The blog of blog of blogs

Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

Uzbin et l’évaluation du risque 8 août 2018


Il y a 10 ans, le lundi 18 août 2008, l’armée française perdait 10 hommes et 21 autres étaient blessés dans une embuscade tendue dans la vallée d’Uzbin (Uzbeen), en Afghanistan.
C’étaient les plus grosses pertes au combat depuis la guerre d’Algérie, sans compter l’attentat de 1983 au Liban contre le poste Drakkar.

Comme pour l’attaque du pont de Verbanja, combien de Français civils s’en souviennent ?
Dix ans après l’embuscade d’Uzbin, on observera donc avec attention comment le sujet sera traité dans la presse française. S’il l’est.

.

uzbeen_embuscade_2008

Dans l’esclandre le débat national qui s’en est suivi, en 2008, les décideurs politiques ont eu beau jeu de critiquer l’absence de tolérance des familles et du Peuple pour la mort de soldats.
Lorsque votre tenue de travail comporte une arme et ses munitions en effet, une hypothèse crédible est qu’on puisse ne pas revenir sain et sauf le soir. Certes. Mais c’est aller un peu vite en besogne. Encore faut-il que les décideurs politiques aient permis aux soldats de faire correctement leur travail, à commencer par leurs décisions relatives aux budgets des armées.
Ainsi, dans l’embuscade d’Uzbin, la critique pourrait aussi être inversée et, s’agissant de vies humaines, on peut même utiliser le présent pour poser une question qui reste d’actualité : l’institution militaire et ses responsables civils peuvent-ils garantir que les moyens sont disponibles pour que, si malheureusement des soldats tombent au combat, au moins ils ont pu en mettre plein les dents à l’ennemi avant de tomber ?
En termes moins crus, quels moyens sont mis en œuvre pour retarder et minimiser les pertes d’une section d’infanterie, tout en augmentant les dégâts qu’elle peut infliger à l’ennemi dans un rapport, mettons, de 1 pour 15 ?
Quelles leçons ont été tirées d’Uzbin ?

.
Ici, dans cette région d’Afghanistan en 2008 il n’y avait pas de reconnaissance aérienne préalable, une dotation minimale en munitions, pas d’appui aérien disponible, pas de plan de secours. Au VIe siècle avant Jésus Christ, le général chinois Sun Tzu (孫子) nous avait pourtant prévenus dans son ouvrage L’art de la guerre : « Tout le succès d’une opération réside dans sa préparation ».
Ces seuls éléments laissent à penser que la patrouille d’Uzbin a été programmée par des responsables qui pensaient que la région était calme et que tout irait bien. Du reste, c’était ce que confirmaient les Italiens qui opéraient jusque là à cet endroit et que les Français étaient venus remplacer. Il n’y avait aucune raison de s’alarmer, même pour une patrouille dans un pays en guerre depuis trente ans.
Ça tombait bien, ça allait coûter moins cher.

L’évaluation du risque a été faite en fonction des probabilités d’échauffourées et sur la base des comptes-rendus italiens qui indiquaient que tout était paisible.
Or on n’évalue pas un risque en fonction des probabilités mais en fonction des conséquences.
« Prévoir le pire et espérer le meilleur » , comme dit l’adage. Et non pas l’inverse.
En l’occurrence, penser aux conséquences aurait permis une toute autre configuration de la patrouille à commencer par des munitions supplémentaires et des renforts sur le qui-vive.
Le risque d’une chute de météorite était improbable, mais celui d’une attaque par un ennemi supérieur en nombre n’est jamais improbable dans un contexte de guerre. Selon la qualité du renseignement, c’est même une hypothèse qui peut être vérifiée avant l’opération. Si on a les équipements. Bref.
C’était une hypothèse à envisager spontanément et non pas comme un cas marginal et peu rationnel. Ça l’est tout le temps d’ailleurs, dans tous les endroits où des soldats patrouillent en armes : au Mali, à Djibouti ou à Lyon ou Paris.

…bien plus tard, il s’est avéré que les Italiens distribuaient de l’argent aux populations locales pour qu’elles se tiennent tranquilles.
Plus tard encore, traumatisé par l’événement, le pouvoir politique national retira notre armée d’Afghanistan -une dernière insulte à nos soldats tués dans ce pays.
Donc au début du XXIe siècle, quand la France faisait la guerre l’ennemi pouvait gagner en tuant dix de ses combattants.

.

La prochaine fois que vous devrez évaluer un risque, pensez à Uzbin. Pensez aux conséquences et non aux probabilités.
Et pour pouvoir pallier réellement aux conséquences, si vous devez prendre une décision d’investissement, allez-donc étudier les besoins de votre personnel en première ligne en étant avec eux sur le terrain : équipe de vente, guichetiers, équipe projet ou… section d’infanterie.
Tout le reste de l’édifice devrait être orienté vers la réponse à leurs besoins.
C’est l’intérêt d’une organisation centrée utilisateur (user centric) : ce type de management mène à se doter d’équipements (enfin) performants et d’une organisation conforme aux objectifs qu’on se fixe (qui ne sont, avant ça, que des prétentions).

Ne le faites pas et ne vous plaignez pas alors que vos équipes en soient réduites à appliquer la procédure PBM alors que les balles sifflent.
De ce point de vue, quelles leçons ont été tirées d’Uzbin ?

.

Voir aussi :   https://fr.wikipedia.org/wiki/Embuscade_d’Uzbin

.
.
.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.