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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

La fonction prime le grade 18 janvier 2011

Filed under: management — Yannick @ 05:39
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Dans les situations où deux personnes sont en conflit professionnel, cet adage permet de faire un tri rapide dans les priorités de qui-peut-se-permettre-quoi-par-rapport-à-qui.

Ainsi, on peut imaginer un cas typique qui met en relation un gardien chargé du contrôle des accès et un cadre supérieur en costume cravate qui souhaite entrer dans une salle ou un  bâtiment.
Le cadre sup’ souhaite passer la barrière d’entrée et il est fort pressé. Il accepte mal d’ailleurs de devoir être contrôlé par quiconque, (lui, un cadre sup’, pensez donc !). L’employé, lui, a la responsabilité de ne pas laisser passer les personnes qui n’ont pas les bonnes autorisations.
Problème : le type en costume-cravate n’a pas sous la main le bon laisser-passer… donc il ne passe pas. Ce sont les consignes d’usage, c’est le règlement, c’est la mission du garde-barrière. Énervement, arrogance, haussement de ton : le cadre exige qu’on le laisse passer, lui, un cadre, et d’ailleurs « Laissez-moi passer, c’est un ordre ! »

A partir de ce moment, le subalterne d’une entreprise sous-traitante (la plupart du temps) est soumis à une pression psychologique forte : un supérieur de l’entreprise cliente lui donne un ordre qui est en contradiction avec les consignes de sa fonction.
Quand vous subissez une telle situation, un quart de seconde suffit pour en avoir les mains qui tremblent.
Dois-je obéir à cet ordre que me donne un client, ou dois-je prendre le risque de lui déplaire pour respecter la procédure de travail ?
S’opposer en face à face à un responsable hiérarchique demande beaucoup de courage et, après tout, qu’est-ce que cela coûte d’ouvrir la barrière en dépit d’un petit aspect de procédure erroné ?
L’autre en face est un cadre, il a sûrement de bonnes raisons de vouloir passer. Qui suis-je, moi, pour m’opposer à lui ?

A ce stade, il y a une bifurcation selon qu’on assume ses responsabilités ou non et la prise de responsabilité est directement issue des valeurs que le management nous transmet pour assumer notre fonction « pleinement » ou « selon les cas » .
C’est particulièrement vrai lorsque les décisions opérationnelles ont un enjeu de sécurité. Ce sont ces décisions instantanées qui révèlent tout le travail préalable de formation et de transmission de valeurs.
Au niveau de l’organisation, on pourra aussi remarquer qu’il ne s’agit pas seulement d’une formation individuelle : il s’agit de faire passer des valeurs collectives, notamment le respect du fonctionnement collectif. Les militaires ont appelé cela « La fonction prime le grade »… ce qui ne les empêche pas de déroger de bon cœur…
Car de fait, si ma fonction est de contrôler les accès, alors je ne laisse passer personne qui n’est pas en règle et les autres doivent respecter cela.
Après tout, c’est aussi pour cela que j’ai des moyens de coercition pour m’opposer à autrui, comme le pouvoir de ne pas ouvrir la porte, de consigner l’incident par écrit ou -si je suis militaire- de faire usage de ce pistolet Glock 17 à la cuisse : m’opposer par la force si nécessaire.

Colonel ou pas, je te tire une balle dans le genou si tu essaies de forcer le passage.
C’est ma fonction et quel que soit ton grade, ici c’est moi le chef. Point final.

C’est en substance un bon résumé de ce qui s’est passé dans l’avion présidentiel polonais qui s’est écrasé le 10 avril 2010 en Russie.
Ainsi que le décrit le rapport d’enquête sur l’accident, dans la zone d’atterrissage de Smolensk, un épais brouillard au sol rendait l’atterrissage risqué. Les conversation entre les pilotes et la tour de contrôle attestent d’un risque explicite qui est mentionné clairement par les différents interlocuteurs.
Mais à bord de l’avion le président Polonais Lech Kaczynski, sa femme et de hauts responsables d’État ont refusé de supporter une mise en attente et un report de l’atterrissage.
Le Chef d’État-Major de l’Armée de l’Air polonaise était présent et les conversation du cockpit montrent que lui en particulier a usé de son grade pour influencer les pilotes. Il leur a forcé la main, pour le dire autrement.
Ceux-ci auraient du faire valoir que leur fonction de pilotes primait sur le grade de Chef d’État Major mais sous la pression psychologique et probablement sous la menace d’un rapport / d’une plainte / d’un incident diplomatique ils se sont laissés convaincre d’atterrir.
Mauvais choix : l’avion s’écrase au sol, les 96 personnes à bord sont tuées, la Pologne perd son président et une bonne partie de son commandement militaire.

Pensez-y, la prochaine fois que quelqu’un tente de forcer une barrière dont vous êtes responsable…

 

3 Responses to “La fonction prime le grade”

  1. Gustave a raison !!!

    “Les honneurs déshonorent ; le titre dégrade ; la fonction abrutit.”
    Gustave Flaubert, extrait d’une lettre à Guy de Maupassant – 15 Janvier 1879

  2. aaaa Says:

    Quelle explication…et quelle pédagogie..Bravo!!!


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