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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

La blague des contrôles de sûreté (2) 13 janvier 2012


Ainsi que nous en avons parlé dans l’article précédent, les contrôles aux aéroports consistent avant tout en une demonstration symbolique du pouvoir de l’État, qui se traduit par une succession de contrôles extrêmement invasifs et occasionnellement humiliants. On pourrait supposer néanmoins que l’autorité publique utilise un « vecteur » pour s’affirmer et que ce vecteur est techniquement valide.
Or la validité technique des contrôles est discutable, notamment si on s’intéresse aux cartes d’embarquement qui ne sont pas l’objet de vérifications rigoureuses. Qui plus est, les dernières attaques n’ont été déjouées par aucun de ces contrôles. De fait, on peut raisonnablement se poser des questions sur leur efficacité.
Sans doute faut-il inverser la proposition et dire que les contrôles à l’embarquement servent d’abord à affirmer le pouvoir de l’État.
L’objectif premier du dispositif, dans tous les aéroports de tous les pays, ne serait donc pas d’empêcher le prochain détournement d’avion ?

Une analyse de l’organisation des contrôles ne donnerait pas une vision assez large, car elle serait limitée à un aéroport ou à une autorité de supervision. Or, quelle que soit le lieu ou l’institution responsable des contrôles on parvient au même constat : la dilution des responsabilités est telle qu’on ne trouve aucun acteur qui soit garant de l’efficacité objective des procédures dans leur finalité antiterroriste. Tous les acteurs à l’inverse participent à la mise en scène de la Grande Gesticulation et se soumettent donc de fait au pouvoir symbolique de l’État.
Les employés eux-mêmes, ceux qui vous contrôlent physiquement, ne semblent pas particulièrement équipés pour atteindre un niveau d’appropriation métier qui permettrait de l’initiative et l’expression des compétences. Ce n’est pas ce qui leur est demandé d’ailleurs, « on » leur demande de respecter les procédures, point final.
Pour un point de vue complémentaire sur ce sujet, voir le taux de turn over dans la profession.

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En France, si une autre attaque majeure se produit les autorités de l’aviation civile pourront faire porter le chapeau aux entreprises sous-traitantes qui contrôlent les passagers.
Les sous-traitants eux, auront beau jeu d’incriminer les procédures applicables, qui sont respectées aveuglément et qui sont édictées par la DGAC sous recommandation de l’OACI dans le cadre de la convention de Chicago.
En dernier recours, le ministère de l’intérieur sortira l’argument imparable : tout le monde a fait son boulot, mais le risque zéro n’existe pas.

Aux États-Unis, c’est la Transport Safety Association (TSA) qui prend en charge les contrôles dans les aéroports et on retrouve absolument la même prédominance de symbolisme par rapport à une dissuasion réelle, à ceci près que la démonstration de force est encore plus totale pour obtenir la soumission inconditionnelle des passagers (« No jokes » !). Compte tenu de la violence de l’attaque du 11 septembre 2001 sur ce pays, on comprend à quel point l’État a besoin ici de montrer son poitrail musclé à ses propres citoyens. L’existence d’une autorité centrale pourrait faire penser qu’il y a un responsable et donc une responsabilité à engager. Mais c’est dans l’application rigoriste des procédures que réside la responsabilité de la TSA et non dans l’évaluation de la pertinence des procédures appliquées. Dans son élan d’autosatisfaction, la TSA a publié son ‘best of’ des meilleures prises réalisées en 2011, où en n°1 apparaît l’interception du démineur professionnel Trey Scott Atwater, le 31 décembre 2011, qui portait des pains d’explosif C4 dans son bagage à main afin de les montrer à sa famille. Une prise extrêmement dangereuse comme on voit et qui était sur son vol retour c’est à dire qu’il avait pu faire l’aller avec les mêmes explosifs sur lui.

En parallèle, la visibilité flagrante des contrôles aéroportuaires est aussi une conséquence de la volonté de montrer que quelque chose est fait. Et une chose est sûre, c’est qu’on ne peut pas les rater. On peut les tromper… mais pas les rater.
Rassurer la population est un objectif louable sauf que ça dure depuis plus de dix ans. L’argument ne tiendrait pas si on n’y accolait pas le symbolisme d’une communauté qui veut se prouver qu’elle a les moyens de garder la maîtrise d’elle-même, même si un acteur extérieur vient lui faire exploser ses symboles architecturaux (des symboles, encore !).

Sur une aussi longue période on peut légitimement demander qui veut se rassurer de quoi. C’est comme si les gouvernements criaient : « Voyez ! Nous mettons absolument tout en œuvre pour votre sûreté ! Si quelque chose de terrible se produit, ce sera au-delà de ce qu’il était possible d’envisager.»

La question que l’on n’entend jamais est : ce que vous avez fait, techniquement, était-il efficace ? En cherchant une réponse à cette question nous pourrions décrire une très longue série de fusibles humains et un très longue série de procédures de contrôles bien visibles pour que personne ne puisse accuser l’État de n’avoir rien fait face à la menace.
Mais alors qu’il tentait d’allumer sa chaussure (photo), Richard Reid a été intercepté par son voisin de cabine et une hôtesse, pas par un agent de sûreté, pas par une procédure ingénieuse, ni un chien renifleur, ni un sky marshall.
Comme on l’a déjà vu, la mesure de sûreté la plus efficace est l’accord tacite entre les personnes à bord d’un appareil, passagers et équipage. Un accord qui sous-entend une riposte en cas de comportement visiblement contraire aux règles qui font que l’avion ira d’un point A à un point B sans encombre fâcheux.

Dans leur souci de rassurer les populations, les États ont mis en place des contrôles invasifs auxquels les citoyens doivent se soumettre. Cette soumission est obtenue (extorquée ?) par un rituel rigide et non négociable. Chacun est soumis à une écrasante démonstration d’autorité et une débauche d’uniformes et, qui plus est, cela se passe en public pour assurer un autocontrôle de la population par elle-même.

S’il existe quelque part un état chimiquement pur du biopouvoir tel que l’a décrit Michel Foucault, c’est dans un aéroport international du début du XXIe siècle. Car si chacun a le sentiment qu’il est contrôlé individuellement, en réalité, c’est la foule qui l’est. Les contrôles de sûreté sont un acte de maintien de l’ordre public et non une mesure de prévention antiterroriste.

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2 Responses to “La blague des contrôles de sûreté (2)”

  1. Patricia Says:

    Je parcours avec bonheur, délectation, enthousiasme…les mots me manquent tant les idées s’entrechoquent !…votre blog. Comment résumer à la fois le fait de se sentir vivant et de ne plus se sentir intellectuellement seul ? I give it a try: I now feel ‘Alive and Kicking’. For sure ‘You made my evening’ and, if you allow me, I really am ‘greatful’ for it ;-)
    J’ai découvert votre site à l’occasion de recherches sur le ‘Mental Well-Being’… Cheers!


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