, la moyenne mondiale étant à 28.

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Ils sont déjà 500 millions d’utilisateurs… mais ce nombre ne devrait pas cesser d’augmenter dans la mesure où le taux d’équipement est encore relativement bas. J’ai très hâte de voir ce que ça donnera lorsque 1,3 milliard de citoyens Chinois auront atteint le taux d’équipement de 74%, comme le voisin coréen…
Mais si le fabricant de hardware dominant est Samsung talonné par l’ostentatoire iPhone d’Apple, le paysage marketing change lorsqu’on parle de software. Les utilisateurs chinois en effet n’utilisent pas  les boutiques officielles des deux géants, Apple (App store) et Google (Google Play), mais des « app stores » locaux, destinés aux utilisateurs domestiques. Les deux principaux sont Baidu et Xiaomi.
Cette hyperlocalisation s’explique notamment par le strict contrôle des autorités nationales sur les accès internet vers le reste du monde.
Pour un utilisateur chinois, rien ne garantit que demain son site web favori sera encore accessible s’il est hébergé en dehors de Chine. Le site web Google par exemple n’existe pas là-bas car il est bloqué par le grand firewall ( 金盾工程). Lorsqu’on parle d’internet en Chine, il faut bien garder à l’esprit que -quoi qu’on en pense- le maintien de l’ordre civil collectif est politiquement considéré comme plus important que la liberté individuelle.
Ces distributeurs parfaitement inconnus dans le reste du monde sont donc néanmoins des poids-lourds économiques dans le secteur des applis et des smartphones… Si vous voulez développer une appli pour des internautes et smartphon-autes en Chine, vous devez prendre en compte les standards et les contraintes de cet écosystème vraiment très différent. Et bien sûr vous devez comprendre l’expérience utilisateur locale.

Tous ces téléchargements signifient que les utilisateurs Chinois passent énormément de temps à interagir avec leurs applis -et tout spécialement les jeunes. Celles de jeux sont les plus nombreuses, mais celles consacrées au commerce, au streaming vidéo et à la messagerie instantanée prennent le relais en termes de croissance.
Une jeune femme d’environ 30 ans qu’on appellera Ming (明) décrit son quotidien de cette manière :

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Samedi, 06:22   Un bip de mon téléphone me réveille. Ce n’est pas l’alarme mais un message de Sposter Mes achats sont arrivés ! Bon… très bien, je dors encore un peu et je passerai les prendre après.

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Deux heures plus tard, je descends jusqu’à la consigne Sposter en bas de chez moi, ouvre l’appli et récupère un code que je saisis au clavier de leur installation et… voilà ! La porte d’un des casiers s’ouvre et j’y trouve ma livraison. Grâce à eux, je n’ai pas à attendre le livreur et lui n’a pas besoin de connaître mes disponibilités. J’avais passé cette commande de petits objets déco via le site Jingdong (JD.com) il y a quelques jours. Ils offraient en effet 4500 yuans (620 euros) en bons d’achat pour attirer les clients vers leur service de crédit Baitiao. Tout ce que j’avais à faire c’était de dépenser cet argent et le rembourser en 30 jours à un taux d’intérêt de zéro :)

Je me suis intéressée à leur offre et j’y ai souscrit. Comme pour tous mes documents un peu officiels, j’ai scanné le contrat et ce double numérique est sur un disque dur externe, chez mes parents à la campagne. Maintenant je dépense au maximum 1600 yuans par mois et je rembourse 140 avec un taux d’intérêt de 60. C’est une somme tellement ridicule que je n’utilise plus la carte de paiement de ma banque depuis des semaines. [note de l’éditeur : sur ce sujet de la livraison à domicile en Chine, Zuhe Huang a soutenu sa thèse : Last mile delivery in China  en juillet 2015, à l’université Erasmus de Rotterdam.]

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09:00   De retour chez moi je confirme la réception des achats et leur bon état sur l’appli Jingdong. En retour ils m’offrent 20% de réduction sur ma prochaine facture. Rien ne presse, je verrai plus tard. C’est comme Amazon en Europe, vous pouvez y acheter tout et n’importe quoi… j’ai même commandé une plante une fois et elle est toujours vigoureuse dans mon salon. Quand croyez-vous qu’Amazon lancera sa filiale bancaire ?

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Midi:   Un ami m’écrit sur WeChat et demande un coup de main pour son boulot. Il voudrait développer le service Alipay dans notre ville de Chongqing, mais pour cela il a besoin de convaincre des restaurants et des bars de la ville d’accepter ce moyen de paiement.
Chez vous en occident, c’est très comparable à PayPal. J’ai dit à mon ami que ça semble une bonne idée et je me souviens que j’ai déjà vu ça au supermarché. A la caisse, les clients montrent leur écran de smartphone avec un QR code fourni par l’appli Alipay et la caissière le scanne. « Paiement accepté » dit l’automate et Alipay transfère directement l’argent de mon compte vers celui du magasin. Rendez-vous pris, je rencontrerai mon ami dans ce nouveau resto parce que je connais le patron et si les deux font affaire, ils me payeront le déjeuner !

Alors que je me prépare à sortir j’ouvre l’appli Uber pour y trouver un transport.
Chance ! Il y en a un stationné en face.

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14:00   Vingt minutes plus tard je suis au centre-ville de Chongqing, devant le restaurant. “Bip !” Voilà la facture d’Uber, seulement 7 yuan ! (0,98 euro). C’est teeellement cheap ! Ils m’ont fourni un avoir de 10 yuans la dernière fois parce que je n’avais pas trouvé de véhicule disponible. Normalement, le même voyage en taxi tourne autour de 50 yuans aller-retour, alors que c’est 16 avec Uber en plein tarif soit trois fois moins cher.  Inutile de dire que je n’utilise plus jamais le taxi.  
[note de l’éditeur : Uber en Chine fournit environ 1 million de trajets quotidiens]

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14:30   Mon ami vient d’arriver et je suis déjà attablée, en discussion avec le patron. Tous les deux s’accordent sur le fait que le paiement mobile va s’étendre au  marché de la restauration. Pour les utilisateurs ce sera un confort supplémentaire car ils n’auront plus besoin de porter du cash. Leur porte-monnaie sera leur smartphone.

Ce déjeuner d’affaires se passe bien. Mon ami a eu ce qu’il était venu chercher et le manager du restaurant a accepté d’installer le système Alipay pour un test de six mois. Mission accomplie ! Je rentre chez moi -avec Uber bien sûr.

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18:00   L’heure du dîner approche. je prendrais bien un KFC… mais il pleut à torrent dehors. Je reprends mon téléphone. Incroyable : Kentucky Fried Chicken ne livre pas à domicile. Bon peu importe, Taobao m’informe que je peux commander un menu (80 yuans) et le faire livrer chez moi pour 25 de plus. En gros il s’agit d’une entreprise de livraison qui prend votre commande et va la chercher dans le restaurant de votre choix (j’aurais pu commander Mc Do ou un traiteur italien) et ramène le tout chez vous, avec la facture du fournisseur. C’est parfait pour les flemmards qui acceptent de payer le supplément. Trente minutes plus tard j’ai signé le reçu.

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19:30   Dans la rue pour rejoindre mon club de sport, je m’arrête à l’épicerie. J’attrape une glace Magnum et… mince ! Oublié mes sous ! Je m’approche du caissier et je lui demande si je peux faire un transfert d’argent avec Alipay. Mes yeux de chien battu font leur effet, il accepte. Payé, confirmé, emporté !11820560_1647641528826401_1650673808_n

Devant le club, j’attends que mes amis arrivent. Je sais déjà qui sera là puisque le planning est en ligne et chacun peut indiquer sa présence.
Avec mes gants de boxe, c’est le seul moment de la journée où je ne peux pas utiliser mon téléphone… en tout cas parce que sa commande vocale n’est vraiment pas terrible.
Tout cela me fait penser que la gestion quotidienne de mes activités est vraiment dépendante de ce petit objet. Si un jour je le casse il faudra que j’en reprenne un dans les heures qui suivent. J’irai voir sur Jingdong quels modèles ils proposent en version durcie et résistante à l’eau. Et rose.

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Un lieu pour innover (et autres foutaises) 9 octobre 2015


L’un des défis les plus difficiles et les plus motivants dans notre métier concerne les modifications qu’on peut apporter à la culture d’une organisation.
L’ethnologue doit se retenir de répondre instinctivement que c’est impossible et qu’il vaut mieux s’attaquer au préjugé qu’un collectif de travail ne peut pas faire telle ou telle chose, ni atteindre tel ou tel résultat
Car on ne peut pas changer de culture, on peut seulement s’appuyer sur elle, quelle qu’elle soit. Ce serait sinon comme le navigateur qui cherche à traverser l’Atlantique mais, avant, il souhaiterait qu’on lui change l’océan.
Il faut donc reformuler la demande pour comprendre dans 95% des cas qu’il s’agit d’une demande pour modifier les comportements et non pas la culture.

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Un angle d’attaque pertinent consiste à proposer de changer les manières de faire et les comportements professionnels. squareWheels
Le discours ambiant déplore que telle grande entreprise ou telle PME manque d’atouts face à la concurrence, ou que tel service public manque d’efficacité… et chacun d’avancer des exemples d’organisations comparables qui font mieux, plus vite et en dépensant moins d’argent (parfois). Si vous constatez vous aussi que votre chariot a des roues carrées, c’est sans doute que vous ne fréquentez pas assez de concepteurs de chariots, ou de transporteurs qui pourraient vous prouver que des roues carrées ce n’est pas le sommet de votre art. Cette notion d’aller se frotter à son propre contexte socio-économique n’est pas nouvelle. Henry Mintzberg déjà en 1982 en parle en filigrane de son ouvrage Structure et dynamique des organisations (que vous finirez par connaître par cœur si vous me subissez en cours de fac). L’idée maîtresse est qu’il n’y a pas un unique modèle d’organisation parfait. Il y a par contre des modèles d’organisation qui correspondent à des contextes. Donc plus vous avez d’échanges avec votre milieu professionnel (votre écosystème), plus vous en retirerez de bonnes idées pour être meilleur dans votre activité.

Dans cet élan qui vise à augmenter les échanges entre une organisation et son secteur économique, une option qui a fleuri ces dernières années prend la forme d’ateliers d’innovation ouverte (open innovation); des lieux dédiés à la conception de prototypes et à l’expérimentation (les FabLab); ou la mise à disposition de ‘hangars’ câblés en très haut débit pour abriter des événements de type hackathon ou guerilla commerciale.

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Cette volonté de libérer les énergies et les initiatives est une bonne chose –si elle est soutenue au quotidien par des procédures opérationnelles non seulement qui les acceptent, mais qui les valorisent dans la durée, de façon tellement habituelle que ça devient normal pour tout le monde. Alors, et alors seulement, l’utilisation d’un lieu spécifique pourra se révéler utile pour condenser des comportements déjà présents par ailleurs.

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000149582Mais croire que l’usage d’un lieu aura une influence sur des comportements relève quasiment de la pensée magique (surtout dès que tout le monde aura regagné son site de travail habituel).
Car le hangar du hackathon, le FabLab en plein centre-ville ou l’atelier semi-artisanal d’Open Innovation ne sont pas de l’innovation, ce sont des endroits !
Le problème du « lieu pour innover » vient du fait que beaucoup d’entreprises imaginent qu’il leur faut leur Fab Lab pour pouvoir revenir sur un pied d’égalité avec la concurrence.
L’influence d’un lieu et de son aménagement ne sont pas sans effet sur les pratiques de socialisation, bien entendu, mais les pratiques de socialisation ne seront pas modifiées durablement par un événement ponctuel, en dehors du temps où l’événement se déroule et pour la seule équipe qui y prend part…
Cette tendance  à créer des lieux qui favorisent l’innovation est stérile car elle n’atteint pas les comportements métier qui permettent :
-la coordination directe,
-les processus rapides de décision,
-et les réalisations au sens large. Or ce sont ces trois éléments que cherchent à renforcer toutes les politiques de compétitivité par l’innovation.

On trouve ces éléments dans les organisations où l’innovation est gérée comme une routine, comme chez Facebook, Deloitte, Kréon ou le ministère français des Finances (si, si).
C’est de cette manière que l’organisation permet l’innovation ordinaire, plutôt que de considérer chaque nouvelle idée avec hébétude, sans savoir qu’en faire… ou en imaginant que si elle est incapable de les générer elle-même elle pourra les trouver dans un lieu spécifique comme si c’était les Objets Trouvés.
Car ce n’est pas l’événement ponctuel qui va insuffler comme par miracle une culture de l’innovation dans votre entreprise ou dans votre administration. De ce point de vue, la mise en œuvre de méthodes comme l’Agile et le Design Thinking permettent de tailler dans le gras et recentrer les procédures et les méthodes sur le cœur de métier en supprimant le superflu.
C’est là-dedans que se loge votre capacité à être compétitifs et à innover, c’est donc là que devraient porter vos efforts. Il s’ensuivra un écoulement plus libre des initiatives dans la chaîne de décision.
Une chaîne de décision reste nécessaire, bien sûr. Ce n’est pas parce qu’une idée est nouvelle qu’elle est bonne ou immédiatement exploitable. Il faut bien parvenir à la valider d’une manière ou d’une autre. Bien souvent, une nouveauté doit être envisagée sous plusieurs angles de faisabilité technique, de pertinence financière et d’utilité réelle pour le client-utilisateur-usager. Et éventuellement, c’est à la fin de cet examen de validation que certaines idées pourront se retrouver livrées en pâture à des informaticiens au cours d’un hackathon. Mais le hackhathon n’est pas obligatoire pour innover.Hackathon 2

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Les micro-événements quotidiens et les différentes façons d’y réagir définissent la réalité d’un collectif de travail avec plus de fermeté que les discours officiels qui abordent le sujet de la culture d’entreprise, sous le contrôle du département Marketing.
J’ai souvent appris plus de choses sur les valeurs et les normes tacites de comportement en observant les pauses-café, la déco personnelle dans les bureaux et les discussions d’après réunion qu’en lisant les infos officielles publiées dans l’intranet et les « Mot du Directeur ». Ce genre d’observation permet de comprendre à quel point les valeurs officielles sont en cohérence avec les comportements quotidiens (ou pas).
Or cette cohérence n’est pas le fait des membres individuels mais des politiques internes comme celle des Ressources Humaines (qui est promu, qui ne l’est pas ?), de management (comment est valorisé le travail collectif ?) et d’attribution des budgets (en combien une ‘bonne idée’ se voit attribuer un budget crédible ?).

Ensuite s’il vous faut un lieu pour innover… vous pouvez aussi bien emmener vos équipes dans le parking au sous-sol parce que de toute façon, répétez après moi : pour innover, la culture importe plus que le lieu.
En effet, une culture est tacite dans sa plus grande partie car non matérielle. La culture c’est du symbole.
Cet ensemble de non-dits et d’évidences a été façonné patiemment, jour après jour après jour, grâce à (ou à cause de) la succession des générations de personnes qui se sont permis ou interdit des comportements en phase avec les symboles dominants.
Et le lieu n’avait pas grand chose à y voir parce que, dans la fabrique quotidienne des symboles, on trouve une imbrication très serrée de fils qui produisent les comportements habituels dans une organisation, à un moment donné de son histoire, des comportements typiques qui rendent cette organisation unique.
Et s’il vous faut un levier pour favoriser la nouveauté, le renouvellement et l’agilité collective, c’est sur les comportements que vous devez agir, sur les gestes métier du quotidien qui permettent (ou pas) :
-la coordination directe,
-les processus rapides de décision,
-et les réalisations au sens large.

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C’est ici que commence le vrai changement culturel pour permettre à votre organisation / entreprise / administration d’être en adéquation avec son contexte d’action. Car on peut bien se moquer des roues carrées et des mammouths… mais qu’est ce qui rend une organisation mammouth-esque ? Qui produit les fils du tissu social ? Ce ne sont pas ses membres individuels avec leur maigre marge de négociation ; ce sont sont les stratégies votées en Conseil d’Administration.
Si le fonctionnement quotidien ne semble pas adapté à l’écosystème, c’est probablement parce que jusque-là, la stratégie en a décidé autrement.
Mais quels efforts sont faits aujourd’hui pour préparer demain ? Quels comportements professionnels les politiques internes de l’entreprise favorisent elles ?
La réponse se décline moins en initiatives individuelles qu’en éléments qui vont les orienter et  les soutenir : budgets de Recherche et Développement, exemplarité du management, renouvellement des outils de production, programmes de formation et j’en passe.
Toutes choses qui servent à préparer l’avenir et faire en sorte que votre organisation existera encore après-demain, forte et prête à imiter des figures symboliques qui lui ressemblent.

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Pour d’autres exemples de foutaises managériales, je vous invite à lire ces articles sur la théorie des besoins de Maslow ou la théorie des deux cerveaux ou la loi des tocards.  C’est une série. Il y en aura d’autres, je le crains…
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Un lieu pour apprendre 23 septembre 2015


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Fermé depuis 2009 parce qu’il tombait presque en ruines, le musée de l’Homme ouvre de nouveau ses portes le 17 octobre 2015.

C’est davantage qu’un musée car dès sa fondation en 1937 il est associé à un centre de recherches vigoureux et de classe internationale.
Les collections sont donc réellement utilisées pour la recherche et l’étude. Ce n’est pas fréquent, même ailleurs qu’en France et c’est bien autre chose qu’une collection pompeuse de gens morts et d’objets dévitalisés, comme au musée du quai Branly qui a confisqué une très grande part des collections ethnologiques françaises.

Ce signe d’ouverture sur le monde et cette volonté d’utilité se remarquent d’abord parce que la lumière naturelle inonde l’intérieur… pour un musée, ce n’est pas rien ! Ce travail de mise en valeur est le résultat d’une coopération remarquable entre agences d’architectes (brochet-lajus-pueyo) et de scénographie-muséographie (Zen+Dco).

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De fait le musée de l’Homme présente d’abord des collections d’anthropologie physique : squelette d’homme de Cro-Magnon (28.000 ans) ou crâne de René Descartes (le vrai !).
Avec cet inventaire physique il s’agit de montrer (et étudier) ce qui fait notre histoire depuis la bifurcation entre le singe et le proto-humain.
Nous somme d’abord des êtres biologiques et c’est l’évolution de notre corps qui a permis ce que nous sommes aujourd’hui. Par la bipédie, l’allongement du pouce, le raccourcissement des canines, la structuration fine des cordes vocales, le développement du cerveau. Tout cela a permis notre survie (d’abord) et l’invention de la sonde interplanétaire (ensuite).
D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? La réponse à ces trois questions et des possibilités qu’elles impliquent se trouve d’abord dans notre description anatomique.

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L’intérêt du lieu réside aussi dans le fait qu’il affirme l’unité de l’Homme, par sa simple existence. Les variations physiques humaines ne sont en aucun cas un indicateur de nos capacités culturelles ou intellectuelles. Depuis le Paléolithique supérieur (-45.000 ans) n’importe quel enfant humain de 6 ans a les capacités mentales et physiques pour suivre une scolarité en école primaire et au-delà. Et inversement, un enfant scolarisé en primaire aujourd’hui peut très bien apprendre à tailler un silex biface ou à projeter des étincelles sur de l’écorce sèche.
Parce qu’au-delà de notre anatomie, nous avons développé un rapport au monde dont le premier intermédiaire est la technologie. Partout, tout le temps, l’être humain conçoit, fabrique et utilise des outils.
Les races humaines n’existent pas; il y a une espèce humaine.
La précision du vocabulaire est importante parce que race et espèce ne désignent pas les mêmes réalités… et « Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde » comme disait Albert Camus.
Alors venez au musée, apprenez à nommer la réalité. Parce que l’histoire humaine n’est pas un truc de vieux cons.

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Musée de l’Homme, 17 place du Trocadéro, Paris.

 

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Debout dans le désert 26 août 2015


Khaleed Al-Asaad (خالد الأسعد) était l’ancien directeur du site archéologiquKhaled-Al-Assad_palmyra-syria_2015e de Palmyre, en Syrie. Il avait tenu de poste de 1963 à 2003 et était expert indépendant  et toujours actif depuis.
C’était aussi un érudit comme il y en a peu et l’un des rares à parler couramment araméen, la langue du Christ (!).
Lorsqu’on s’intéresse à l’histoire ancienne de la région il est impossible de ne pas tomber sur des recherches menées par Al-Asaad. Dans la connaissance de la culture palmyrienne, il était ce qu’Howard Carter est à l’égyptologie.

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L’existence d’un habitat permanent sur ce site est attestée depuis l’âge de Bronze et la ville devient indépendante 300 ans avant notre ère. Sa zone d’influence s’étend des rives du Nil à la Turquie.
L’importance du lieu réside dans le fait qu’il est au carrefour terrestre des principales voies de commerce de l’époque : Chine, Inde, Perse (Iran) et Europe romaine via la Méditerranée.
C’est aussi une oasis bien irriguée, ce qui n’est pas rien dans un climat désertique.
L’empire romain tente de l’envahir en -41 mais s’y casse les dents… avant de l’avaler (et l’agrandir) en utilisant l’argument du commerce (la « guerre économique » d’aujourd’hui). Au XVe siècle encore, la ville est renommée pour son commerce florissant et sa végétation abondante.
Son déclin s’amorce avec celui des routes commerciales terrestres.
A partir du XVIe siècle en effet, le bateau à voiles devient plus utile et lucratif que les caravanes de chameaux… d’autant plus pour faire du commerce avec l’Amérique récemment découverte.

Un peu plus de 600 ans plus tard, la ville moyenne de Tadmor abrite une population d’environ 90.000 personnes établies à 500 mètres des ruines de l’antique Palmyre. Le lieu est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO -qui n’est pas une organisation membre du Conseil de Sécurité de l’ONU… et c’est bien dommage.

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Depuis la première guerre du Golfe, les initiatives catastrophiques des gouvernements occidentaux ont provoqué la déstabilisation de la région et ont permis à des dizaines de groupes fanatiques -en particulier wahhabites- de se regrouper en Irak et pour l’un d’entre eux, de s’y renforcer et de se répandre dans les pays alentours, dont la Syrie.
C’est bien l’implication des États occidentaux qui a donné naissance à ces groupes extrémistes. Les États-Unis de George Bush père d’abord, en Irak, puis son fils; jusqu’à la pseudo intervention humanitaire en Libye demandée par la France de Nicolas Sarkozy. Après quoi l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Turquie ont eu beau jeu d’instrumentaliser (et de financer) ces groupes au profit de leur propre politique extérieure, sous couvert du véto russe contre une intervention de l’ONU en Syrie.

Dans ce nœud de serpents ont pu croître l’inculture, le fanatisme religieux et le fascisme politique qui ne sont pas particulièrement recommandés pour établir une organisation modeste, modérée et non belliqueuse… ce qui nous donne l’autoproclamé État Islamique, une organisation active en 2015 dans 12 pays financée par la contrebande, le vol et l’extorsion. weaponized-dronesLes campagnes d’EI sont si brutales que même Al-Qaeda, qui a commis le pire acte de terrorisme jusqu’à présent, publie des dépêches pour leur demander de se calmer. Mais malgré les atrocités qu’ils commet, l’État Islamique reste un régime fasciste de faible ampleur. Ses succès militaires incontestables se déroulent dans des pays exsangues et contre des armées affaiblies. Jamais encore l’État Islamique n’a rencontré au sol un adversaire de premier plan comme une coalition occidentale par exemple…

Loin de moi ici l’idée de militer pour une intervention armée terrestre contre ces tarés. C’est le premier avantage que procure l’usage de la terreur : la réputation de sauvagerie fait réfléchir à deux fois des adversaires qui auraient les moyens militaires de faire du dégât.
Les gouvernements concernés ne souhaitent pas exposer leurs troupes à un ennemi qui fait des clips YouTube avec la décapitation de ses prisonniers. Du reste les frappes aériennes engagées depuis quelques mois par avion ou drone coûtent déjà cher à EI. On estime que la moitié des pertes totales de combattants de l’État Islamique sont dues aux missiles occidentaux …même si on ne m’enlèvera pas l’idée qu’on aurait pu penser à la stratégie de Sun Tzu : attaquer le problème avant qu’il soit un problème, lorsque la graine n’a pas encore germé.
…et là, une mauvaise graine, il y en avait une grosse. Nous, nos gouvernements, aurions du agir en effet, mais il est désormais trop tard.

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En prenant le contrôle de la région de Tadmor le 20 mai 2015, l’État Islamique gagne le gros lot face à des opposants syriens lessivés depuis quatre ans par leur propre guerre civile.palmyra-fight
Le lieu en effet est toujours bien irrigué comme depuis 3000 ans, il est toujours un carrefour longue distance en continuité avec la zone d’influence de EI entre Irak et Syrie, il abrite des gisements de gaz et une garnison de l’armée régulière Syrienne qui abrite une très importante quantité d’armes et de munitions. Il y a aussi la cité antique de Palmyre dont la prise de contrôle attire davantage les médias internationaux que les conditions de vie imposées aux civils. Rien de tel qu’une caméra de la BBC ou de CNN pour se faire connaître dans le monde entier.
A partir de fin mai 2015, comme partout ailleurs où il sont installés, les membres de l’EI déchaînent leur inculture et leur violence sur la population locale. A leur arrivée, 250 civils sont exécutés. Pour maintenir l’ordre public on applique les quatre punitions classiques : intimider, torturer, amputer, décapiter. Parfois les quatre successivement et toujours en public.
C’est tout à fait la définition d’un terrorisme d’État, au sens où le terrorisme est une pratique qui vise à atteindre des objectifs politiques en imposant la terreur à ceux qui pourraient s’y opposer.
Face à la sauvagerie du nouveau groupe dominant, la population dans son ensemble n’a pas d’autre choix que de se soumettre : c’est un autre avantage que procure l’usage de la terreur. Et en utilisant cette même sauvagerie, EI peut aussi dominer les alliances avec les autres groupes.
C’est d’ailleurs la stratégie politique officielle de l’État Islamique, telle qu’elle apparaît dans un fascicule publié dès 2004 : Administrer la sauvagerie
(voir cette excellente analyse de Frantz Glasman : https://www.academia.edu/10032604/Vie_locale_et_concurrence_de_projets_politiques_dans_les_territoires_sous_contr%C3%B4le_de_lopposition_des_djihadistes_et_des_Kurdes_en_Syrie)

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Mais fort heureusement, l’arrivée des combattants de l’État Islamique à Palmyre ne s’est pas faite dans un total effet de surprise. Il était illusoire d’espérer protéger quoi que soit durant les combats. Les roquettes RPG n’évitent pas les œuvres d’art. Le sauvetage devait être fait avant ou pas du tout.
Les semaines qui ont précédé ont donc permis d’évacuer certains trésors de notre histoire (je parle de notre histoire à tous, les humains) et d’autres ont pu être cachés aux environs du site archéologique lui-même.
isil-smash_3233165bS’il est assez facile de déplacer une statuette ou un fragment de mosaïque, c’est beaucoup plus compliqué pour un cimetière ou un temple tout entier… le mieux à faire dans ces cas-là est soit de mettre les trésors hors de vue et/ou de les photographier à haute définition avec un scanner 3D (procédé technique assez identique à la reproduction parfaite de la grotte Chauvet en France), dans l’hypothèse où on doive les reconstruire après leur saccage -une leçon apprise après la destruction en 2001 des bouddhas de Bamyian par la même filière fanatique, en Afghanistan.
Car après les villes de Mosul, Raqqa, Nimrod et même Toubouctou, on sait ce que les fascistes religieux font aux lieux d’histoire : ils les effacent. Et ceux qui tentent de protester sont effacés avec.
C’est pourquoi le personnel de l’UNESCO et les civils qui le pouvaient se sont repliés aussi loin que possible de Palmyre.
Mais Khaleed al-Asaad a refusé de partir.
C’était chez lui, il connaissait l’endroit littéralement par cœur et toute une vie de travail était là, debout, sous la forme d’une ancienne ville de 2300 ans. Il est donc resté lui aussi debout dans le désert.
Il avait 81 ans et il est mort décapité. A l’heure où j’écris ces lignes, son corps est suspendu dans un parc de Tadmor.

On suppose qu’il a tenté la négociation pour protéger les lieux. Mais ce n’est pas simple de négocier avec des crétins et sa manœuvre n’a pas réussi.
Fait prisonnier, il a refusé de dire où étaient cachés les trésors alentours de peur de les voir détruits ou vendus. Il n’y a pas de preuve mais l’hypothèse qu’il a subi la torture est crédible. Il n’a rien dit. Il avait 81 ans.
Un tel dévouement pour protéger l’héritage de la civilisation humaine est un service rendu à chacun d’entre nous : voici ce qui mérite d’être défendu. Le courage de Khaleed al-Asaad transcende toutes les oppositions et tous les désaccords. Pendant que l’hypersensibilité névrotique de l’État Islamique s’exprime le mieux  à coups de masse sur des objets sculptés à la main, voilà un homme qui s’est jeté tout seul dans la gueule des loups pour protéger un trésor collectif.
Il n’était pas escorté par un ou deux régiments d’infanterie. Il n’avait pas d’obus dans son char et il n’avait pas d’hélicoptère d’assaut. Il était assez vieux pour savoir ce qui allait lui arriver, mais il n’a pas cédé.
Et ce n’est pas parce qu’il est mort qu’il a été vaincu, loin de là.
Des écoles et des boulevards devraient porter son nom. Son histoire devrait être racontée aux gens qui se plaignent que l’archéologie et les musées c’est un truc de vieux cons.

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unesco-parisLa contrebande d’œuvres d’art est, entres autres, une source de financement pour l’organisation criminelle de l’État Islamique. C’est un business lucratif, en tout cas à l’exportation, car pour ce qui est de leur achat ultérieur, c’est une autre affaire… Le monde de l’art est une institution patiente et  des organisations comme The Antiquities Coalition savent déployer les réseaux et les influences pour repérer une statuette de Palmyre (ou Mosul, ou Raqqa…) qui resurgira dans une ou deux décennies n’importe où dans le monde. Rien ne dit d’ailleurs que les artefacts récupérés et revendus (ou détruits) par EI soient les vrais… une partie du travail de l’UNESCO consiste à remplacer les vrais trésors par des copies, afin qu’ils soient facilement identifiables sur le marché international ou afin que les incultes croient avoir détruit les originaux. A ce titre, la destruction des pièces de musée par EI ressemble davantage à une action de communication qui cache ce qu’ils font vraiment avec tout ce qu’ils ne détruisent pas : ils le volent.
C’est un crime de guerre en soi : piller des sites de mémoire collective et c’est aussi le signe d’une bêtise sans nom, puisqu’on est tellement abruti de certitudes qu’on est incapable de comprendre que cette collectivité est aussi la nôtre. Pire : on refuse qu’elle soit nôtre. C’est ce qui les a poussés à faire exploser le temple de Baalshamin fin août 2015 (photo ci-dessous).
C’est un acte de nettoyage ethnique au sens le plus concret du terme : on s’attaque à une culture -même pas à des personnes.  Ce ne sera pas le dernier et c’est un trait saillant de tous les fascismes : ils aimeraient être seuls au monde.

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Mais l’Histoire nous apprend qu’ils n’y parviendront pas quelque soit leur capacité de nuisance par ailleurs. Lorsque l’heure de (re)penser à long terme sera venue, on pourra construire des écoles au nom de Khaleed al-Asaad.

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