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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

La blague des contrôles de sûreté (3) 23 janvier 2012


Les articles précédents ont montré que d’un point de vue opérationnel, les contrôles de sûreté dans les aéroports n’empêcheraient pas des personnes mal intentionnées d’accéder relativement facilement à la zone sensible. Ces nouveaux contrôles mis en place après le 11 septembre 2001 ne sont pas meilleurs que ceux d’avant le 11 septembre et n’empêcheraient pas de nouvelles attaques. De mon point de vue très personnel d’ailleurs, ce n’est même pas leur but, point final.
Nous avons parlé aussi du fait que l’organisation actuelle de la sûreté aérienne a deux conséquences fâcheuses : aucun acteur ne porte la responsabilité de l’efficacité de l’ensemble; et toutes ces procédures servent d’abord à rassurer la communauté sur son ordre interne (par opposition à : servent à prévenir une nouvelle attaque terroriste).

Là-dessus, vous pourrez me répondre que nous -les civils- n’avons eu à subir aucune attaque en France depuis des lustres et les USA aucune non plus depuis 2001. N’est-ce pas la preuve de l’efficacité de nos mesures de sûreté ?

Hélas. Je crains que lorsqu’un groupe bien organisé et techniquement compétent voudra commettre un acte de terreur, il pourra non seulement le faire mais aussi choisir la date et le lieu.
Et devinez quoi, la cible (ou le vecteur) ne sera probablement pas un avion.

Comme je l’écrivais dans le premier article, nous sommes tellement persuadés de pouvoir « gagner la guerre d’avant » que toutes nos mesures de sûreté aéroportuaires concernent des modes d’action qui ont déjà été utilisés. Dans un certain sens ce n’est pas si étonnant puisque, selon moi, la finalité des contrôles est moins de prévenir la prochaine agression que d’affirmer la capacité de l’État à faire régner l’ordre.

Mais les actes de terreur qui réussissent sont ceux qui prennent l’ennemi par surprise… or chacun sait que nous sommes prêts à subir une attaque aéroportée. Cette cible là est durcie : les passagers sont prêts à riposter et nous avons même blindé les portes qui abritent le pilote. Dites-moi donc quel serait l’intérêt d’une attaque qui implique des avions pour la énième fois ?
Et quelles ont été les dernières attaques majeures qui ont réussi ? Une boîte de nuit à Bali en 2002; des trains de banlieue à Madrid en 2004; le métro de Londres en 2005; une gare, deux hôtels, une place publique et un hôpital à Bombay en 2008.

C’est bien l’intérêt de la pensée latérale : vous innovez là où personne ne vous attend et du même coup votre cible est molle, ce qui réduit les efforts à fournir et les risques d’échec.

C’est assez comique en effet de parler de sûreté dans un aéroport, avec des personnes en charge des contrôles (faites-le en privé, si vous ne voulez pas être escorté fermement vers le parking).
Quelque soit votre argument gentiment critique vous obtenez invariablement la même réponse : « C’est pour la sécurité, c’est comme ça. » Même avec l’argument de la carte d’embarquement qui pourrait être fausse, l’aveuglement est complet : « Si les cartes ne sont pas vérifiées, c’est que c’est inutile. »
A ce niveau, il faut non seulement avoir une absence totale d’esprit critique mais aussi une foi inébranlable en une Entité Supérieurement Omnipotente et Bienveillante. Mais la réflexion s’arrête bel et bien aux détecteurs de métaux. On protège l’avion (très moyennement) et c’est tout.
Mais ce n’est pas l’avion qu’il faut protéger, c’est la population ! Car même si un élément hostile ne peut pas embarquer dans l’avion avec une mallette de C4, pourquoi ne pas la déposer en douce dans la file où 200 passagers attendent d’enregistrer leurs bagages ? Qu’est-ce qui empêche cela, la chance ?
Comme on voit, le rapport n’est plus du tout évident entre les contrôles à l’embarquement et la sûreté des personnes. Là encore, l’ethnologue pourrait vous parler de choses de son domaine comme la pensée magique : agir sur une chose en pensant que ça aura de l’effet sur une autre… alors que les deux sont totalement distinctes et décorélées.

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Mais d’autres mesures de protection sont à l’œuvre cela dit, des qui ne sont pas une Grande Gesticulation. En ce sens, si nous n’avons pas eu à subir d’attaque majeure depuis un certain temps ce n’est pas grâce à l’infrastructure de sûreté dans les aéroports (ni au plan Vigipirate) -non, c’est grâce au travail en amont. A titre d’exemple, on estime que six attaques majeures contre des civils sont déjouées par an en France, sur le territoire de métropole. Une tous les deux mois.
Ces projets meurtriers ne sont pas déjoués par des gadgets, ni des chiens, ni des sous-traitants en uniforme, mais par un long et méticuleux travail d’enquête policière mené par des personnes compétentes et invisibles de la population. Il y a aussi d’intenses échanges d’information, du travail de renseignement de terrain, un traque patiente des flux financiers, une coopération entre services et gouvernements ainsi qu’une large capacité d’initiative des acteurs de première ligne. Aux États-Unis en 2001 tout cela fonctionnait très bien jusqu’à l’irruption du pouvoir politique qui a donné ses ordres, des ordres différents de ce que les personnels de terrain avaient bien identifié comme une menace réelle. L’organisation finement agencée qui fonctionnait si bien a éclaté, ce qui a permis à 19 types d’en tuer environ 3.000.

Imaginatif, expérimenté et incessant. C’est le travail classique d’enquête policière qui constitue la vraie sûreté et non pas un rite de soumission qui s’adresse bien davantage aux citoyens qu’aux potentiels ennemis déjà prêts à frapper. Car dans le meilleur des cas, la forte visibilité des contrôles aéroportuaires vous montrera où ne pas frapper. Par un pur hasard qui sait, vous pourriez bien vous faire attraper !
(pfff, parfois j’ai l’impression de me répéter. Voyez le post intitulé Massive Attaque)
Le choix d’une cible molle est absolument critique pour le succès de l’opération et il suffit pour cela d’élire l’endroit où il y a le moins d’uniformes. Hmmm, attendez, un TGV rempli de familles qui partent en vacances peut-être ? Ou un ferry de croisière ? Ou un événement populaire de grande ampleur ? Vous y arriverez sans difficulté si vous n’êtes pas déjà surveillé, votre téléphone sur écoute et un émetteur GPS sous le châssis de votre fourgon de location.

C’est uniquement ce genre de choses qui nous épargne une attaque majeure tous les deux mois, grâces en soient rendues au personnel des services d’enquête et à leur organisation finement agencée.
A ce titre il y a une grande convergence entre les méthodes antiterroristes et celles de lutte contre le grand banditisme. Je n’assimile pas l’un à l’autre bien entendu, mais je constate qu’ils s’appréhendent de la même manière : à partir d’indices, de renseignements de première main et avec l’expérience d’enquêtes passés.

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Autant s’en donner les moyens, donc.


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