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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

Du RFID pour manger 16 novembre 2013


Ces dernières années, la Chine a vécu de nombreux scandales qui ont littéralement pourri la réputation de son secteur agroalimentaire, notamment dans la transformation du lait, du porc et du riz, trois composants de base de la nourriture locale.

Le scandale du lait contaminé à la mélamine en 1998 par exemple, avait concerné 22 entreprises dont Sanlu (三鹿集团), largement connue dans le pays, qui détenait presque 40% de parts de marché. Cela a particulièrement choqué la population car une large part des 290.000 malades fut des enfants dont 6 ne survécurent pas et il fut impossible de retirer de la vente les produits concernés car personne n’était capable de les identifier avec précision. 9.000 tonnes de lait furent rappelées, moins de 3.000 furent récupérées. Suite à cela, onze pays suspendirent leurs importations d’agroalimentaire chinois… et inutile de dire que l’entreprise n’y survécut pas, ce qui n’est que justice.
Politiquement, cela contribua aussi à amoindrir la confiance de la population envers le gouvernement central -ce qui est bien la dernière chose dont la Chine a besoin.
En conséquence, la sécurité alimentaire est devenue une priorité nationale majeure, parce qu’un pays ne peut tout simplement pas se passer de la confiance en ce que mange sa population.

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L’une des solutions a consisté à construire une usine de production de lait en poudre chez ceux qui font ça très bien : en Bretagne. La société chinoise Sheng Yuan investit 100 millions d’euros (!) pour démarrer l’activité en 2015.

Une autre solution, plus pérenne, consiste à réellement prendre en compte les erreurs du passé et corriger les défauts du système agroalimentaire existant.

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Ainsi depuis 2011, l’université Fudan (复旦大学) de Shanghai et son laboratoire Auto ID coordonne le projet Agriculture internet of Things and Food Safety and Quality, avec 20 autres équipes de recherche, entreprises et instituts spécialisés. L’ensemble est directement suivi par le ministère chinois des Sciences et de l’Industrie.
Le projet consiste à utiliser les technologies de l’internet des objets (IOT – Internet Of Things) pour tracer les produits agricoles depuis la ferme jusqu’à l’étal des magasins en couvrant toute la longueur de la chaîne logistique.
Il s’agit en résumé d’un projet de déploiement qui rassemble trois couches techniques : les capteurs, la communication et l’application : c’est l’infrastructure de base de l’internet des objets et ce projet est rien de moins que l’un des fondements de cette infrastructure mondiale en devenir.

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La  »couche capteurs » surveille les conditions initiales du bétail et des plantes (point de départ : le champ ou l’étable), ces différents ingrédients de base qui feront une brochette de porc sauce soja (par exemple).
Différents outils d’identification sont utilisés selon la valeur ajoutée du produit fini : les puces RFID peuvent être utilisées pour suivre le bétail, du poisson ou des fruits fragiles, tandis que des étiquettes à code-barre ou des QR Codes permettent de suivre des chargements d’oranges. Ce n’est pas une grande perturbation des habitudes des producteurs, puisque l’étiquetage est déjà une pratique courante (et obligatoire). La problématique économique consiste à éviter de peser trop cher dans le prix de vente.
Tout au long du cycle de vie de la matière première, les capteurs complexes reçoivent et stockent des informations transmises par un réseau qui s’étend de l’étable au magasin en passant par les camions frigorifiques et les hangars de transit (voire même éventuellement jusqu’à l’intérieur de votre frigo). L’ensemble est automatisé et se passe très largement de l’intervention humaine, ce qui est une très bonne chose puisque le risque de fraude en est drastiquement réduit.
Des données concernant la température, l’hygrométrie, les composants chimiques dans l’air ambiant, les recongélations abusives ou le temps de transport sont ainsi tracés et aisément lisibles sur internet (cf. ci-dessous : la  »couche application »).

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La  »couche communication » est conçue pour permettre aux objets de se parler (ce qui est le propre de l’internet des objets…) : capteurs en réseau, étiquettes parlantes, scan automatique des codes-barres, liaisons et archivage en ligne, etc.   .

En termes techniques ce projet consiste donc à déployer une architecture IoT, basée sur un protocole ONS (Object Name Service). C’est le China Network Information Center qui a fourni l’ONS racine pour ce projet -une manière commode de tester en même temps tout le réseau internet dans son usage dédié aux objets …à l’échelle d’un tiers de l’humanité vivante, ça n’est pas un petit enjeu.
Dans une première phase de tests, le système trace les objets par lot mais l’objectif réel est de permettre un suivi individuel sur la base d’identifiants uniques de type GIAI -Global Individual Asset Identifier. Autrement dit, il ne s’agit plus de suivre un conteneur de pommes, mais chaque pomme avec son propre numéro de série. Ces identifiants font partie du référentiel GS1, qui est une norme mondiale. Pour des Chinois qui envisageraient d’exporter leurs produits c’est intéressant car les autres pays ont la même normalisation en particulier la FDA –Food and Drug Administration américaine.

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La  »couche application » est le dernier étage de l’édifice qui permet aux fermiers, aux industriels ou aux consommateurs (ou aux services vétérinaires, ou aux douanes) de consulter les données, soit en temps réel soit plusieurs mois après, selon les délais d’archivage qui seront définis.
Ces données sont à ce stade considérées comme de l’open data, c’est à dire mises à disposition du public pour tous les usages que l’on voudra bien en faire.
Et l’ensemble permet aussi à différents intervenants d’accéder à ces informations. Les professionnels ne sont donc pas les seuls à y avoir accès ce qui tombe très bien puisque ce sont les professionnels eux-mêmes qui ont été la cause des scandales récents. Pour des exemples proches, voir le cas Spanghero. 

Un fermier du Yunnan pourra présenter sur son site web le suivi en temps réel de sa cargaison de thé à destination de Pékin, photos à l’appui et ses clients pourront anticiper l’arrivée de leur marchandise, son état et préparer l’évaluation de leur vendeur exactement comme sur Amazon pour des livres.
En passant une bouteille de lait en poudre devant son smartphone, une mère de famille de Hong Kong pourra retrouver l’origine de ce lait quasiment avec le nom de la vache, la date de traite ainsi que le chemin parcouru pour parvenir jusqu’à elle.

Pour la fin de l’année 2013, le système de gestion de la chaîne logistique est prévu de pouvoir tracer dix types différents de produits issus de la province du Shandong et du Shanxi, du champ au magasin.
La prochaine étape dans le courant de l’année 2014 consistera à équiper les cantines scolaires de ces provinces de cet équipement. A quand ce genre d’innovation dans les cantines scolaires de France ? Accessible aux parents d’élèves sur internet ?

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Contrairement au préjugé fréquent sur tout ce qui vient d’ailleurs et en particulier de Chine, il se pourrait bien que nous ayons encore un long chemin à parcourir. La revue de référence La France agricole ne possède aucun (aucun !) article mentionnant l’étiquetage RFID ou qui aborde le thème de la traçabilité intégrale, du champ au magasin.  Ce sujet est laissé aux industriels de la distribution et de la transformation (voir la revue LSA ou l’Usine Nouvelle).  

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A ce titre le projet français qui s’approche le plus du Agriculture internet of Things chinois,  »Breizh RFID », est mené par la société E. Leclerc pour assurer la traçabilité des produits qui entrent dans sa centrale d’achats Scarmor et les magasins qui s’y approvisionnent (donc tout l’amont échappe au contrôle). D’autres sociétés comme Intermarché s’équipent également en RFID pour leurs chariots ou les bacs de transport. Mais il s’agit d’une traçabilité des lots et non des produits individuels comme cela se fait en Chine. Ce qui dénote que les fermiers ou éleveurs français n’ont pas conscience qu’ils ont un rôle majeur à jouer en tant que point de départ de toute la chaîne agroalimentaire. En cela, ils ont une zone de pouvoir (comme dirait Crozier) importante car tous les autres maillons sont dépendants d’eux. Or, puisqu’il s’agit d’une chaîne, c’est bien l’ensemble des maillons,  »du champ au magasin », qui doit générer une dose de confiance et pas seulement certains d’entre eux.

En 2011 par exemple, un audit européen avait conclu à  »la compétence des services officiels français de contrôle pour la maîtrise de la traçabilité et de l’étiquetage de la viande bovine »… Environ 18 mois plus tard éclatait le scandale de la viande de cheval vendue pour du bœuf. Les félicitations accordées aux services officiels français de contrôle ne servaient pas à grand chose vis-à-vis de l’ensemble de la chaîne agroalimentaire, puisque les maillons pourris de cette affaire concernaient des intermédiaires commerciaux. Pour remédier à cette fraude l’Europe a lancé des tests ADN aléatoires qui sont censés être rendus publics en avril 2013.

Ainsi, l’Europe et en particulier la France a choisi la solution qui favorise un retour rapide à la normale au lieu de corriger massivement un système défectueux qui permet de telles fraudes à grande échelle.

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