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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

Cerveau droit, cerveau gauche (et autres foutaises) 10 juin 2011

Filed under: management,Recrutement — Yannick @ 08:08
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’’moi je recrute un expert comptable, je veux un cerveau gauche !’’
De toutes les croyances qui engluent le domaine du management, la théorie de la latéralisation cérébrale est l’une des plus tenaces, des plus intuitives et des plus ringardes… et c’est ce qui fera son succès pour de longues années encore. Ce serait un moindre mal si les managers eux-mêmes étaient vaccinés contre la bêtise mais c’est malheureusement loin d’être le cas. Pour un autre exemple, voir mon post sur la théorie de besoins d’Abraham Maslow ou celui sur La loi des tocards.

Pour résumer, cette théorie de la latéralisation nous annonce que l’hémisphère droit de notre cerveau fait ferait appel aux fonctions créatives de la pensée, à l’imagination et au visuel tandis que l’hémisphère gauche serait le siège des fonctions rationnelles, linguistiques et analytiques. Comme au bon vieux temps de la phrénologie au XIXe siècle (souvenez-vous de la ‘bosse des maths’ !), les caractéristiques physiques seraient donc un déterminant des caractéristiques intellectuelles ?
Est-ce que l’être humain possède vraiment un cerveau droit et un cerveau gauche, deux zones aux fonctions différentes et indépendantes ?

Pour bien préciser à quel point l’idée est stupide, je peux vous en donner une variante encore plus aboutie : est-ce que la couleur de la peau prédispose à certains comportements ? C’est un peu brutal comme synthèse, mais c’est un raccourci utile pour ceux qui n’auraient pas le temps de me lire jusqu’au bout   :)

Si l’on remonte aux origines de cette théorie foutaise de l’indépendance des hémisphères du cerveau, on trouve les travaux de recherche des docteurs en médecine Geschwind, Behan et Galaburda dans les années 1980. Ces trois éminents praticiens sont connus sous l’acronyme de leurs trois initiales GBG.
Le trio GBG, donc, s’est associé dans l’étude de patients dont le cerveau avait été divisé chirurgicalement pour traiter des cas d’épilepsie handicapante. A ce niveau, c’est un vaste réseau de fibres nerveuses qui est sectionné lors d’une chirurgie du corps calleux, la paroi qui sépare nos deux hémisphères cérébraux.
Après ces opérations les sujets montraient d’étranges comportements par rapport aux mots et aux images, ce qui amena les chercheurs à lancer des expériences en laboratoire sur des chimpanzés tout en menant des études auprès de victimes d’accidents physiques du crâne et d’épileptiques sévères.

Leurs résultats montrèrent que lors d’un test Navon (image), la partie du cerveau qui reconnaissait la couleur était l’hémisphère droit, tandis que celle qui reconnaissait les mots était l’hémisphère gauche.

Sur ce sujet, il est bien admis que certaines parties du cerveau contiennent des fonctions mentales précises, comme la reconnaissance des couleurs, l’association de mots et d’images, la mémoire, la motricité et j’en passe. Il s’agit ici de la localisation des fonctions cérébrales, une théorie solide issue des travaux de Broca dès 1861 que personne ne remet en cause puisque les lobes sont physiquement identifiables. Mais on parle là de l’endroit où est située une capacité mentale, pas de ce qui se passe lorsque la fonction est en marche. Ne confondez pas, ma critique porte sur une généralisation abusive de ce dernier point.
Problème de représentativité de l’échantillon puis généralisation abusive… il semble que les foutaises en management ont souvent les mêmes causes !

Car Geschwind, Behan et Galaburda travaillaient sur des patients dont le cerveau avait été altéré. Leur échantillon ne représentait pas un être humain en pleine possession de ses moyens. A ce titre, leurs résultats pouvaient être généralisés à un unique type de population : celui qui correspondait à leur échantillon.
Dans des conditions habituelles de fonctionnement les deux hémisphères cérébraux communiquent sans arrêt, l’un en redondance de l’autre et les deux en complémentarité permanente.
Non seulement il n’y a pas d’indépendance des fonctions mentales dans l’un ou l’autre côté du cerveau, mais elle n’est pas non plus souhaitable car elle est un signe d’altération grave. Il y a effectivement en chacun de nous une fonction visuelle, linguistique, analytique ou imaginaire mais aucune n’est strictement limitée à une moitié du cerveau, droite ou gauche (ou gauche ou droite).

Avec le développement de la scanographie du cerveau dans les années 2000, il est devenu possible littéralement de voir un cerveau fonctionner sur un patient sain… ce qui permet de conclure pour ce type de population que les deux parties du cerveau n’en forment qu’une, cohérente et intégrée.
A l’avenir donc, si un recruteur vous parle de votre moitié dominante  de cerveau, vous pouvez lui répondre sans hésiter que vous êtes un(e) candidat(e) qui porte un cerveau complet. Pour les moitiés de cerveau, qu’il aille les chercher chez Sup’ de [censuré] .

Pour finir, on notera avec intérêt (?) que le trio GBG a développé également une théorie du gaucher qui associe l’usage dominant de la main gauche à un dysfonctionnement prénatal de la chimie du cerveau. Ce dysfonctionnement chimique serait -selon eux- l’origine de pathologies immunitaires plus fréquentes chez les gauchers, d’une probabilité plus forte d’homosexualité masculine et de façons de penser dysfonctionnelles dont l’usage dominant de la main gauche serait le symptôme visible. En poussant leur théorie à fond, on aboutit à l’idée que le fait d’être gaucher fera de vous un enfant à problèmes, homosexuel mâle porteur du VIH et avec une forte probabilité de finir criminel à l’âge adulte, rien de moins. Les analyses de GBG ont une nette tendance à dériver vers les arguments en dehors de leur champ de recherche médical. Des arguments toxiques… exactement ceux dont je parlais dans ma synthèse un peu brutale, au début de cet article.
Geschwind, N., & Behan, P. (1982) : Left-handedness : Association with immune disease, migraine, and developmental learning disorder.

…et à ce  même recruteur, demandez-lui donc s’il n’est pas gaucher -juste pour rire.

.

 

3 Responses to “Cerveau droit, cerveau gauche (et autres foutaises)”

  1. […] Cerveau droit, cerveau gauche (et autres foutaises)   (j’en ai d’autres en réserve, des foutaises…) […]

  2. 1884 Says:

    Chez l’humain, mais aussi chez de nombreuses autres espèces, les hémisphères ne sont pas parfaitement symétriques. Le langage en particulier, est principalement traité dans l’hémisphère gauche qu’on appelle alors hémisphère dominant (mais ce n’est pas systématique, car dans 3% des cas, le langage est traité par l’hémisphère droit). De nombreuses autres fonctions cognitives présentent une asymétrie cérébrale. Par exemple, les aptitudes visuo-spatiales (comme la rotation mentale) sont souvent mieux réalisées par l’hémisphère droit, de même la perception des visages semble davantage liée à l’hémisphère droit. À l’inverse, les processus impliqués dans la numération impliquent l’hémisphère gauche plus que le droit.

    source : wiki

    On ne travaille pas exclusivement d’un côté, mais simplement une hémisphère travaille plus que l’autre pour certaines fonctions cognitives,

    et pour l’étude de GBG en 1980, c’est clairement pas eux qui ont trouvé ça… on trouve des références sur l’hémisphère droit et gauche dans de nombreux livres bien avant cette date.. par hasard, le premier livre qui m’est venu http://archive.org/details/hypnotismeexp00br .. (1884)

    • Yannick Says:

      Merci pour les compléments, Solail.
      Je ne connaissais pas le livre de Bérillon qui remet le trio GBG dans une perspective historique.
      Je suis d’accord sur le fait que certaines fonctions cérébrales sont physiquement présentes, à droite, à gauche, en haut, en bas, où l’on veut.
      Dans cette optique « cerveau droit » ou « cerveau gauche » sont des abus de langage pour désigner des comportements plus ou moins créatifs, plus ou moins rigoureux.
      MAIS… ça ne m’empêche pas de persister dans mon point de vue : un cerveau humain opérationnel fonctionne comme un tout.
      Comme vous l’écrivez très bien : On ne travaille pas exclusivement d’un côté du cerveau.


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