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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

Le vol agaçant du moustique 23 février 2016


« Les insectes piquent, non par méchanceté, mais parce qu’eux aussi veulent vivre. » 
Friedrich Nietzsche : Opinions et sentences mêlées   § 164.


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L’Amérique du sud est frappée d’un fléau qui semble sorti de nulle part -ce qui favorise en épiphénomène toutes sortes de théories complotistes. La menace est à peine mortelle, elle est à peine visible mais elle ressemble pourtant à un symptôme planétaire, au même titre que l’assèchement des cimes du Kilimandjaro ou l’augmentation des épisodes météo extrêmes.

Quelques mois après la conférence environnementale COP 21, je suis surpris de voir combien peu de personnes font le lien entre les deux sujets : l’émergence du virus Zika et le réchauffement climatique mondial.
Sous l’effet du réchauffement climatique, la littérature scientifique a pourtant bien montré comment les moustiques (et les insectes en général) passent moins de temps à l’état larvaire, atteignent plus vite l’âge adulte et ont donc plus de temps pour élargir leur rayon d’action. Ils peuvent ainsi se répandre plus loin, jusqu’à atteindre les lieux densément peuplés qui regorgent de recoins humides propices à leur épanouissement et à leur reproduction… ce qui permet de reproduire le cycle.220px-Aedes_aegypti_during_blood_meal
Il faut ajouter que l’élévation des températures modifie les zones favorables à l’épanouissement de ces bestioles, ce qui les pousse à modifier leur zones d’implantation, la plupart du temps en les investissant de façon permanente. La répartition de la dengue véhiculée par les mêmes types de moustiques correspond à l’isotherme des 42,2 degrés, une température moyenne que l’on va retrouver à court terme dans d’autres et davantage d’endroits qu’aujourd’hui.
Sur ce sujet, voir : Epstein, P.R. et al. (1998). Biological and physical signs of climate change: focus on mosquito-borne diseases. Bull. Am. Meteorol. Soc.79, 409–417

Le danger sanitaire de Zika concerne en premier lieu les bébés in utero, pour qui le risque de naître avec un handicap mental lourd est réel. Pour l’année 2015 le Brésil a officiellement déclaré 4.180 cas de ces microcéphalies congénitales, contre 147 en 2014, avec une estimation de 1.500.000 cas de personnes ayant contracté la maladie sans gravité (hormis les fœtus, seuls 18% des personnes infectées subissent des symptômes, la plupart du temps bénins).  L’émergence rapide de cas de microcéphalie dans toute la région puis dans d’autres régions du monde a mené l’Organisation Mondiale de la Santé à déclencher début 2016 le processus « urgence de santé publique de portée internationale ». Si des cas ont été rapportés ailleurs dans le monde rapidement après cette alerte, il faudra attendre l’été dans l’hémisphère nord pour comprendre l’ampleur (ou pas) du phénomène. A ce stade, les pays concernés se préoccupent de protéger leur industrie du tourisme davantage que remettre en cause leurs lois anti-avortement ou les pratiques contraceptives (modification culturelle qui ferait date, étant donné la religiosité de l’Amérique du Sud).

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Inutile de refaire un inventaire des données prouvant l’influence humaine sur le climat    -à ce stade si vous n’êtes pas convaincu vous faites sans doute partie des réfractaires à la science qui remettent aussi en cause le bien fondé des vaccins et/ou militent pour l’exploitation pétrolière en arctique et antarctique.
Pour ceux qui n’en doutent pas (de l’influence humaine sur le climat) il reste néanmoins une discussion sous-jacente : l’influence humaine sur le climat est-elle vraiment négative ? Après tout, qu’il y ait une origine anthropique au réchauffement de l’atmosphère est une chose, mais que les conséquences soient négatives pourraient en être une autre.

Cet argument est nul et irrecevable. Il rejoint le discours des sceptiques au moment où on leur prouve la réalité du réchauffement climatique. Ils encaissent la chose et poursuivent néanmoins dans leur aveuglement et affirmant que, bon, même si ça existe, ça n’est pas grave.
L’émergence du virus Zika pourrait être l’un des phénomènes qui nous fera comprendre -à nous tous- que d’une part les effets d’une planète plus chaude sont réels et d’autre part qu’ils sont une menace.

 

Nous savons depuis belle lurette que le cycle de vie de la plupart des organismes est influencé par les températures et les précipitations. Mais depuis des années de collecte intensive de données, les chercheurs ont pu affiner leurs analyses et leurs conclusions, qui peuvent être synthétisées en quatre grandes catégories :


– la physiologie interne : Les modifications du taux de gaz carbonique dans l’air, de la température et des précipitations affectent le métabolisme et le développement de la faune; la photosynthèse, la respiration, la croissance et la composition des tissus de la flore… c’est à dire que tout le vivant est concerné qu’il vive en l’air, sur terre ou dans l’eau, sous forme animale ou végétale, visible ou non visible à l’œil nu.
– la distribution spatiale : les changements de ‘zone de vie’ correspondent à l’évolution des températures moyennes représentées par les isothermes. En conséquence les espèces migrent vers les latitudes plus élevées en suivant le mouvement de leur température ambiante idéale. On sait par exemple que 63% des papillons en Europe ont déjà déplacé leur zone d’habitat vers le Nord ce qui a un effet sur leur régime alimentaire, sur la pollinisation et sur la chaîne alimentaire dont ils faisaient jusque-là partie plus au sud (voir : Parmesan, C. et al. (1999). Polewards shifts in geographic ranges of butterfly species associated with regional warming. Nature 399, 579–583). La  modification de la distribution des essences de plantes et d’arbres  est également observable et prévisible en fonction d’une équation simple : 1°C d’augmentation de la température moyenne = déplacement des essences de 180km vers le nord. Des modifications identiques s’observent chez les espèces marines notamment pour les espèces d’eau froides qui ne peuvent migrer nulle part car toute l’eau devient plus chaude, partout.
(voir : Holbrook, S.J. et al. (1997). Changes in an assemblage of temperate reef fishes associated with a climate shift. Ecol. Appl. 7, 1299–1310)
– la saisonnalité du mode de vie : les modifications de l’environnement immédiat trop rapides amènent des espèces (flore et faune) à vivre sur le même territoire sans pouvoir établir un équilibre préalable et progressif, par exemple par rapport aux ressources alimentaires disponibles.
– et les capacités adaptatives : des espèces animales ou végétales à très courte durée de vie n’auront pas le temps de migrer en suivant la remontée vers le pôle (Nord ou Sud) de leur isotherme le plus favorable. Restant sur-place, elles vont subir des évolutions brutales pour s’adapter à leur nouvel écosystème -et soit y parviendront avec de nouvelles caractéristiques génétiques, soit… non. Potentiellement, cela signifie des disparitions d’espèces mais aussi l’apparition de nouvelles, mieux adaptées et pas nécessairement super gentilles.

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Pour le moustique, le réchauffement climatique semble favorable, c’est le moins qu’on puisse dire… en particulier pour le genre Aedes dont on connaît 85 espèces.
Pour remettre le sujet en perspective, souvenons-nous que depuis la fin du dernier âge glaciaire si l’être humain n’a pas réussi à s’implanter massivement au plus profond des forêts tropicales d’Afrique, d’Amérique ou d’Asie, ce n’est pas à cause de la chaleur ou de l’humidité, c’est à cause des moustiques et des maladies qu’ils transmettent.
Environ 500.000 personnes meurent chaque année de la malaria transmise uniquement par la moitié femelle d’un seul genre de moustique et … et cela sous des conditions climatiques considérées comme ‘moyennes’. L’île de Corse en a été débarrassée seulement en 1973 et encore, à grands coups du polluant organique persistant appelé DDT.
Concernant la propagation de Zika, à partir de quelle température moyenne en Europe verra-t’on se multiplier les cas de microencéphalie congénitale chez les nouveaux-nés ? A partir de quand le réchauffement climatique permettra au moustique de ne plus se mettre à hiberner en hiver et donc à avoir un cycle de reproduction permanent dans les zones dites tempérées ?


Si la lutte contre les conséquences du réchauffement climatique semble relever habituellement de l’ingénierie et de l’aménagement public, les solutions proposées jusqu’ici pour stopper la diffusion de Zika soulèvent davantage de problèmes qu’elles semblent en résoudre, qu’il s’agisse de recherche génétique ou d’éradication chimique. Et qui garantit que si l’on éradiquait le moustique comme vecteur, une autre espèce ne prendrait pas sa place de façon encore plus efficace ? La nature a horreur du vide, comme disait Aristote… et à ce niveau de débat, pour évoquer un génocide animal, le dicton devrait sonner à nos oreilles comme un avertissement. Car bien sûr en termes de stratégie, si la menace est un virus, pourquoi s’attaquer à son messager ?

Si on admet donc que l’augmentation des vagues de chaleur ou des ouragans extratropicaux sont des conséquences du réchauffement climatique, peut-on considérer que l’épidémie de Zika, elle aussi, est d’origine humaine ?

 

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