The blog of blog of blogs

Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

Homo economicus sur le Titanic 12 septembre 2010


Nul besoin de présenter le Titanic, sa courte histoire et son naufrage le 14 avril 1912.
Après un choc contre un iceberg, le navire a déchiré sa coque sous la ligne de flottaison ce qui a créé une voie d’eau lente mais irréparable.
Entre le choc et la disparition du navire sous les eaux il s’écoulât deux heures et quarante minutes, une durée longue où chacune des 2.207 personnes à bord a eu le temps de bien comprendre ce qui se passait, même les moins vifs d’esprit. C’est l’exemple d’une crise à développement lent.
Après ces 2 heures et 40 minutes, 1.517 personnes étaient mortes soit 9,48 vies perdues par minute pendant 160 minutes.
Pour mémoire, c’est le navire Carpathia qui capta les SOS émis par le Titanic et qui arriva le premier sur les lieux en poussant ses moteurs à fond pour défoncer la glace sur son chemin à la vitesse remarquable de 17 nœuds et demi. Arthur Rostron était son glorieux capitaine. Si un jour j’ai un bateau, je l’appellerai le Carpathia 2.

D’un point de vue anthropologique, il est intéressant de noter que la population du Titanic ne s’est pas adonnée à la panique.
Il n’y a pas eu de bousculade, ni de violences, ni de comportements du type moi-d’abord-et-tant-pis-pour-toi.
Toutes les valeurs de sociabilité inculquées depuis leur jeune âge à ces 2.207 personnes ont continué de fonctionner et cette microsociété flottante a conservé sa structure ordonnée jusqu’au bout.
Les hommes Anglais par exemple se sont conduits en gentlemen conformément aux normes sociales de l’époque, en faisant preuve de comportements altruistes d’entraide. L’histoire de l’orchestre à bord est également fameuse puisqu’ils continuèrent de jouer jusqu’à ce que la gîte les empêche de se tenir debout et lorsque le chef d’orchestre indiqua que ceux qui le souhaitaient pouvaient tenter de sauver leur vie, aucun de bougea. Leur dernier morceau fût Plus près de toi, Mon dieu dans sa version proprior deo dont je vous livre quelques vers :

« Infiniment d’eau ne peut désaltérer l’amour, et tous les flots ne peuvent l’engloutir. »

Dans le même esprit, les femmes enceintes et les enfants ont proportionnellement eu un meilleur taux de survie que les autres, conformément à l’adage « les femmes et les enfants d’abord » qui a été respecté à la lettre. Pourtant, femmes enceintes et enfants n’avaient pas beaucoup de chances de s’en sortir, à première vue.
Les 886 membres d’équipages du Titanic avaient par contre de fortes chances de survie, toujours à première vue .
Ils étaient informés du danger, ils connaissaient les couloirs, les coursives et l’emplacement des canots de sauvetage. En quelques minutes seulement, tous auraient pu se retrouver munis d’un gilet de sauvetage, assis dans l’un de ces canots.
Mais la réalité indique que ces membres d’équipage ont plus péri dans le naufrage que n’importe quelle autre catégorie à bord.
Car ils ont honoré le rôle que l’organisation leur avait assigné. Leur fonction à bord consistait à servir les passagers et à assurer leur sécurité en cas de danger… et c’est bien ce qu’ils ont fait. L’équipage a informé les passagers, orienté les flux, géré la logistique et aidé les collègues. Et seulement après se sont ils préoccupés de se protéger, alors qu’il était souvent trop tard.
Les passagers qu’ils avaient aidé occupaient les canots de sauvetage, par exemple.

Ces comportements décrits et attestés par les survivants sont conformes avec la littérature scientifique qui rejette nettement l’hypothèse du comportement intéressé de l’être humain, y compris et en particulier en temps de crise.
Cette hypothèse est pourtant la norme chez les économistes lorsqu’ils théorisent sur les mesures de gouvernance à prendre, sur l’anticipation du comportement des populations et plus généralement sur l’avenir du monde. Ce qui est bien regrettable, c’est que les économistes ont la mainmise sur les explications comportementales en sciences sociales. Car il n’y a pas de Prix Nobel d’anthropologie ni même d’équivalent de la Médaille Fields. Et dans les domaines majeurs de la vie courante, les postulats comportementaux les plus utilisés sont ceux des théories économiques. Or, l’un des postulat économiques de base est celui de l’homo œconomicus. Il indique que les comportements humains ont une inclination fondamentale :

  • La maximisation du profit personnel, en fonction des ressources disponibles. Corollaire : si les ressources ne sont pas suffisantes pour atteindre le meilleur profit,  alors c’est le principe d’utilité qui intervient, par l’utilisation « au moins pire » des ressources vers l’atteinte « au moins pire » de cet objectif prioritaire de maximisation.

Mais ceux qui ont vécu ou assisté à un désastre de grande ampleur peuvent en témoigner : c’est faux. Quand survient une crise majeure, les comportements de sauvegarde personnelle aux dépens des autres sont une exception. La survenue de comportements « antisociaux » ne se produit que pour quelques raisons bien précises. La règle est d’un autre ordre, avec le respect et l’application de normes sociales de coopération et de solidarité, voire de sacrifice.
Après l’ouragan Katrina, les victimes de la Nouvelle-Orleans ont fait preuve de solidarité et d’actes de bravoure pour porter assistance à des concitoyens parfaitement inconnus. Les scènes de pillage qui ont suivi n’étaient pas du pillage, c’était des actes de première nécessité parce que les secours tardaient à arriver. Pour survivre, la population a du prendre des décisions graves car il fallait des médicaments, du lait pour bébé ou de l’eau potable (l’occasionnelle télé plasma sonnait plus comme une vengeance qu’un acte de délinquance… surtout vus les quatres mètres d’eau au-dessus de la prise de courant du salon). Si les renforts étaient arrivés dans un délai raisonnable, la Nouvelle-Orléans ne serait pas devenue la honte des Etats-Unis. En Indonésie après le tsunami, il n’y a eu aucune scène de violence civile et Dieu sait que le maintien des liens logistiques fut difficile, précisément pour ne pas amener la population à des extrêmités désolantes. Je le sais car j’y étais. Même chose encore à l’intérieur du World Trade Center en 2001, pendant les attentats de Tokyo ou pendant le black out de 2003 en Amérique du Nord. Durant cet épisode d’ailleurs, des commerçants donnaient des chaussures de sport dans la rue aux New Yorkaises en talons
(ah ! Les mollets des New Yorkaises !).

De fait, la norme sociale  de coopération n’est donc pas soluble dans les désastres.
Elle est même remarquablement tenace, car l’humain n’exploite pas forcément une opportunité lorsqu’elle est susceptible de nuire à autrui. Mais d’après l’hypothèse homo economicus, c’est pourtant carrément impossible. « Cela ne peut pas être » vous diront les économistes, alors même qu’ils ont le nez dedans.

De tous ces événements, certains furent relativement lents, d’autres extrêment soudains. Pour poursuivre sur la métaphore maritime, mais à l’inverse du cas du Titanic, le naufrage du Wilhelm Gustloff est un exemple de crise à développement rapide.

Ce paquebot transportait environ 10.000 réfugiés Allemands fuyant l’Armée Rouge lorsqu’il coula en cinquante minutes le 30 janvier 1945.
Environ 7.000 personnes moururent en 50 minutes soit 140 vies perdues par minute.
C’est un acte de guerre qui coula le navire par le flanc gauche (pardon, bâbord), à raison de trois torpilles sorties du sous-marin soviétique S13.
Les conditions du naufrage du Wilhelm Gustloff sont bien plus brutales que le calme et lent enfoncement du Titanic. Imaginez les explosions et les trois chocs des trois torpilles, l’inclinaison rapide du navire, le doute qu’il ne va pas avoir d’autres torpilles, la fumée, les incendies qui se propagent rapidement dans l’enchevêtrement de matériaux non ininflammables, les cris des blessés, les débris, le sang… et l’eau qui entre, là dessous.
Bref, un bordel innommable.

Un survivant raconta  que « les gens étaient serrés comme des sardines et le pont inférieur était déjà à moitié couvert d’eau. Et j’ai vu des éclairs, des coups de feu. Les officiers tuaient leur propre famille. » Des mères abandonnèrent leurs enfants dans les coursives pour atteindre l’air libre.

Quel est le facteur qui déclenche des comportements de violence et de panique durant une crise et qui différencie donc les deux naufrages qui m’ont servi d’illustration ? J’en vois un et un seul.

  • La certitude d’avoir une échappatoire.

Si la crise est soudaine et sans échappatoire certaine, ce sera du chacun pour soi, c’est une certitude. Si la crise est lente, il est absolument nécessaire d’acheminer les renforts avant que le désespoir fasse disparaître l’idée d’échappatoire. Cela mènerait à l’effondrement des valeurs sociales coopératives et au chaos. Mais aussi longtemps qu’existe une voie de sortie, les comportements resteront orientés vers la coopération et la lutte collective contre l’adversité. La situation peut être atrocement effrayante, brutale mais la lutte se poursuivra. Ce n’est pas les mineurs chiliens enterrés vivants à San José qui me contrediront. Même victimes d’un acte de guerre, les passagers du Gustloff n’auraient pas cédé à la panique s’ils avaient pu envisager leur propre  survie.

L’échappatoire doit être dans la tête des personnes impliquées. Techniquement il peut y avoir une sortie de secours à dix mètres, mais dans une boîte de nuit si l’obscurité vous empêche de la voir vous allez penser être dans une impasse. Alors survient la terreur panique qui submerge toute  autre analyse… et survient l’idée qu’il va falloir tuer pour rester vivant. Pensez aux bousculades, comme celle de Furiani ou du Heysel (photo). Aucun passager du Titanic n’est resté coincé involontairement. Il y avait au moins deux voies de sortie : un canot de sauvetage ou sauter à l’eau. L’emprisonnement dans le Wilhelm Gustloff fut par contre quasi systématique. Les recherches les plus récentes confirment que les enjeux d’une évacuation sans visibilité sont dramatiquement à l’opposé des situations où les itinéraires vers les sorties de secours sont clairement identifiés.

.

  • Hypothèse : le postulat comportemental des économistes est donc parfois valable, dans les situations où la panique a aboli toute forme de respect et de coopération. L’homo œconomicus est un être dégénéré qui a perdu tout espoir.
    Aucune société ne peut en émerger et aucune ne peut être gérée sur ce principe de façon viable.

     

.

.

.

.

.

Publicités
 

2 Responses to “Homo economicus sur le Titanic”

  1. Henri Says:

    J’ai lu votre article avec grand intéret jusqu’à la fin et la conclusion est exceptionnelle.
    Vous savez ménager vos effets et vous savez penser. bravo !
    Henri, Düsseldorf.

  2. […] Et contrairement aux récits catastrophistes habituels sur l’émergence d’un nouvel être humain amélioré, le transhumanisme ne semble plus si suspect avec Sense8. La force des protagonistes est de pouvoir établir une connexion émotionnelle. C’est leur capacité à ressentir l’émotion d’autrui qui les fait passer au stade ultérieur de l’évolution d’homo sapiens. Bien sûr, nous sommes à la télé… tout n’est donc pas particulièrement subtil… mais les réalisateurs parviennent à faire passer le message : le moyen pour rendre l’être humain meilleur nous l’avons déjà. C’est l’empathie… et c’est en totale opposition avec les préjugés largement répandus sur le comportement humain, qui serait d’abord motivé par l’intérêt personnel, la soif de pouvoir et la maximisation du profit. Les économistes savent de quoi je parle, c’est eux qui ont inventé ce postulat de l’homo economicus. […]


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s