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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

L’ombre de Météo France 21 juin 2011


Météo France assure un service public d’analyse et de prévision météorologiques. C’est un service public.
La réalité pourtant est toute autre si on compare son activité avec d’autres organismes de prévisions météo dans le monde. Car la mission de service public de Météo France semble s’arrêter à deux points : la prévision à 24 heures et celle de risques pouvant nuire à la sécurité de la population. Si vous voulez une autre information, vous devrez payer.
Mon propos est de dire que cela nuit au développement économique et à la sécurité des personnes.
Une impasse ? Pas tant que cela…

Le décret 96-662 de 1996 indique que le statut de Météo France l’oblige à « surveiller l’atmosphère, l’océan superficiel et le manteau neigeux, d’en prévoir les évolutions et de diffuser les informations correspondantes. Il exerce les  attributions de l’État en matière de sécurité météorologique des personnes et des biens ». Le Contrat d’objectifs signé avec l’État indique de plus que l’une des missions stratégiques des dirigeants consiste à « faire de Météo-France un service météorologique de référence, l’un des premiers dans le monde, et un modèle de service public à la française. »

Techniquement, cet établissement public est en effet l’un des services d’analyse et de prévision météo les plus performants du monde. Le réseau de stations de recueil d’informations est très fin, jusqu’au niveau départemental, et littéralement ‘au-dessus’ il y a le réseau de satellites du programme EumetSat. Ces réseaux rassemblent des données qui sont ensuite traitées par des supercalculateurs de classe mondiale et les modèles numériques Arpege et Aladin qui sont propriété de Météo France, où travaillent environ 3.000 personnes. Les Britanniques du MetOffice, qui sont déjà très bons, en emploient seulement la moitié.
En ce sens, les citoyens de France peuvent être fiers de financer cet établissement au travers de l’impôt.

Le problème bien sûr, c’est que la mission de service public de Météo France semble s’arrêter à deux points :
– les prévisions exactes à 24 heures,
– et les prévisions de risques inévitables pouvant nuire à la sécurité de la population.
Le gratuit de Météo France regroupe donc les bulletins météo dans les médias, les alertes en cas de phénomènes extrêmes et c’est tout.

Si vous souhaitez une autre information parce que vous-vous exposez volontairement aux aléas du temps, vous devez payer.

Ainsi, pour des raisons que j’estime, moi, être des raisons de sécurité, si je souhaite être alerté quand le vent dépasse une certaine vitesse (ou la houle une certaine hauteur), je dois payer 230,4 euros par an hors taxes (abonnement VigiMet Flash). Pour un bulletin météo à 24 heures sur une ville précise, un SMS par jour me coûtera 120 euros hors taxes par an (abonnement Prévi Flash).
Cette tarification concerne les activités commerciales (couvrir le court central de Roland Garros en cas de pluie ou annuler un chantier de construction) aussi bien que la sécurité des personnes durant une activité privée (randonnée, surf, sortie scolaire, etc.). Dans le même esprit, si je souhaite connaître l’historique des vitesses et directions de vent pour prévoir l’orientation de ma future maison et le type de toiture, je devrais payer, alors que la station locale de Météo France enregistre ces données tous les jours et 24h/24.
Cet argent est dépensé pour des données que Météo France possède déjà. Le contribuable paie donc deux fois pour des produits à vocation publique parce que quelqu’un, quelque part, a décidé que la frontière entre activité publique et commerciale passe par l’exposition volontaire aux aléas du temps.

Ce tournant vers la vente de produits commerciaux est un choix de la Direction, qui estime que l’établissement sort de ses missions d’État et peut se permettre de facturer des clients … mais nous n’allons pas discuter ici des choix internes à l’établissement. Bon, si, mais plus tard.
Pour l’heure, il s’agit de savoir pourquoi nous ne pouvons pas accéder librement et gratuitement à des données météo déjà disponibles et déjà financées.
L’établissement public joue un double jeu en allant chasser sur le terrain des sociétés privées qui n’ont pour exister que leurs bénéfices commerciaux comme Météo Consult, La Chaîne Météo ou d’autres. Est-ce son rôle ?
Si Météo France doit devenir « un modèle de service public à la française » elle doit favoriser une diffusion de données de qualité et sans frais.
Ceci est valable au moins pour les personnes privées, dans le cadre d’une activité non lucrative. Nous comprenons bien sûr que les entreprises privées utilisent ces informations pour gagner de l’argent, il est donc compréhensible que Météo France facture ce genre de prestation.
Toutefois, même dans ce cas on trouve d’autres façons de faire et d’autres façons de penser où le service public fournit toute l’information demandée en laissant des entreprises privées vendre le résultat de leur travail.

Les deux stratégies de partage d’information publique s’affrontent avec d’un côté le modèle américain (Freedom of Information : toute l’information est accessible à tous, sans frais) et de l’autre le modèle européen (Cost recovery : L’établissement se rembourse au moins des frais occasionnés en vendant l’information –et si possible se finance de cette manière).
Ces stratégies se retrouvent dans le secteur public en général et pas seulement dans les agences météo (cf. l’Institut Géographique National).
Le modèle européen a été inclus en 1999 dans les statuts de la WMO, l’Organisation Météorologique Internationale lors de sa Déclaration de Genève. Dans sa Résolution 40, CgXIII, on voit clairement le passage du modèle d’information ouvert au modèle payant et restreint, ce qui a significativement réduit le volume de données accessible, donc la coopération internationale et les possibilités offertes à la recherche. Ainsi, l’agence météo indienne n’a jamais pu intégrer les données européennes concernant les moussons parce que les européens du Center for Medium-range Weather Forecasting vendaient ces données à un prix inabordable pour les Indiens.
Plus tard, en 2004, Météo France a rendu payantes ses prévisions départementales à trois jours… une expérience qui ne dura que deux mois face à la colère des utilisateurs et des associations de consommateurs. L’établissement fit donc marche arrière mais les données infra-départementales restent d’accès payant encore aujourd’hui.
Pourtant, des études chiffrées ont prouvé depuis longtemps que le modèle de cost recovery européen favorise la rétention d’information, les pratiques déloyales et est moins favorable, dans l’absolu, à la société. On trouvera une bonne vue d’ensemble de ces arguments dans  ce rapport de la NOAA daté de 2002 (in english).
En complément, on citera aussi le rapport de la Cour des Comptes publié en 2005, qui indique que la comptabilité de l’établissement dénote « des conditions de gestion opaques et rigides autant qu’irrégulières. » (page 76).
Un établissement public n’a pas vocation à faire du commerce. Il peut par contre favoriser des secteurs économiques entiers grâce à l’apport d’informations fiables que seule la puissance publique peut collecter et diffuser. Telle est la position américaine et je la soutiens sans réserve. Ainsi, la glorieuse agence météo américaine, la National Oceanic and Atmospheric Administration, fournit toutes ses données de façon ouverte et sans discussion à n’importe qui les demande.
Là-dessus les particuliers peuvent utiliser ces données pour, par exemple, décider si une randonnée dans l’Oregon en décembre est une bonne idée. Une entreprise privée pourra utiliser ces mêmes données pour développer un produit ou un service payant qui reviendra à la collectivité grâce à l’impôt, dans des proportions estimées à 5 pour 1 : pour 1 euro dépensé à rendre l’information disponible, la collectivité en récupère 5, sans compter les emplois créés, le niveau de vie des familles, les emplois indirects, etc.
Cet argument a également fait l’objet d’études nationales et européennes, dont les conclusions ont amené les Pays-Bas, la Finlande, la Suède et la Suisse à séparer l’aspect public de la prévision météo et son aspect commercial.
Clairement : la branche commerciale de ces agences publiques a été privatisée et il n’y a plus que des acteurs privés qui apportent de la valeur ajoutée à des informations de base accessibles à tous (politique de l’open data).
Rappelons que l’essor de l’économie numérique est directement issu d’un programme public américain, qui a diffusé ses résultats sans frais et qui a permis l’essor du World Wide Web. A l’époque, les français étaient encore très fiers de leur Minitel…

Une note positive pour conclure : les avantages d’une diffusion ouverte de l’information publique émergent au niveau Européen, notamment grâce à l’étude PIRA de l’année 2000 qui a abouti au programme Public Sector Information (PSI), qui a lui-même abouti à la mission EtaLab en vue d’appliquer en France l’open data.
Cette tendance à une diffusion ouverte est renforcée par l’essor du web des objets, par les enjeux liés à la recherche et par les possibilités énormes de développement économique.
On ajoutera aussi les enjeux du réchauffement climatique, qui favorisent (ou devraient favoriser) l’échange public d’informations. Ces quatre points finiront par peser plus lourd que les intérêts particuliers des différentes branches commerciales du secteur public… la question est quand ?
Car l’opposition est forte pour conserver des zones de chasse chèrement acquises, pour le dire poliment.
Le sujet est donc un enjeu public et à ce titre il doit être traité par les instances du plus haut niveau, dont la Commission européenne.

Dans le petit monde de la prévision météo et des activités de plein air, nous ne pouvons que pousser en avant les arguments de l’information libre, pour pouvoir nous-mêmes bénéficier de meilleurs services et ne pas dépendre d’un acteur central qui trouble le jeu et qui, finalement, nous empêche nous-mêmes de progresser dans nos activités.
Ainsi, le 7 juillet 2009 Météo France a publié en anglais un avis mettant en garde contre des prévisions « non officielles ». Cet avis a trompé des alpinistes qui ont pensé qu’il allait faire meilleur temps que ne le prévoyait le concurrent de Météo France. Cela les a amenés à sortir dans des conditions qui se sont effectivement dégradées, à la suite de quoi les services de secours de Chamonix sont intervenus 25 fois dans la journée. Cet avis de Météo France visait à orienter le public vers ses produits commerciaux plutôt que ceux de la concurrence. Ce n’était pas une mise en garde sur le fond, c’était du marketing.
Si les informations de base (les données brutes) avaient été publiques il n’y aurait pas eu de mise en danger des personnes car chacun aurait su à quoi s’en tenir.
Au lieu de quoi, Météo France indique que si les victimes avaient acheté ses produits pour des prévisions locales, il n’y aurait pas eu d’accident !
.
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Êtes-vous allés sur MeteoFrance.fr récemment ? Comparaison internationale.

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recherche web
le 19/09/2009
Météo
France
Météo
Suisse
MetOffice
(Grande Bretagne)
Institut
Finlandais
de Météorologie
NOAA
(USA)

Accès public
à l’information :

76%

87%

87%

95%

100%

Total des liens
en page d’accueil :

37

24

23

22

44

…dont liens
à objectif
commercial :

9

3

3

1

0


Ce tableau affiche des résultats qui pourraient sembler satisfaisants, puisque finalement seulement 9 liens sur 37 en page d’accueil de meteofrance.fr amènent vers des produits payants. 76% des liens en page d’accueil fournissent donc de l’information gratuite aux internautes.

Pourquoi s’alarmer alors ? Parce que derrière les 24% restants qui vous coûtent des centaines d’euros, se cachent les mêmes données de base !

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