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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

Les connexions souveraines 2 février 2014


La rapide urbanisation planétaire tend à faire converger les infrastructures qui portent les groupes humains   -ce qui ne veut pas dire que notre monde devient uniforme, loin de là.

L’importance des phénomènes internationaux qui caractérise la globalisation depuis 70 ans amène l’anthropologie à rendre intelligible les liens qui se tissent entre les différentes parties du monde.

J’ai déjà parlé ailleurs de la population humaine comme un ensemble déjà mondialisé depuis le paléolithique ancien, à raison de 50 kilomètres par génération. L’histoire de l’être humain est l’histoire de la mondialisation, du mélange et des métissages.
Et c’est très bien ainsi.

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La fin du XXe siècle a cependant largement intensifié le phénomène et c’est la grande nouveauté. Elle a permis l’allongement et la connexion de flux qui étaient jusque-là à dominante régionale ou continentale, en particulier pour les flux financiers et informationnels.
Cela a permis aux économistes de remettre sur le devant de la scène l’idée d’un monde en mouvement, par opposition à un monde figé fait de traditions et de positions inamovibles.

Le XXIe siècle aura, lui, une nuance particulière dans l’histoire de la civilisation humaine, dans la mesure où il permet l’émergence de modes de vie individuels qui ont un horizon de possibilités planétaires et par l’apparition d’institutions comme l’ONU, l’Europe, l’ASEAN, de fondations privées comme celle de Bill et Melinda Gates ou des ONG qui ne se contentent plus de vivre dans les cadres et les frontières qu’on leur impose.

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Ce n’est plus seulement le monde qui est en mouvement autour d’individus immobiles, c’est nous qui faisons le mouvement et qui donnons leur impulsion aux flux. 
La civilisation westphalienne qui garde l’État comme acteur central n’est plus la référence unique. Et celui que ça dérange le plus ce n’est pas moi, c’est l’État. 
  

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La globalisation ne va cependant pas dans le sens d’une suppression des territoires, contrairement à ce qu’affirme Virilio.
Au contraire : la globalisation donne d’autant plus d’importance au territoire qu’elle en part et qu’elle y arrive. A ce titre, l’État reste un acteur incontournable parce qu’il a la maîtrise de son territoire -par l’emploi de la force militaire au besoin. Mais dans la globalisation du XXIe siècle, le mouvement d’ouverture descend au niveau individuel. Les États ne sont plus des références obligées. Ils s’efforcent de l’être, sûrement. L’entreprise Alstom est à vendre et l’État français tente de montrer qu’il existe en s’imiscant dans la transaction. Mais comme la Reine rouge dans Alice au pays des merveilles, si l’État contemporain court toujours plus vite c’est finalement pour rester à la même place.
Des décisions prises par la Banque Centrale Européenne ont une influence sur le pouvoir d’achat de villageois au Maroc et sur la stabilité du maghreb. La consommation en Europe et en Amérique touche la production des usines en Chine, ce qui touche en retour les employés de l’industrie du pétrole au Brésil en Russie et au Nigéria.  Les prix du pétrole auront leur influence sur le choix de mon prochain véhicule et de ma prochaine destination de vacances (mmmh, à moins que je commence à utiliser sérieusement un vélo ?).
Les travaux d’études ont donc beaucoup à faire pour éclairer ce qui est en train de naître. Pour cela il faut suivre les acteurs et sortir de l’échelle strictement locale que véhiculaient les anciens schémas de pensée, à l’intérieur de frontières verrouillées par un État.

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En tant qu’individu, aussi longtemps que j’ai droit à l’habeas corpus et accès à une connexion haut débit, ma position sur la planète a très peu d’importance.
Je vis sur Terre, la Terre est une planète. C’est OK. Je vis en cohérence avec la vérité du monde.
Selon l’ancienne forme de pensée du XXe siècle, je devrais m’en sentir déraciné. Je devrais supporter stoïquement la frustration et le sentiment d’exil et le choc culturel permanent alors que… non. Pas du tout. C’est le système des États-nations qui a du mal a supporter cette nouvelle donne. Ce sont les États-nations qui s’excitent en vain pour  »maîtriser » les flux de devises par rapport à leurs taux de change, les flux migratoires, l’imposition des revenus de citoyens basés à l’étranger, la taxation d’une unique personne qui ne demande rien à personne pour vendre ses services en Argentine alors qu’elle réside au Portugal avec un passeport français.
Il faut aller plus loin que la revendication d’identité pour aller vers l’activité humaine et suivre ses interdépendances. Car cela fait bien longtemps que les autochtones ne sont plus des autochtones.  
 »L’authentique » est une impossibilité moléculaire en anthropologie, depuis 3.000.000 d’années et malgré cet état de fait incontestable, il reste des adeptes de la théorie du déclin entamée par Oswald Spengler en 1918 (une théorie qui résonne avec la vision souverainiste des informations télévisées, à commencer par Jean-Pierre Pernaud au journal de 13 heures sur TF1).

Ainsi, l’anthropologie contemporaine ne se réduit pas à l’analyse d’un monde ou de cultures en dépérissement / des villages traditionnels qui se meurent / des tribus exotiques contaminées par Coca Cola.
Tout cela n’existe que dans le regard des observateurs incapables de comprendre qu’ils n’ont pas sous les yeux un décès, mais des transformations permanentes.

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Il s’agit ici d’une critique de la notion populaire de culture.
La culture, ce n’est pas un catalogue de traits distinctifs qui permet de différencier les groupes sociaux. C’est le malheur des ethnologues d’avoir cru cela possible, notamment par les caractéristiques physiques -à commencer par la couleur de la peau.
La culture c’est l’échange, le mouvement, le refus ou l’acceptation de nouveautés… la culture c’est un processus digestif comme aurait pu dire Nietzsche, juste avant que Malinowski décrive le processus d’échange de la Kula au large de la Nouvelle-Guinée (schéma) qui connecte 18 îles et couvre plus de 1.500 kilomètres en plein océan Pacifique.

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Cette posture a des implications méthodologiques majeures. Dans cette perspective, étudier les phénomènes à l’échelle d’un quartier de Bobigny ou d’un village de banlieue de Dakar (ou l’inverse) ne prend son sens que dans une perspective plus vaste.
Alors, une ethnographie du global est possible à partir du moment où l’on prend en compte trois éléments complémentaires : l’influence des forces externes sur la vie locale, les connexions existantes entre différents lieux et les représentations qui façonnent le quotidien. 

Cette approche trouve son incarnation dans la démarche de sociologie urbaine de l’École de Chicago, qui avait par exemple suivi le flux des lettres échangés par les immigrés jusqu’en Pologne. Les chercheurs ont ainsi pu défricher une notion élaborée ensuite par Arjun Appadurai et appelée « ethnoscape ». Le paysage mental qui structure les valeurs, les références et l’imaginaire des membres d’une diaspora.
Cette modification du regard n’a pas que des implications théoriques, elle a des conséquences très réelles car elle pose la question de la pertinence des aires culturelles.

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En effet, les aires culturelles ont longtemps été le paradigme de référence de l’anthropologue. Les aires étaient souveraines. C’était aussi une idée intuitive, compréhensible par l’immense majorité de la population, en particulier parce que la théorie des aires culturelles fait encore partie intégrante des enseignements scolaires de géographie. Si tel groupe est localisé en Afrique subsaharienne, alors il aura des caractéristiques culturelles X et Y. Si tel groupe est localisé en Europe circumpolaire, alors il aura des caractéristiques culturelles A et Z… Si vous avez déjà entendu parler de  »management culturel », vous savez de quoi il s’agit.
Le même genre de raisonnement est à l’œuvre dans les entreprises internationales qui tentent de trouver une cohérence dans l’organisation de leurs Ressources Humaines, en classant leurs salariés dans de grandes aires du type Europe, Middle East, Africa (EMEA)… alors que bien sûr, cela n’apporte en rien la garantie d’une  »homogénéité » des populations présentes dans ces bassins de recrutement.
C’était déjà moyennement pertinent lorsque les flux étaient majoritairement endogènes, partaient et arrivaient dans une même aire géographique. Ça ne l’est plus du tout à l’âge de l’e-mail, de la télévision par satellite et des voyages en avion (2e schéma)… à l’âge où une aire géographique n’est plus limitative pour se construire une culture.

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Le concept de flux, aujourd’hui, permet de replacer les aires culturelles au niveau qui est le leur : un niveau seulement intermédiaire, entre le domicile privé, le village et le reste du monde. Les flux traversent les aires culturelles. Une aire culturelle, à ce titre, n’est qu’un élément d’un système plus vaste… ce qui est une bonne opportunité pour faire adopter aux sciences sociales en général une bonne dose de théorie des systèmes.
Car, comme dans n’importe quel système, ce ne sont pas les aires / les éléments qui ont une importance centrale, ce sont les zones d’interface. Les points de raccordement entre les flux d’échanges (quelle que soit la nature de ce qui est ‘échangé’).
Bref, ce sont les connexions qui sont souveraines.

connexion-flux-systeme

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One Response to “Les connexions souveraines”

  1. […] a posteriori une idée statique de la « culture ». Cet immobilisme foncier est notamment dû au concept déjà obsolète d’aire culturelle, qui relie une zone géographique à certaines constantes (supposées) de valeurs et de […]


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