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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

Uzbin et l’évaluation du risque 18 août 2017


Il y a tout juste 9 ans, le lundi 18 août 2008, l’armée française perdait 10 hommes et 21 autres étaient blessés dans une embuscade tendue dans la vallée d’Uzbin, en Afghanistan.
C’étaient les plus grosses pertes au combat depuis la guerre d’Algérie (et sans compter l’attentat de 1983 au Liban contre le poste Drakkar).

Comme pour l’attaque du pont de Verbanja, combien de Français civils s’en souviennent, hormis lors des rétrospectives télévisées qui ont pour premier mérite de ne pas poser les questions qui fâchent ?
Avec un an avance, on peut déjà se demander comment le sujet sera traité dans la presse française en 2018, dix ans après. S’il l’est.

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Dans l’esclandre le débat national qui s’en est suivi, en 2008, les décideurs politiques ont eu beau jeu de critiquer l’absence de tolérance des familles et du Peuple pour la mort de soldats.
Lorsque votre tenue de travail comporte une arme et ses munitions en effet, une hypothèse crédible est qu’on puisse ne pas revenir sain et sauf le soir. Certes. Mais c’est aller un peu vite en besogne.
Dans l’embuscade d’Uzbin, la critique pourrait aussi être inversée et, s’agissant de vies humaines, on peut même utiliser le présent pour poser une question qui reste d’actualité : l’institution militaire et ses responsables civils peuvent-ils garantir que les moyens sont disponibles pour que, si malheureusement des soldats tombent au combat, au moins ils ont pu en mettre plein dents à l’ennemi avant de tomber ?
En termes moins crus, quels moyens sont mis en œuvre pour retarder et minimiser les pertes, tout en augmentant les dégâts infligés à l’ennemi ?
Ici, pas de reconnaissance aérienne préalable, une dotation minimale en munitions, pas d’appui aérien disponible, pas de plan de secours tactique.
Ces seuls éléments laissent à penser que la patrouille a été programmée par des responsables qui pensaient que la région était calme et que tout irait bien. Du reste, c’était ce que confirmaient les Italiens qui opéraient jusque là à cet endroit et que les Français étaient venus remplacer. Il n’y avait aucune raison de s’alarmer, même pour une patrouille dans un pays en guerre depuis trente ans.

L’évaluation du risque a été faite en fonction des probabilités d’échauffourées et sur la base des comptes-rendus italiens qui indiquaient que tout était paisible.
Or on n’évalue pas un risque en fonction des probabilités mais en fonction des conséquences.
« Prévoir le pire et espérer le meilleur » , comme dit l’adage. Et non pas l’inverse.
En l’occurrence, penser aux conséquences aurait permis une toute autre configuration de la patrouille à commencer par des munitions en plus. Le risque, même peu probable, aurait été pris en compte.
…bien plus tard, il s’est avéré que les Italiens distribuaient de l’argent aux populations locales pour qu’elles se tiennent tranquilles.

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La prochaine fois que vous devrez évaluer un risque, pensez à Uzbin. Pensez aux conséquences et non aux probabilités.
Et pour pouvoir pallier réellement aux conséquences, si vous devez prendre une décision d’investissement, allez-donc étudier les besoins de votre personnel en première ligne en étant avec eux sur le terrain : équipe de vente, guichetiers, équipe projet ou… section d’infanterie.
Tout le reste de l’édifice devrait être orienté vers la réponse à leurs besoins.
C’est l’intérêt d’une organisation centrée utilisateur (user centric) : ce type de management mène à s’équiper d’équipements qui ne sont pas que de la poudre aux yeux.

Ne le faites pas et ne vous plaignez pas alors que vos équipes en soient réduites à appliquer la procédure PBM alors que les balles sifflent autour d’eux.

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Voir aussi :   https://fr.wikipedia.org/wiki/Embuscade_d’Uzbin

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Plus loin, plus ancien 21 juin 2017


Depuis le numéro du magazine Nature daté du 8 juin 2017, nous avons vieilli collectivement de 100.000 ans -au bas mot.
Si vous-vous souvenez bien en effet, depuis vos années de collège, vous avez appris qu’Homo Sapiens (nous !) est âgé d’environ 200.000 ans, tels que des restes de squelettes ont permis de l’attester dans la zone du grand rift d’Afrique de l’Est.
Il s’agit bien de nous et je ne parle pas par métaphore, car n’importe quel enfant de 3 ans depuis cette époque aurait été capable d’être scolarisé dans l’une de nos écoles maternelles sans qu’on puisse le distinguer des autres (moyennant un apprentissage de la langue).
Vous ne pourriez pas distinguer ses parents si vous les croisiez dans la rue.
Pour résumer, depuis qu’Homo Sapiens existe, aucun de ses membres n’est différent des 7 milliards d’humains qui peuplent aujourd’hui la surface de la terre, ni physiquement, ni en termes de diversité culturelle ou de capacités mentales.

C’est toujours vrai depuis le numéro de juin 2017 du magazine Nature… sauf que c’est vrai sur 100.0000 ans de plus et sur une zone d’origine qui n’est plus l’Afrique de l’Est mais le continent africain tout entier.

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Jusque-là en effet, le matériau scientifique laissait penser que nous (Homo Sapiens) étions nés à l’Est du continent africain, dans la savane alors qu’à l’Ouest, les singes avaient perduré dans les forêts denses.
De cette régions du Rift, l’être humain avait alors cheminé jusqu’à sortir d’Afrique pour peupler le reste de la planète. En Europe, nous avions côtoyé Neandertal, un autre genre d’Homo.
L’histoire du genre humain était linéaire à la fois en temps et en géographie. Pas d’hésitation, pas de détour, ni de chemin de traverse.
Cette histoire là on l’apprend à l’école (jusqu’à la prochaine révision des manuels).

Sauf que…
Sauf qu’au Maroc à Jebel Irhoud, une recherche archéologique a exhumé en 2004 des squelettes qui ont été étudiés pendant 10 ans et dont l’analyse remet en cause la linéarité du peuplement humain et son ancienneté.
La présence d’être humains à l’Est de l’Afrique il y a 200.000 ans n’est pas remise en cause : ils étaient effectivement là.
Mais 100.000 ans avant, il y en avait déjà à l’extrême Ouest du continent à 9.500 km de là.

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La théorie admise selon laquelle les humains actuels descendent d’une population unique qui vivait dans l’unique région éthiopienne est battue (la théorie « East side story »).
Avant la grande migration qui a poussé Sapiens à sortir d’Afrique (la théorie « Out of Africa »), il y avait donc déjà eu une migration propre au continent africain pendant au moins 150.000 ans.
Nous étions bien là, dans l’actuelle Ethiopie, mais aussi près de l’Atlantique et -très probablement- dans beaucoup d’autres endroits d’Afrique dont Florisbad dans l’actuelle Afrique du Sud où un crâne de Sapiens a été daté à 265.000 ans.
Et nous avons du prendre l’habitude -très probablement- de côtoyer sporadiquement d’autres Homo qui n’étaient pas Sapiens.
A la même période par exemple Homo Erectus, une lignée vieille de presque deux millions d’années, circulait aussi sur les mêmes sols.
Nalédi, Neandertal, Erectus, Florensis… toutes ces « branches minoritaires » du genre Homo sont désormais éteintes, mais au moment où Sapiens s’éparpillait gaiement de par le monde, il a forcément croisé ses cousins et, non, ils ne se pas toujours fait la guerre.
Avec une population d’humains estimée à 800.000 individus dans toute l’Afrique, il est probable (hypothèse) qu’ils ne se considéraient pas comme des concurrents ou des ennemis a priori.
Les ressources étaient abondantes et le premier risque n’était pas incarné par un camarade bipède, loin de là.
Pour preuve qu’il y a eu des échanges intimes (et fructueux) : la population européenne actuelle possède 2% de gènes Neandertal.

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Les humains d’il y a 300.000 ans avaient les ressources matérielles et psychologiques pour vivre côte à côte avec des humains qui n’étaient pas Homo Sapiens.
Il y a 300.000 ans d’ailleurs, il n’était pas certain que ce soit Sapiens qui finisse par être le seul survivant. D’autre conditions naturelles auraient pu faire de Nalédi ou Neandertal la lignée persistante.

evolution-homo_humain_anthropologie-ethnologie

L’histoire de l’être humain s’avère donc plus complexe et plus dense que prévu.
Cette augmentation du niveau de complexité est souvent le signe d’un gain qualitatif en science, car les explications qui rendent la réalité plus simple sont en général extrêmement suspectes.

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En termes de théorie anthropologique, la découverte de Jebel Irhoud n’est pas une révolution (toutes proportions gardées et mis à part tout ce qui vient d’être dit sur son importance).
Cette découverte renforce par contre un positionnement déjà existant, qui voit l’existence humaine se déployer dans le temps long et dans des configurations culturelles multiples dont aucune ne peut se prévaloir d’être meilleure que les autres.
A l’échelle de l’espèce humaine, cette variété des configurations sociales est porteuse de vitalité.
C’est aussi une plus grande probabilité de survie.

 

leroi-gourhan_le fil du temps_ethnologie-prehistoire

L’ethnologue, qui étudie les variances culturelles du genre humain, se retrouve contraint à émettre des hypothèses invérifiables quant au mode de vie de ces lignées disparues.
Sujet de thèse : à quoi et comment pensait Homo Erectus ?
Le seul matériau de l’ethnologue, c’est Homo Sapiens.

L’intérêt de la découverte de Jebel Irhoud réside aussi dans les questions que l’ethnologue peut se poser à lui-même.
A quoi ressemble une théorie en sciences humaines quand on la mesure l’aune de François Rabelais et son fameux « Science sans conscience n’est ruine de l’âme » ?
Quelle est en effet la conséquence du savoir anthropologique ? Que peut-on en faire et quel objectif le chercheur peut-il se donner ?

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D’ailleurs il ne s’agit pas de comprendre et d’expliquer une culture. « Une » culture ça n’existe pas. La bonne perspective est d’envisager les liens, les échanges entre cultures.
Répétons-le : la mondialisation est aussi ancienne que l’apparition de l’humain sur Terre.
A cet égard, emprunts, dons et bricolages symboliques permettent les traductions d’un groupe à l’autre et c’est par ces échanges que nous, Sapiens, avons pu perdurer et croître en tant qu’espèce depuis presque un demi-million d’années.
Le fait que tous les groupes soient enclins à se considérer comme plus digne que les autres pour représenter l’humanité (théorie de l’ethnocentrisme) est un réflexe spontané qui n’étonnera personne… comment reprocher aux membres d’une culture d’y être viscéralement attachés ?
Cette autoprotection nécessite pourtant d’être fermement bridée pour ne pas engendrer de rejet irraisonné; c’est la condition pour qu’elle soit positivement utile en servant de sas ou de tampon dont la fonction première n’est pas de rejeter la différence d’autres groupes mais de se donner le temps de bricoler un mode d’échange culturel collectivement acceptable. Parfois en ayant recours à une forme d’échange bien particulière nommée la guerre.

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C’est donc là qu’intervient l’anthropologue américaine Ruth Benedict :
« The purpose of anthropology is to make the world safe for human differences. »
L’objectif de l’anthropologie est de rendre le monde sûr pour les différences humaines.

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Lectures du soir 3 mai 2017


 

La ville d’aujourd’hui, demain 12 janvier 2017


[cet article a été publié également sur Linkedin Pulse]

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Depuis que les humains ont commencé à grouper leurs habitats au Néolithique, la tendance à l’urbanisation ne s’est jamais démentie et n’a jamais cessé de croître. Dans un passé récent, au XVIIIe siècle 0,4% de la population terrestre résidait en ville et en ce début de XXIe nous sommes plus de 50%. Les projections indiquent 65% de population citadine en 2025.

Sydney city sprawl. Urban life self-organizes around the possibilities of (social) exchange. Badly designed "smart cities" only place a burden on that basic fact.L’existence de la ville a eu une influence sur tous les domaines de la vie humaine dans la mesure où cet objet socio-géographique est rapidement devenu un centre de décision et, au sens propre, un lieu de pouvoir. Le sujet ‘urbain’ recouvre une réalité bien plus vaste que la simple construction d’un habitat dense, à commencer par l’organisation de la vie humaine, j’ai nommé : la politique.

 

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L’omniprésence du digital aujourd’hui (devenu « pervasif ») se fait sentir dans tous les domaines, comme une confirmation concrète de la quatrième révolution industrielle telle que définie par Klaus Schwab, fondateur du Forum Économique Mondial. Ce concept peut sembler grandiloquent mais il a le mérite de pouvoir envelopper notre époque faite d’automatisation extrême et d’interconnexion généralisée entre les personnes, les systèmes d’infrastructures et les objets.
La construction de l’objet ville est donc, de fait, la construction d’un objet politique au sens d’organisation de la vie collective. Ce n’est pas un hasard si le premier département de recherche en sociologie au monde fut fondé en 1892 à Chicago, spécifiquement pour comprendre la dimension humaine de la vie en ville (et en corolaire aider la prise de décision publique quant au sujet de la planification urbaine).
Certains sujets spécifiquement urbains en effet ne peuvent pas être résolus par de la tuyauterie neuve ou le recours massif aux camions-toupies… comprendre, gérer et si possible maîtriser la criminalité, la cohabitation entre communautés culturelles, la redistribution des richesses, la résilience face aux catastrophes ou encore la prise en charge des nouveaux habitants ne relèvent pas du « bureau du génie civil ».

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C’est précisément l’écueil qu’il faut éviter aujourd’hui avec la notion de « ville du futur » : les vrais problèmes à résoudre relèvent de la citoyenneté dans la ville et non de tuyauterie neuve.

Toutes les villes ont la même problématique et connaissent les mêmes sujets de réduction de la pollution, d’accès à l’énergie, de modification de la pyramide des âges, de mobilité, de divorce entre valeur foncière de l’immobilier et sa valeur économique locale, etc.
Ce sont des préoccupations mondiales et dans les discours de gestion urbaine, on en est quasiment à l’injonction morale : il faut être smart. Dans une grande mesure d’ailleurs, reconnaissons que le modèle historique arrive à ses limites et que le modèle nouveau offre un espoir de les dépasser plutôt efficacement.
Certes, mais que recouvre ce mot en termes de conséquences ?
La ville du futur est souvent décrite en termes économiques et l’amélioration supposée est hyper rationalisée : rapidité des services rendus, juste dimensionnement et juste localisation.The equivalent of a ghetto would be to deploy "smart" technologies within our cities, without taking into account the real population (not the intended population). Recruit ethnographers, proceed to deep UX field-observations !
Ce type d’urbanisme paternaliste reprend les codes techno-scientifique qui ont donné vie en France aux « grands ensembles » de HLM dans les années 1950. Posture politique qui a encore des effets sociaux et architecturaux largement négatifs 60 ans plus tard.
L’ampleur des financements d’une smart city impose des partenariats public-privé et une infatuation en termes d’approche basée sur les données… Une étude récente par Raphaël Languillon-Aussel, Nicolas Leprêtre et Benoit Granier montre bien comment les grands groupes industriels (Toshiba, Panasonic, IBM en particulier) utilisent les expérimentations grandeur nature pour améliorer leurs technologies, avec des arguments chiffrés qui mesurent l’efficacité de leur matériel pour apporter la preuve de son utilité. Cette vision de l’efficience promue par les fournisseurs ne doit pas abuser les décideurs politiques pour laisser transformer nos villes en chaîne de production robotisée.
Cela nous ramènerait à la conception technocratique d’il y a 50 ans… le risque est donc énorme de voir se reproduire une dégradation non anticipée de la qualité de la vie urbaine collective.
Car pour les habitants, l’intérêt premier est dans les nuances qui n’apparaissent pas sur un tableau Microsoft Excel : transparence des institutions, engagement civique, équité sociale.
La question posée doit explorer les bénéfices technologiques en termes de service rendu et de renforcement des capacités d’action (empowerment) des citadins eux-mêmes, de leur propre point de vue.

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Certaines villes considérées comme avant-gardistes mettent en place depuis les années 2000 un modèle qu’on appelle la smart city ; la ville intelligente ; ou encore -avec autant de modestie- la ville du futur. La vision qui préside à l’établissement de la ville du futur est faite d’interconnexion des systèmes et d’exploitation intensive de la data afin d’optimiser les services et les infrastructures. L’intérêt d’insérer du digital dans la ville permet de basculer vers une gestion à très court terme, voire au temps réel pour certains aspects de flux (circulation routière, transport public, distribution d’énergie).

Pour une supervision en temps réel des transports, voir l’exemple d’application Big Data ci-dessous qui montre la circulation des taxis à New York du 24 au 31 octobre 2011 :

 

[lien secondaire : https://vimeo.com/88147836 ]
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Avec le développement rapide du numérique, la smart city est désormais passée de la brochure marketing sexy à la réalité (parfois moins sexy).
La promesse d’efficacité à grande échelle et de précision algorithmique a séduit des métropoles partout dans le monde. Le Japon abrite 4 des principaux projets mondiaux de smart cities, dont celui de Yokohama qui porte non pas sur un unique quartier (300 à 400 foyers) mais sur 10.000 foyers. En dehors des cadres expérimentaux, Singapour s’est révélée exemplaire dans la gestion de la mobilité, Copenhague pour la dimension durable et Boston pour la participation citoyenne.

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A ce titre, il est d’une importance cruciale de comprendre que le numérique et l’usage intensif de la data doivent avant tout permettre une plus grande interactivité humaine. Mais la data n’est pas la vie… et le quantitatif est incapable de prendre en compte la variété encore plus grande du qualitatif.
Car, je le prédis, ça ne fonctionnera pas si le système porte uniquement sur l’optimisation technique et omet la socialisation.
En oubliant l’être humain dans l’équation de la ville du futur, on s’apprête à un retour de bâton magistral lorsque le « facteur humain » reviendra sans avoir été invité sous la forme de protestations, de vandalisme, de non-respect volontaire des procédures ou d’arrangements parallèles qui passeront outre tout le ‘smart’ qu’on aura bien voulu injecter dans la ‘city’.
L’absence de prise en compte des aspects socio-politiques aboutira à coup sûr à un refus d’adoption des innovations proposées et à un accroissement des inégalités  -si toutefois l’objectif initial était bien de les réduire.

Il serait donc bon de questionner le modèle de design et les méthodes utilisées avant la pose de la première pierre dans un nouveau Digital technologies can bypass classical urban planning problems, yet the design of these projects should not forget the main issue is social not technical. Real-life citizen-centric more than the abstract user-centric archetypes.quartier. Quels profils de population sont pris comme référence pour penser les innovations à venir ? Les décideurs publics pourraient cesser de valoriser systématiquement la population qu’ils souhaiteraient avoir dans la ville, et de prendre en compte sa réalité.
A ce titre, une « smart city » si elle veut assumer son rôle d’infrastructure politique doit en premier lieu se préoccuper de la population réelle… ce qui suppose une adaptation des technologies aux différents contextes locaux et non l’implantation de systèmes standardisés.
Pour réussir au-delà du minimum technique requis, les initiatives d’ « urbanisme digital » doivent prendre en compte et soutenir des besoins spécifiques et hautement variables, qui ne correspondent pas la plupart du temps avec les profils-types d’utilisateurs définis en phase initiale : riches, éduqués et dont la vie peut se faire dans 3 km². Les populations pauvres, non connectées sont par contre les grandes ignorées du processus.
Qu’en est-il du parent solo qui doit faire 50mn de transport en commun pour aller au travail et dont l’abonnement lui coûte 10% de son salaire ? Le fait que sa carte de métro soit sur son smartphone ou que son bus soit sans conducteur est bien le moindre de ses soucis.
Qu’en est-il de l’idée de rue, conçue comme un lieu de vie publique et non un lieu qui mène à des actes d’achat ?
Comment sera garanti l’anonymat de nos données ? Et pourquoi envisage-t’on de faire payer les déchets selon le poids de nos poubelles (connectées) alors que les fabricants ne sont pas contraints de produire moins d’emballages ?

Et à quels services publics n’aurons-nous pas droit si l’on ne dispose ni d’un smartphone, ni d’un ordinateur ni d’une carte bancaire ?
Et pour ceux qui ont ces équipements, sera-t’il possible de cliquer sur opt-out ?

Pour ceux qui se préoccupent de renouveller la ville d’aujourd’hui en vue de demain, ça commence au tout début du processus : dans le cerveau des concepteurs, par une collecte qualitative issue du vrai terrain et une approche bottom-up, participative, du test & learn et -soyons fous- une implication directe des citoyens via des ateliers de co-création.
(remettons-en une couche, cria alors l’ethnologue : faites des observations in situ de vraies personnes pour bien calibrer les technologies à leurs utilisateurs… car ne pas le faire produira l’équivalent digital de la cité HLM : exclusion, paupérisation et déliquescence)

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Nos existences vont donc changer effectivement mais, finalement, il est probable que l’espace public ne changera pas si radicalement.
Le thème de la ville du futur concerne moins les infrastructures que les interactions humaines avec ces infrastructures. Rome à l’époque de César ressemble beaucoup à la Rome de 2017, le système social par contre n’a plus rien à voir et il a même changé plein de fois. En 3017 il y a fort à parier que Rome ressemblera encore beaucoup à la Rome de 2017. Les espaces horizontaux serviront toujours à accueillir les activités et les parois serviront toujours à séparer les espaces horizontaux. Les façades auront toujours pour fonction de protéger de l’extérieur et les fenêtres à voir au-delà des parois.

Mais dans le système social qui se prépare, la smart city sera bavarde. Les bâtiments, les voies de circulation, les véhicules et les objets seront bavards. Certaines de ces choses inanimées auront sans doute même une relative capacité d’auto-régulation, mais les éléments-clés ne seront pas modifiés. Avec un peu de d’organisation, il sera même encore possible de se perdre en se promenant.

What are the political implications of these internet-data-automation stuff ? This is a VERY good question. Such a technical system would ease or make more difficult the birth of a dictatorship ?L’incompréhension fondamentale que nous devons éviter réside dans le fait qu’une ville est un tissu social avant d’être une plateforme technique. L’impact humain de la planification urbaine n’est pas seulement fiscal ou pratique.

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Pour pousser l’argument encore plus loin, je l’ai déjà dit et je le dirai encore : le critère ultime d’évaluation d’une technologie est sa capacité à ne pas servir une tyrannie.
Le fondement de l’État de droit repose sur la séparation des pouvoirs : comment s’assure t-on que cela descend jusqu’au niveau des bases de données ? Si demain ce sont mes empreintes digitales qui servent de titre de transport, comment pourra-t’on garantir ma liberté de circulation sous le règne d’un gouvernement autoritaire ?

Pensez-y lorsque vous serez en charge de la conception d’un nouveau « quartier connecté ».

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Citation (23) : histoire des pouvoirs 15 janvier 2016


Dans son ouvrage  Conjurer la peur   Editions Seuil, 2013, l’historien Patrick Boucheron raconte la résistance à la tyrannie des habitants de Sienne en 1338. Cette ville à l’époque a des traits bizarrement communs avec l’Europe du début du XXIe siècle : des banques chargées de dettes, une population apeurée qui cherche une solution pour éviter de disparaître avec pertes et fracas.

Pour son entrée au Collège de France le 17 décembre 2015, à la chaire d’Histoire des pouvoirs, il a donné un discours magistral non pas sur une région du monde lointaine, à une époque oubliée… non, Patrick Boucheron a révélé ce que l’histoire peut apporter au présent et aussi à l’avenir.
Un tel propos qui s’affirme un mois après l’attaque à l’arme automatique dans les rues de Paris est un défi lourd de sens, à commencer par la référence à la médaille datée de 1581 qui porte les mots latins Fluctuat Nec Mergitur.
On pourrait aussi citer un autre auteur fameux : « Toute politique qui porte en elle un principe de division finit par favoriser l’essor du racisme, dont la forme ultime est le génocide. » Jean-Loup Amselle : Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures. Ed. Flammarion, 2001.
Car l’histoire des pouvoirs c’est aussi cela : l’histoire des dominations, le renouvellement des « idéologies de la séparation» … et la résistance qu’on peut leur opposer.
Voir sur ce sujet : L’Exercice de la peur. Usages politiques d’une émotion, Presses Universitaires de Lyon, 2015.
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L’avenir est toujours incertain et le pire toujours possible, comme dans l’Italie du XIVe siècle et comme à bien d’autres occasions tout au long de l’Histoire passée et à venir. De ce point de vue la référence au fascisme religieux du 13 novembre 2015 ne doit pas nous abuser : les dominations sont inscrites dans le principe social et dans l’existence même de l’État, quel qu’il soit. Il n’est qu’à lire les statistiques économiques pour comprendre qu’une domination n’est pas nécessairement physiquement violente ni très spectaculaire. Il suffit qu’elle soit.
L’historien invite donc chacun d’entre nous à « se mettre en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture. » 
D’ailleurs ce n’est pas qu’une invitation, c’est une inspiration, comme quelqu’un qui vous pousse en avant en criant Vas-y, monte le son !
Défiant, irrévérencieux, méticuleux.

La rage d’espérer. L’idée fondamentale est de « se prémunir de la violence du dire » . Cesser d’être dominé par ce qui s’impose à nous, à commencer par la voix des autres : bavardage incessant ou silence apeuré.
Prendre le temps de construire sa propre idée. Laisser reposer jusqu’à ce que l’écume de surface ait disparu. Construire sa propre idée pour parvenir à avoir une voix individuelle.
…et lorsque cela se fait, de petites lumières s’allument : des promesses d’avenir.

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Les cours de Patrick Boucheron seront intitulés cette année : Souvenirs, fictions, croyances. Le long Moyen Âge d’Ambroise de Milan, le lundi à 11h00 à partir du 4 janvier 2016. Ses séminaires débuteront le 12 avril sous le titre, Les effets de la modernité : expériences historiographiques.
Comme d’habitude dans la vénérable institution, tout est gratuit et sans inscription, sous réserve de places disponibles.
L’ensemble sera ensuite disponible sur le site du CdF : http://www.college-de-France.fr

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Un lieu pour apprendre 23 septembre 2015


mezzanine musee de l homme

Fermé depuis 2009 parce qu’il tombait presque en ruines, le musée de l’Homme ouvre de nouveau ses portes le 17 octobre 2015.

C’est davantage qu’un musée car dès sa fondation en 1937 il est associé à un centre de recherches vigoureux et de classe internationale.
Les collections sont donc réellement utilisées pour la recherche et l’étude. Ce n’est pas fréquent, même ailleurs qu’en France et c’est bien autre chose qu’une collection pompeuse de gens morts et d’objets dévitalisés, comme au musée du quai Branly qui a confisqué une très grande part des collections ethnologiques françaises.

Ce signe d’ouverture sur le monde et cette volonté d’utilité se remarquent d’abord parce que la lumière naturelle inonde l’intérieur… pour un musée, ce n’est pas rien ! Ce travail de mise en valeur est le résultat d’une coopération remarquable entre agences d’architectes (brochet-lajus-pueyo) et de scénographie-muséographie (Zen+Dco).

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De fait le musée de l’Homme présente d’abord des collections d’anthropologie physique : squelette d’homme de Cro-Magnon (28.000 ans) ou crâne de René Descartes (le vrai !).
Avec cet inventaire physique il s’agit de montrer (et étudier) ce qui fait notre histoire depuis la bifurcation entre le singe et le proto-humain.
Nous somme d’abord des êtres biologiques et c’est l’évolution de notre corps qui a permis ce que nous sommes aujourd’hui. Par la bipédie, l’allongement du pouce, le raccourcissement des canines, la structuration fine des cordes vocales, le développement du cerveau. Tout cela a permis notre survie (d’abord) et l’invention de la sonde interplanétaire (ensuite).
D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? La réponse à ces trois questions et des possibilités qu’elles impliquent se trouve d’abord dans notre description anatomique.

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L’intérêt du lieu réside aussi dans le fait qu’il affirme l’unité de l’Homme, par sa simple existence. Les variations physiques humaines ne sont en aucun cas un indicateur de nos capacités culturelles ou intellectuelles. Depuis le Paléolithique supérieur (-45.000 ans) n’importe quel enfant humain de 6 ans a les capacités mentales et physiques pour suivre une scolarité en école primaire et au-delà. Et inversement, un enfant scolarisé en primaire aujourd’hui peut très bien apprendre à tailler un silex biface ou à projeter des étincelles sur de l’écorce sèche.
Parce qu’au-delà de notre anatomie, nous avons développé un rapport au monde dont le premier intermédiaire est la technologie. Partout, tout le temps, l’être humain conçoit, fabrique et utilise des outils.
Les races humaines n’existent pas; il y a une espèce humaine.
La précision du vocabulaire est importante parce que race et espèce ne désignent pas les mêmes réalités… et « Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde » comme disait Albert Camus.
Alors venez au musée, apprenez à nommer la réalité. Parce que l’histoire humaine n’est pas un truc de vieux cons.

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Musée de l’Homme, 17 place du Trocadéro, Paris.

 

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la tortueuse route européenne 18 septembre 2015


D’une manière générale je suis favorable à l’ouverture sur le monde.
Du fait que le monde n’est pas une menace, j’aurais tendance à penser que celles et ceux qui partent de chez eux peuvent bien aller où ils veulent. Dans cette optique et à supposer que personne ne fait de mal à personne, je pense que les obstacles que les voyageurs rencontrent sur leur route sont des obstacles qu’il faut lever. Mais il faut prendre en compte certaines organisations puissantes qui, elles, considèrent le reste du monde comme une menace. C’est pour cette raison qu’il existe des passeports, des frontières et un droit d’asile : parce qu’en dehors de certains cas bien précis, tout le monde considère comme normal qu’un État ait des frontières fermées.
L’État, ce « dragon aux milles écailles » comme disait Nietzsche.

L’exode de civils venus du Moyen-Orient qui viennent chercher refuge en Europe suppose d’ouvrir les frontières de nos États d’Europe par conviction. Parce que nous sommes certains que c’est une bonne chose.
Cette conviction n’est cependant pas moins importante que la conviction qui affirme la liberté de parole… donc de laisser tous les avis s’exprimer sur ce sujet de la crise des migrants-réfugiés-déplacés.
Notre société européenne est fondée sur le droit à s’exprimer sans être inquiété. Refuser le débat ou même ne pas comprendre qu’une situation aussi critique mérite un débat serait considérer la population européenne comme une imbécile dont les souhaits divers et les préoccupations variées peuvent être ignorés.

Parce que ces dernières semaines, le débat a été étouffé par le cri de ceux qui sont persuadés que tout le monde pense et ressent la même chose, à savoir : de la pitié. Ce n’est même plus un impératif moral, c’est un impératif émotionnel : tout le monde doit ressentir la même chose à ce sujet.
Mais ce n’est pas le cas. Nous sommes 500 millions d’Européens dans 28 pays… j’aurais tendance à dire qu’heureusement il y a des divergences de points de vue ! Il est nécessaire d’entendre les arguments contradictoires. Ce n’est pas diaboliser les réfugiés que de suggérer qu’éventuellement, dans tel ou tel domaine, leur présence pourrait poser problème.
Alors allons-y bon sang, débattons !

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Pour commencer, il est bon de rappeler que les pays d’Europe sont signataires depuis 1951 de la Convention de Genève sur l’accueil des réfugiés -et en particulier son article 14 : Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays. C’est notre fierté d’Européens d’avoir signé cette Convention… qui n’est pas que déclarative. Elle est légalement contraignante et en tant que membres signataires nous n’avons pas le choix de les accueillir ou non, quoi qu’en dise le président de la Hongrie. C’est une obligation que nous-nous sommes faits à nous-mêmes il y a maintenant 64 ans, par conviction, parce qu’on aurait aimé que d’autres le TqfDnr5tTVxDuDGhzj5Qy9dAawIfassent pour nous. Et si ça doit se reproduire pour nous -si nous étions amenés à chercher refuge ailleurs, on aimerait bien que des portes s’ouvrent.

Nous, Européens, nous connaissons la situation pour l’avoir vécue, notamment en France en 1940 où nous étions 10 millions sur les routes. Nous savons que l’exil ça demande du courage, que ça force le respect. Aucun acteur du débat ne devrait être autorisé à diaboliser les victimes de cette situation. Ne serait-ce qu’en mémoire de l’héroïsme de Khaleed Al-Assad.
Et le fait qu’il y ait parmi eux des musulmans, dont le seul fait qu’ils sont croyants est très intimidant pour beaucoup, devrait pousser l’Europe à renforcer et à réaffirmer la laïcité de l’Union en insistant sur le fait qu’en Europe on s’interdit et on interdit la discrimination religieuse, raciale ou sexuelle. On ne traite pas mieux ou moins bien les chrétiens que les musulmans, les juifs, les chevaliers Jedi ou les animistes. Pas plus qu’on ne fait de différence entre les roux, les blonds, les femmes, les hommes, les Bretons, les Suédois, les Marocains ou les Syriens.
On fait ça par conviction, parce que nous sommes (plus ou moins) 500 millions à penser que ça nous permet de construire une Union viable à long terme. Et nous avons de l’expérience dans ce domaine parce que nous avons essayé d’autres options qui ont très mal tourné, en particulier au siècle dernier.
Plutôt que de les traiter en suspects, nous devrions donc au contraire célébrer leur inflexible volonté de demeurer libres face au chaos, même au prix d’un éclatement de leurs familles ou/et de leur mise en danger de mort. Nous avons été dans leurs chaussures.
[Ciquez sur ce lien pour voir quel trajet elles font, leurs chaussures : une carte Google Maps du Comité International de la Croix rouge]

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Il n’aura échappé à personne que nos gouvernements ont raté quelque chose, car le monde n’a pas connu un tel exode sur une aussi longue distance depuis la seconde Guerre Mondiale et une telle situation de crise ne sort pas du sol du jour au lendemain…  Il y a là un manque de vision stratégique affligeant parce qu’on se rend compte un peu dans la précipitation que personne n’a vu le coup venir. Personne n’est prêt. Et pourtant qui sème le vent récolte la tempête, c’était prévisible.
Depuis l’intervention « humanitaire » en Libye initiée par David Cameron et Nicolas Sarkozy, un tiers (!) de la population de ce pays a fui. L’Irak et l’Afghanistan depuis l’époque de George Bush sont une hémorragie continue, qui déversent leur population sur des voies d’évacuation qui mènent en Syrie, dont 4 millions d’habitants (!) ont également fui ailleurs. Le Liban héberge aujourd’hui un nombre de réfugiés irakiens et syriens qui correspond à 25% de sa population totale (!). La Jordanie et la Turquie sont à saturation elles aussi, non pas sous le fallacieux critère de la « culture » mais simplement de la logistique.

En regardant une carte de la région, on peut se demander pourquoi des pays comme l’Arabie Saoudite, le Koweït, Israël, Bahreïn, l’Égypte ou les Émirats Arabes Unis n’accueillent personne. Plus tard il y aura des comptes à rendre…

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Et en parallèle il n’aura échappé à personne qu’au sein de l’Europe, le comportement des Allemands dépasse le simple mérite, on s’approche de la conduite glorieuse. Mais il n’y a pas que de l’altruisme là-dedans.
Les États ne font pas dans l’altruisme.
L’Allemagne a un surplus budgétaire, un surplus d’immobilier et un taux de fécondité négatif (200.000 décès de plus que de naissances par an, pour être exact) et… voilà 800.000 nouveaux arrivants pour cette année et un demi-million d’autres prévus d’être accueillis les années qui suivront. L’Allemagne prépare sa main d’œuvre pour les trente prochaines années.

Inversement, le Royaume-Uni manque d’argent, d’immobilier et connaît un fort taux de fécondité, trois facteurs qui n’incitent à accroitre les problèmes en se surchargeant d’une population supplémentaire, aussi méritante soit elle. C’est aussi la situation de la France, et chacun de ces pays se propose d’accueillir moins de 30.000 personnes réfugiées de guerre (ou le nom qu’on voudra leur donner).europe-regions_purchase power_2013
Dans le débat dont nous avons besoin, qui connaît les chiffres structurants pour expliquer l’allergie hongroise à laisser passer des réfugiés, alors même qu’ils ne s’arrêtent pas ? Qu’en est-il pour le Danemark qui ne souhaite recevoir personne ?
La réalité socio-économique européenne recèle de grandes différences entre pays membres et même entre régions. C’est ce niveau de détail qu’il faut atteindre pour obtenir des arguments solides. Un premier axe d’analyse serait de comparer les refus avec le niveau de vie local.

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Pour parler crûment, je pense -mais ce n’est que mon avis- que si certains européens rejettent brutalement l’idée d’accueillir ces réfugiés c’est moins à cause de la couleur de leur peau que par crainte de leur pauvreté. Et ce sujet là aussi doit être abordé. La peur de la pauvreté des populations ex-soviétiques est le tabou majeur qu’on a connu à la réunification allemande en 1990 et c’est encore très certainement l’argument caché aujourd’hui.
Pour autant, il existe une bonne douzaine d’études sérieuses qui démontrent que ces réfugiés auront un effet positif, à commencer par le fait qu’ils arrivent chez nous avec déjà un très bon niveau d’éducation qui sont autant de milliards que nous n’aurons pas à dépenser.
L’argument qui en fait des chasseurs d’aides sociales est fantasmatique : ces personnes qui arrivent sont en bonne santé et ont des ambitions de professeur, infirmier, médecin, ingénieur ou architecte. Il faut bien comprendre que la plupart d’entre eux font partie de la classe aisée. Ce sont les plus riches qui peuvent éviter de pourrir en camp en payant 2.000 dollars par tête. Beaucoup sont plus diplômés que la moyenne de notre propre population.
Par fierté l’immense majorité d’entre-eux voudra se reconstruire sans les aides publiques auxquelles ils auraient droit (et en tant que non-nationaux ils n’ont pas le droit à grand chose) et aussi ils payeront au moins la TVA, voire même l’impôt.

Ces personnes veulent tellement parvenir jusqu’ici à tel point qu’ils traversent des déserts, naviguent à vue en pleine mer en se vomissant les uns sur les autres et… comment récompensons-nous ce remarquable intérêt qu’ils nous portent ? C’est toute la question, en effet.

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Parce qu’ils ne sont pas arrivés par un vol régulier à un terminal de Roissy ou d’Athènes devons-nous les dire criminels ? Ou, pour la même raison, devons-nous les tenir par la main en leur expliquant qu’ici, ce n’est pas comme chez eux et que nous allons leur apprendre à vivre ? Je pense qu’ils n’ont pas besoin d’être punis, ni chaperonnés.

Inutile de les prendre en pitié. Ils méritent notre admiration. Ils sont précisément le genre de population dont l’Europe a besoin. Et tout cela n’empêche pas d’établir des contrôles aux frontières, d’enregistrer les empreintes digitales dans la base de données Eurodac et de se permettre de vérifier les récits individuels avant d’accorder officiellement l’asile. Tout cela relève du bon ordre civil et la gestion normale d’une situation complexe.
En effet, compte tenu des routes terrestres utilisées aujourd’hui, ce serait très peu étonnant de trouver un nombre important de citoyens Serbes, Albanais ou Roumains discrètement mêlés au cortège des vrais réfugiés de guerre.
Mais peu importe les aléas, nous avons les moyens de gérer la situation. Rien ne vient contredire le fait que ces réfugiés sont un antidote à notre mesquinerie et à notre travers qui consiste à penser que l’Europe la France est le nombril du monde. Je m’adresse là en particulier aux représentants élus qui utilisent la politique extérieure pour gérer la politique intérieure.
Souvenez-vous : qui sème le vent récolte la tempête. Ouvrez-nous plutôt un collège portant le nom de Khaleed Al-Assad, faites preuve de conviction, pour une fois.

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Ouvrons nos frontières de manière raisonnée pour leur permettre de tenter leur chance totalement et sans réserve, nous sommes riches et ils nous enrichirons encore davantage, à tous les sens du terme.
Si nous faisons ça nous pourrons gérer les flux de population nous-mêmes et le business des trafiquants s’arrêtera, les noyades en masse s’arrêteront et, plus important, nous jouerons le rôle qui est le nôtre pour permettre à ces gens de réaliser leurs vies, à nos côtés et éventuellement jusqu’à ce qu’ils décident de partir.
Et ceci en l’occurrence est notre devise à nous, Européens : In varietate concordia. Unis dans la diversité.

Nous avons besoin de davantage d’Europe, pas moins.
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