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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

La machine à innover 1 octobre 2014


Dans l’article sur l’innovation ‘lumineuse’ du fabricant américain MooresCloud, je concluais en abordant le thème de l’innovation au sens large et en proposant quelques pistes de réflexion.
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L’innovation en effet est un concept fondamental de l’économie contemporaine, que ce soit pour le secteur marchand ou non marchand. Cette idée qu’il faut sans cesse se renouveler  n’est pourtant pas très ancienne. Elle apparaît dans la littérature économique en premier lieu en 1986  (traduction française) dans l’ouvrage L’avantage concurrentiel de Michael Porter puis dans L’avantage concurrentiel des nations paru en 1993.
Mais les théories de Porter ne sont pas que des théories… ce n’est pas pour rien qu’il est enseignant à la Harvard Business School.
Les plus éminentes sociétés de conseil et de stratégie utilisent chaque jour des outils qui reprennent les arguments de Porter pour évaluer l’environnement concurrentiel d’une entreprise en analysant 5 critères précis (« les 5 forces de Porter »). Lorsqu’une entreprise parvient ainsi à identifier son ou ses avantages concurrentiels elle peut se lancer (ou non) sur certains marchés. L’un des éléments qui président à la décision étant de savoir si on peut faire payer les clients aussi cher, tout en produisant moins cher que les concurrents.
da-vinci-innovatorC’est la stratégie par les coûts, quasi universellement appliquée aujourd’hui dans le monde, même par ceux qui pourraient s’en passer avantageusement.

Bien entendu l’acte d’innovation en lui-même existait avant Michael Porter et avant même la création de l’université Harvard en 1636. Le premier silex taillé il y a 2 millions d’années était un acte radical d’innovation, bien plus novateur qu’une énième version du téléphone à la pomme… Mais la nouveauté depuis la fin du XXe siècle est que l’innovation devient un impératif indiscuté de l’activité économique : Faites du neuf, sinon vous ne survivrez pas !  Et surtout, il s’agit de faire du neuf dans des domaines où vous n’avez pas forcément d’expérience préalable. Le problème que se posent alors les organisations est de savoir sur quoi innover. Quels domaines / services / technologies méritent un investissement ? C’est le dilemme de l’innovateur…

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En 1997, le disciple de Porter, Clayton Christensen publie Le dilemme de l’innovateur, en anglais dans le texte : The innovator’s dilemma. Dans ce livre, Christensen impose la notion d’innovation disruptive, c’est-à-dire l’innovation de rupture . La ‘rupture’ serait, selon lui, le ressort de base pour toute organisation qui veut demeurer vivante et prospère. Il s’agit de dégoter un produit ou un service -même de qualité médiocre- que l’on va vendre à une population jusque-là délaissée. En répondant au besoin non satisfait de cette population et par le biais d’améliorations successives, on espère élargir les ventes aux autres clients et saper par le bas la position dominante des poids-lourds de ce marché. C’est ainsi que Martin Bouygues (Télécom) s’est fait humilier par Free Telecom. C’est aussi de cette façon que l’industrie du disque CD a été renversée par le téléchargement mp3, la photo argentique par le numérique ou peut-être dans un avenir un peu lointain, Arianespace qui sera renversée par Space X ou Orbital Sciences.
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Le leitmotiv de l’innovation de rupture insiste sur l’accélération. Une accélération presque désespérée. Tout s’accélère à notre époque, tout va très vite et ça va tellement vite qu’on n’est pas loin de penser que tout va trop vite.innovation-economie_darwinisme-social
Dans un bel exemple de darwinisme socio-économique, l’argument de base pour répondre à cette accélération est qu’il faut sans cesse s’adapter -ou périr. Les organisations qui n’innovent pas meurent > Vous n’innovez pas > Donc vous allez mourir. Il faut se transformer en machine à innover sans cesse, sans arrêt et, oserais-je dire, sans poser de question.
Il faut savoir s’adapter, se réinventer, se révolutionner, changer de paradigme et parfois même « changer son ADN » pour pouvoir survivre, comme le revendiquait le fabricant de vêtements Gap en 2010. En conséquence, si vous n’arrivez pas à vous adapter et que votre activité périclite, c’est sans doute parce que vous avez raté une marche de l’escalier du Progrès… donc c’est un peu complètement votre faute. Comme un bon gros diplodocus de l’ère Jurassique.
En philosophie, ce genre de raisonnement s’appelle un paralogisme : un raisonnement faux, énoncé par quelqu’un de bonne foi.
Tous les ânes sont têtus > Je suis têtu > Donc je suis un âne.
La véracité de la première prémisse (Tous les ânes sont têtus) n’étant pas prouvée, la suite du raisonnement ne peut donc être tenue pour vraie. Quelle définition donner de ‘têtu’ ? L’entêtement est-il effectivement une donnée native de chaque âne ayant vécu, vivant où à naître ? Et depuis quand peut-on attribuer aux animaux des caractéristiques morales ?
Sans parler du fait que, non, je vous assure, je ne suis pas un âne  -du moins pas zoologiquement parlant.

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Le paralogisme de l’innovation de rupture pourrait se décrire ainsi :
Pour survivre il faut innover > Votre entreprise n’innove pas > Donc votre entreprise va mourir.
…alors que personne, jamais, n’a prouvé que l’innovation était un gage de vie éternelle.

Le problème avec les paralogismes c’est qu’ils ont seulement l’apparence d’un raisonnement rigoureux, mais aucune vérité ne peut en être déduite puisque l’énoncé de départ est erroné. En l’occurrence, ici, le rapport de cause à effet survie = innovation  n’est pas démontré, on ne peut donc pas en déduire que sans innovation c’est la mort garantie.

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Toutefois, l’un des mérites de cette théorie « innovation-iste » est de dévoiler (même contre son gré) sa vraie weltanschaung, sa vision du monde.

disruptive-injnovation_based-on-fear-cultureOn a les théories qu’on mérite… et l’innovationisme de rupture est le reflet d’une époque marquée par l’anxiété comme fait social total  (relisez Marcel Mauss : Essai sur le don). L’environnement qui a façonné la théorie de l’innovation depuis Porter est celui des paniques, des menaces militaires asymétriques et des effondrements en tous genres : des marchés financiers aux marchés immobiliers en passant par les Twin Towers. C’est la culture de la peur qu’on a mise en théorie économique.

Par rapport aux visions du monde précédentes qui parlaient ouvertement de Progrès moral universel au XVIIIe siècle, d’évolution biologique multi millénaire au XIXe siècle ou de croissance économique planétaire au XXe siècle, l’innovationisme de rupture au XXIe siècle a sérieusement réduit les ambitions qu’on pouvait espérer d’une « vision du monde ». Elle se limite désormais aux produits de la société de consommation : en utilisant le mot Innovation on n’a plus besoin de parler d’Amélioration, mais seulement de choses nouvelles.
La dernière vision du monde en date ne se propose plus d’améliorer ou de clarifier la présence humaine dans l’univers, comme depuis 3 siècles, mais de produire des objets neufs toujours plus rapidement. La question ne se pose même plus de savoir si une nouveauté est une amélioration.
Une critique un peu vicieuse pourrait ajouter que cette vision du monde est elle-même un produit de la société de consommation, car en d’autres termes, notre monde ne va peut-être pas de mieux en mieux, mais au moins nos objets vont se renouveler de plus en plus vite. Pour une entreprise, cela signifie que la structure d’organisation interne est toujours temporaire, jusqu’à la découverte d’un nouveau marché porteur qui redéfinira les priorités de tous, qui bouleversera le collectif social et qui aboutira en fin de compte à moins de probabilités de survie.
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Certes, la meilleure stratégie est de savoir changer de stratégie. Nous sommes tous d’accord sur cette agilité fondamentale. Le fabricant japonais de voitures Mazda (マツダ株式会社) était à l’origine un fabricant de bouchons de liège. En voilà de l’agilité stratégique !
Mais il y a une nuance entre être agile et être sans colonne vertébrale. Il y a une différence entre avoir une stratégie ‘adaptable’ et ne pas avoir de stratégie du tout. D’un côté on a de l’agilité tandis que de l’autre on a … du vide.
Ce serait un peu comme si vous deviez circuler en Renault Twingo sur une route urbaine puis vous arrêter en chemin pour la transformer en BMW M4 avant d’emprunter une autoroute puis, vous arrêter de nouveau pour la re-transformer en Ford Transit avant d’aller acheter un nouveau canapé, etc. et cela sans fin. Ce qui est encouragé ici, c’est une innovation vide de signification par rapport à une stratégie claire.
Dans l’histoire des organisations humaines, inutile de vous dire qu’on a déjà vu mieux en termes d’efficacité à court terme et de pérennité à long terme… et pour rester dans la métaphore automobile, plutôt que de faire de la métallurgie lourde à chaque changement de voie, pourquoi ne pas faire en sorte que votre véhicule standard soit adapté à embarquer de la nouveauté en chemin, sur le siège passager ?

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La théorie de l’innovation disruptive n’est ni l’explication définitive, ni la réponse infaillible au phénomène du changement dans les organisations : elle ne fait que l’encourager sans justification, comme le moteur d’une machine qui s’emballe… une machine à innover.
L’innovation n’est pas une loi mécanique, ni une conséquence logique de quoi que ce soit.
Comme toute théorie de gestion, c’est une construction relativement arbitraire qui renseigne d’abord sur la vision du monde de ses concepteurs et de ses adeptes : en l’occurrence, un monde anxiogène où la peur de l’embuscade empêche de voir les continuités et de comprendre que parfois, on a aussi intérêt à faire le pari du long terme.

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norbertAlter_innovation-ordinaire

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One Response to “La machine à innover”

  1. […] d’amélioration ne réside pas dans la mise en œuvre de méthodes obscures complexes comme la théorie de l’innovation de rupture ou d’outils hypersophistiqués, mais dans la démarche volontariste d’aller observer […]


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