The blog of blog of blogs

Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

Le travail, cet obscur point aveugle 2 décembre 2010


Le développement du « travail » en occident depuis au moins l’invention du moteur a explosion a donné lieu à la transformation des organisations chargées d’abriter l’activité productive.

Les études en sciences humaines sur le sujet demeurent très orientées vers l’altérité de ceux que l’on va observer à leur poste de travail. L’ethnologie en particulier garde ses distances avec des sujets d’étude qui seraient comparables avec l’activité de l’ethnologue lui-même : travail intellectuel, encadrement hiérarchique inexistant ou très limité et cursus de formation universitaire.
Ainsi les ethnologues ont pour terrain d’étude favori les milieux ouvriers industriels, plus rarement les milieux des cadres et managers du secteur tertiaire où ils pourraient retrouver des personnes de culture comparable… des personnes qui seraient leur miroir.
Mais il n’en reste pas moins que l’analyse du travail dans l’industrie souligne des aspects qui s’appliquent également au reste des activités professionnelles, notamment la façon dont les organisations sont parvenues à tracer des frontières pour enserrer l’activité productive.

En ce sens, la notion d’organisation apparaît protéiforme. Elle s’applique à l’entreprise privée, aux services publics, aux associations sans but lucratif, aux clubs de sports et d’autres encore.
Dans chacune de ces formes d’organisation, les gens produisent quelque chose et ils le font à partir de structures comparables. Les structures d’organisation sont comparables aujourd’hui, même si l’on parle de l’Olympique de Marseille, d’Areva, de LVMH, Fuji Heavy Industries ou encore le Pôle Emploi ou le Ministère de l’Équipement. Relisez Henry Mintzberg et son ouvrage majeur Structure et dynamique des organisations.
La première finalité de l’entreprise/administration/club/association réside dans son objectif productif.
Sa seconde finalité réside dans la (tentative de) maîtrise de la part d’imprévisible et d’irrégularité qui siège en chacun de nous. Les consultants appellent cela le facteur humain.

Au travers des procédures, des tutorats, des formations et des consignes techniques, c’est toute la part d’incertitude individuelle que l’organisation cherche à minimiser. J’irais même jusqu’à dire que cette volonté de standardisation est l’essence même de la société industrielle. Et dans tous les cas, l’organisation est devenue autonome vis-à-vis des autres structures de la vie quotidienne comme la famille, le village, l’Eglise ou l’école.

Dès la fin du XIXe siècle Henry Ford, Frederick W. Taylor et Henri Fayol ont posé les bases de la théorie des organisations, bientôt rejoints par la cohorte des autres courants de pensée en sciences humaines.
Avec les expériences d’Elton Mayo à la Western Electric le concept de management a pu être identifié comme la forme sociale qui concentre et permet les rapports sociaux dans une perspective de production standardisée.
Autour de cette forme centrale du manager, l’organisation s’est donnée une forme concrète qui affirme sa volonté d’organiser les rapports sociaux pour un but précis : produire. Produire des voitures, des émissions de télévision, des vêtements, des événements sportifs, des produits financiers… peu importe, mais produire.

Dans cette perspective, le piège serait de comprendre cet espace comme totalement modelé de façon rationnelle et explicite. Les publications spécialisées, les méthodes industrielles, les systèmes de gestion de la routine productive, les formations métier… toutes ces choses qui laissent penser que l’individu au travail est entièrement encadré, géré et managé. Comme si la Raison et la finalité productive étaient le seul cadre intellectuel pertinent pour analyser les comportements individuels, les symboles et les relations sociales.
De fait c’est ce que veulent croire les managers, dirigeants, cadres et chefs d’équipes pour qui la rationalisation suffit à épuiser le sens de l’activité de production.

C’est un piège pour le chercheur car il serait lui-même tenté d’organiser ses travaux en fonction de concepts issus de l’objet de recherche : sociologie du travail, sociologie industrielle, psychologie du travail, historien des métiers et j’en passe. Ce serait reconnaître que la frontière est effectivement étanche entre le monde du travail et tous les autres mondes auxquels nous appartenons en même temps. On reconnaitra aisément que l’organisation appréhende ses membres selon la fonction qu’ils occupent en interne et selon leurs attributs professionnels : dirigeant, cadre supérieur, « middle manager », responsable d’équipe, expert fonctionnel, ouvrier, etc.
Mais ces catégories propres à l’organisation doivent aussi être questionnées par un observateur extérieur : pourquoi existent-elles ? Comment sont-elles construites ? Comment sont-elles perpétuées ? Quelle est leur légitimité ? …et sans doute aussi, pour un ethnologue : Pourquoi les rôles extérieurs des acteurs ne seraient-ils pas aussi importants ? Par exemple pourquoi un employé serait-il seulement un employé, alors qu’il peut être aussi membres d’une association, d’un club, qu’il hérite d’une histoire familiale, d’une histoire professionnelle, qu’il représente une culture au sens large ? Précisément : l’ethnologue affirme que ces rôles ont une importance dans la compréhension des situations de travail. C’est la « description épaisse » dont parle Clifford Geertz, celle qui caractérise la façon dont l’ethnologie aborde les personnes dans leur écosystème social.

Ce point de vue « épais » il n’y a que l’ethnologue qui peut l’atteindre, par l’analyse des pratiques de travail dans l’organisation sous un angle élargi. Car le point de vue habituel est d’évacuer ces aspects non directement liés à la productivité comme s’ils étaient sans importance. Au contraire ! C’est ce qui échappe à la rationalisation productive qui donne son sens aux pratiques professionnelles.
Dans une entreprise, l’ethnologue ne doit pas se cantonner ni se laisser cantonner aux aspects ‘exotiques’, comme on le lui avait déjà ordonné dans l’étude du social occidental contemporain.
« Oh, vous l’ethnologue, vous pouvez étudier les pratiques de sorcellerie chez les immigrés du Cameroun à Paris, mais ne venez pas vous attaquer à la notion de classe sociale dans les entreprises du CAC 40 » (par exemple).

L’ethnologue dans son analyse du travail n’a pas vocation à rester cantonné aux pratiques archaïques, pittoresquesartisanales et non standardisées. Cet aspect-là est un stéréotype que l’on trouve précisément chez ceux qui ne veulent pas d’un regard extérieur sur eux. Pour le dire autrement, l’ethnologue n’est pas né pour s’exprimer seulement au journal de 13 heures de TF1 au sujet des petits artisans qui déploient des trésors de savoirs-faire « millénaires » pour garder leur travail en vie face à la concurrence des industriels et notamment des industriels « étrangers » [comprendre : Chinois] qui font mieux pour trente fois moins cher en millions d’exemplaires.
Cette vision naïve du monde du travail est un exutoire face à l’industrie rationalisante… mais elle est aussi l’expression d’un autre stéréotype : celui de la culture industrielle elle-même qui se perçoit comme un produit de la Raison et qui ne peut donc pas comprendre que du travail puisse être fait d’une autre façon que la sienne : logique et productive.
Dans les ouvrages classiques d’ethnologie on appelle cela une cosmogonie et celle-ci est rien de moins que la cosmogonie du management.

De ce point de vue il n’est pas rare de lire des études remarquables sur l’aspect masculin de la mort dans le travail d’abattage animal, la symbolique de la chaleur dans les usines sidérurgiques ou encore la perception ambivalente du risque dans les sites nucléaires.
…Mais nous attendons encore (avec impatience !) une étude complète sur la pensée magique des managers de grandes entreprises vis-à-vis des indicateurs d’activité ou des normes qualité comme l’ISO, le CMMI ou le PMP.

Ou aussi :
– la projection de l’organigramme hiérarchique dans l’organisation spatiale des bureaux.
– les pratiques de management comme instrument de pouvoir.
– la négociation salariale comme négociation de la frontière entre vie privée et vie professionnelle.
Ad lib.

.

Publicités
 

One Response to “Le travail, cet obscur point aveugle”

  1. […] Le travail, cet obscur point aveugle   (il y a un lien entre pensée magique et management, le saviez-vous ?) […]


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s