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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

L’échec atomique 17 mars 2011


Cet article fait écho à celui-ci concernant la gestion de crise.

Après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki en août 1945  nous étions entrés dans « l’ère nucléaire ».
L’énergie de l’atome allait supplanter toutes les autres sources d’énergie, y compris dans les voitures et les avions. Des craintes apparurent en parallèle au sujet d’une éventuelle Troisième Guerre Mondiale qui aboutirait à la mort de toute civilisation.
Aucune de ces deux hypothèses ne s’est vérifiée mais au lieu de cela, la physique nucléaire a accouché de deux technologies aussi impressionnantes que décevantes.

La filière militaire constitue la première déception.
Après les premiers essais atmosphériques, les retombées radioactives ont attiré l’attention des médias autant que des populations. La dangerosité de ces poussières d’atome n’avait pas du tout été prise en compte et on ne s’aperçut du danger invisible qu’après les premières explosions. Mais déjà nous étions dans une course aux armements qui n’avait qu’une issue logique : la destruction mutuelle assurée (Mutually Assured Destruction -MAD), à la fois du fait de la puissance destructrice cumulée et du fait des effets induits de contamination radiologique. Pour la première fois donc, une arme avait été conçue pour ne pas être utilisée.
Un premier traité d’interdiction des tests en plein air est signé en 1963, puis un traité de non prolifération en 1968 ce qui n’empêcha personne de vouloir l’avoir, cette merveille de dissuasion. France, Grande-Bretagne, Brésil, Afrique du Sud, Israël… On en était alors à l’élaboration de systèmes de deuxième frappe. Pour une arme qui n’a pas vocation à être utilisée, c’était pousser le raffinement très loin.
En 1998 l’Inde fit son premier test d’explosion bientôt suivie par le Pakistan, qui diffusa le savoir et la technologie à la Corée du Nord. Le journaliste Daniel Pearl fut décapité pour avoir mit tout cela par écrit. De fait les circuits occultes de transfert de technologies et de connaissance scientifique sont sous haute surveillance car la plupart des organisations terroristes / rebelles à vocation révolutionnaire veulent avoir la leur, de Bombe  Une seule, juste une seule s’il vous plaît, ou alors un morceau !
On peut se demander par exemple quel aurait été le pouvoir de nuisance de Mouammar Kadhafi s’il avait eu la puissance d’une seule bombe H… montée sur un Mirage F1 vendu par la France, l’image aurait été cocasse; ou quel effet auraient 200 grammes de plutonium déposés plusieurs semaines dans un garage obscur de Paris.
Aujourd’hui les armes atomiques sont donc un paradoxe planétaire : inutiles en temps de guerre mais plus dangereuses que jamais.

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La filière civile constitue la deuxième déception.
Dès le début ce fut une évidence : l’atome pouvait produire de l’électricité à très bas coût.
La première centrale électro-nucléaire civile vit le jour en 1954 en Union Soviétique, puis en Grande Bretagne puis en Pennsylvanie. En 2011 il y a 446 réacteurs actifs dans plus de 30 pays.
La France en est particulièrement dépendante puisqu’elle utilise aux trois-quarts de l’électricité d’origine nucléaire, produite sur son sol. Chaque Français habite à moins de 300 kilomètre d’une centrale.
En termes de théorie des organisations je me permets d’ajouter que ce n’est pas une garantie d’indépendance énergétique comme l’affirme la position officielle française.
C’est une dépendance à l’énergie nucléaire (et donc à Aréva, l’industriel majeur du secteur), comme toute monoculture vous fait dépendre de votre seule ressource.
Les premiers accidents civils arrivèrent en 1957 en Grande Bretagne et en Union Soviétique, où 200.000 kilomètres carrés de terre arable durent être définitivement abandonnés. En 1979 aux États-Unis après l’accident de Three-mile island, la commission d’enquête conclut que la filière nucléaire était anti-démocratique car elle rendait nécessaire une culture du secret propice à la dissimulation.
Puis arriva l’explosion du réacteur de Tchernobyl en 1986, qui envoya un nuage radioactif sur 26 pays d’Europe, mais pas en France (carte 1).
On commença sérieusement à se rendre compte que le nucléaire c’est un peu comme conduire sur autoroute un véhicule luxueux et sophistiqué mais équipé de freins notoirement insuffisants pour les cas d’urgence, non pas du fait des imprévus sur la route mais du fait du véhicule lui-même. Les freins de l’industrie nucléaire sont inefficaces pour les cas d’urgence et ce n’est pas à cause des ‘cas d’urgence’, c’est à cause du ‘nucléaire’. C’est la matière première elle-même qui pose problème, pas l’industrie qui s’est développée autour.
En 1999 la centrale française du Blayais est inondée lors du passage de l’ouragan Martin ce qui met en lumière le fait qu’elle est construite en zone inondable… sans rire. En termes d’évaluation des risques, c’est ce qu’on appelle une erreur foutrement regrettable. Comme de construire des lotissements derrière des digues et sous le niveau de l’océan.
Quand la prochaine Xynthia passera sur le Blayais, quelles seront les conséquences ?

A tous ces événements ponctuels il faut ajouter le problème du long terme, puisque les déchets HAVL qui sortent des centrales restent un danger biologique mortel pendant une période comprise entre 5.000 et 24.000 années. Entre cinq mille et vingt-quatre mille années. Les solutions de stockage souterrain mises en œuvre aujourd’hui portent donc au moins sur 50 siècles (!).
Pour le dire brièvement : on ne sait pas quoi faire de ces machins et on les enterre.
Concernant la filière nucléaire, merci donc d’éviter de parler de l’intérêt des générations futures, de recyclage et d’énergie propre.

En 2011 le Japon a commencé a avoir de très sérieux doutes après le séisme de Sendai et son tsunami. C’est un exemple supplémentaire, s’il en fallait un, avec un potentiel de contamination radiologique qui touche des millions de personnes par l’effet du vent d’altitude jet stream (carte 2). Ce n’est plus une Mutually Assured Destruction, c’est un Mutually Assured Suicide.

[Edit du 21 mars 2011 : si vous êtes arrivé sur cet article via Google, en cherchant si la France allait être touchée par le nuage radioactif, la réponse est oui. Si vous voulez savoir si nous allons tous devenir phosphorescents dans la nuit, la réponse est non. Pas encore. ]

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En tant que civilisation, quel niveau de risque sommes-nous prêts à accepter ? Quel risque ne sommes-nous pas prêts à tolérer ?
La conclusion de mon propos consiste à dire que contrairement aux prédictions de 1945, l’énergie nucléaire a prouvé sans conteste qu’elle est l’échec technologique le plus couteux de l’histoire du monde.

A cet égard, le Japon fait figure de symbole puissant car il a été la première victime de la filière nucléaire militaire et la dernière (?) du nucléaire civil. Ce ne serait que justice de penser que c’est le Japon qui mette un terme à cet échec technologique après Fukushima. Ce peuple aura tout subi de la part de cette industrie et aura prouvé qu’il n’en sort que des maux, pires que les avantages quantifiables.
Mais il n’est pas question bien sûr de fermer la porte des centrales et des arsenaux du jour au lendemain.
Nous sommes tous dépendants du nucléaire, pour allumer la lumière chez soi comme pour garder la matière première à l’abri des psychorigides de tout bord.
Basculer du nucléaire à autre chose prendra quelques dizaines d’années, mais en quoi ne pourrions-nous pas le faire ? En quoi ne pourrions-nous pas mettre un terme à un jeu si risqué ? Un jeu, exactement comme le gamin de 155 mètres qui joue aux cubes, peint sur la cheminée de la centrale ardéchoise de Cruas-Meysse.
Mais pour les gens qui ont lu les bons livres cette fresque n’est pas du tout écologique ou rassurante, c’est surtout une allégorie dans le style du fragment 52 d’Héraclite d’Ephèse : « Le destin est un enfant qui joue aux dés. »

Deux pistes s’ouvrent à nous désormais : déconstruire l’existant et lui substituer d’autres énergies.
Elles existent déjà en fait, c’est juste que l’argent de la recherche passait jusque-là aux trois-quarts… dans le nucléaire, justement.

Ce sera toujours mieux que d’entretenir des infrastructures permettant de gérer une matière première non fiable dont les niveaux de risque sont inacceptables.

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6 Responses to “L’échec atomique”

  1. Patrick Says:

    Votre post rappelle quelques évidences sur l’inconséquence des hommes, hélas. Difficile de savoir donc s’il faut s’étonner de voir le Japon, combientième puissance économique dans un monde motorisé par le profit, aujourd’hui victime, une seconde fois, depuis l’indicible holocauste d’Hiroshima. Quelle ironie…un peu comme les éoliennes qu’on trouve clairsemées au pied de la centrale de Cruas d’ailleurs! Heureusement, il paraît (dixit 20 minutes hier) que les nippons acceptent de par leur culture assez bien les évènements des « éléments », du hasard, en général.
    Là, si réellement ils se résignent devant le « destin » – pour leurs enfants qu’ils passent au compteur geiger aussi? – , si ils acceptent aussi bien les conséquences de ces risques inacceptables pris par tous les pays développés pour leur indépendance énergétique à pas cher à court terme, alors, peut-être qu’il faudrait leur redire, et à ceux du G8, en reformulant Héraclite: dites, quand est-ce que vous arrêterez de jouer aux dés avec le destin des enfants?

    • Yannick Says:

      Merci pour le commentaire Patrick.
      Concernant leur « résignation » les Japonais n’ont guère le choix… pas plus que les Indonésiens en 2004. Nous n’avons pas le choix face à Mère Nature.
      Les Français aussi ont fait preuve de résignation après Lothar et Martin. Beaucoup moins après Xynthia, comme aux Etats-Unis après Katrina.
      Les seuils de tolérance arrivent très rapidement à saturation quand on se rend compte qu’il existait des facteurs aggravants que personne (?) n’avait pris en compte.
      La question revient donc à réduire les risques de suraccident (c’est le terme technique)… et avec le nucléaire, il y a de quoi en réduire un gros.
      – Yannick.

  2. florian Says:

    Vous parliez de Xynthia, le maire de La Faute sur Mer est mis en examen ce jour (le nom de la commune était prédestiné !).
    http://pays-de-la-loire.france3.fr/info/rene-marratier-actuellement-defere-68358476.html

    Aujourd’hui également, j’ai appris que l’opposition japonaise avait demandé la démission du 1er ministre japonais. Ce n’est pas lui qui a équipé le Japon à l’énergie nucléaire, mais ça correspond à la limite du « seuil de tolérance » dont vous parliez.
    Bravo pour vos articles ils sont intemporels !

  3. Yannick Says:

    Comme j’écrivais en mars :
    « En termes de théorie des organisations je me permets d’ajouter que ce n’est pas une garantie d’indépendance énergétique comme l’affirme la position officielle française.
    C’est une dépendance à l’énergie nucléaire (et donc à Aréva, l’industriel majeur du secteur), comme toute monoculture vous fait dépendre de votre seule ressource. »
    Ce n’est donc pas étonnant que l’Etat prenne position pour défendre son seul fournisseur d’énergie de masse. La dépendance est bel est bien inversée puisqu’en se montrant énergétiquement intégriste, la France s’est mise à dépendre de l’industriel.
    http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2011/11/25/m-brottes-la-filiere-nucleaire-va-rester-un-gisement-d-emplois-considerable_1609257_1471069.html

    Dommage. Car avec le rétrécissement drastique du marché du nucléaire Aréva ne va pas cesser de prendre des claques… peut-être jusqu’à être racheté un jour par le futur principal fournisseur mondial d’énergies renouvellables, Siemens ?

    http://online.wsj.com/article/SB10001424052970203518404577093840595649740.html?mod=googlenews_wsj
    et
    http://www.romandie.com/news/n/_UraMin_la_pepite_miniere_d_Areva_qui_a_vire_a_la_debacle_financiere121220111112.asp

  4. […] L’échec atomique   (laissez tomber vos actions Areva, achetez du Siemens) […]


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