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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

La bataille de Godwin 20 août 2010


Dans les années 1960 – 1970, le docteur François Rabelais aurait pu être enseignant à Stanford ou à l’UCLA. Il aurait aussi pu être ingénieur UNIX à l’Université de Caroline du Nord ou présenter une thèse sur la communication par paquets au MIT. Et tout comme il l’a fait au XVIe siècle, il aurait trouvé de l’inspiration pour énoncer que « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »
Car en 1958 les États-Unis ont voulu se donner les moyens de concurrencer l’Union Soviétique qui venait d’envoyer Sputnik avec succès dans l’espace. Une nouvelle agence militaire appelée DARPA fut créée pour l’occasion et dès 1962 elle était dotée d’un Bureau des Techniques de Traitement de l’Information. La première idée qui émergea du Bureau était de relier des ordinateurs distants pour que les chercheurs américains échangent leurs idées plus rapidement. Il fallait favoriser les partenariats intellectuels mais les bases techniques n’existaient tout simplement pas. La première étape du projet consistait donc à concevoir l’infrastructure.

Mmm, attendez… avec le réseau téléphonique peut être ?…
Le résultat s’appelle aujourd’hui l’internet. Le Réseau. Une créature apatride et foisonnante qui a entièrement submergé son commanditaire originel.

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Les universitaires avaient rapidement compris que les limites techniques qu’ils allaient définir serviraient un dessein plus vaste et noble : permettre la diffusion du Savoir. Pouvoir diffuser de l’information à n’importe qui, n’importe quand, de et vers n’importe où. Ils avaient la capacité d’injecter de la conscience dans la science et ne s’en privèrent pas. C’est ainsi qu’est née la standardisation des protocoles de communication de machine à machine, sans autre restriction que les tolérances techniques du matériel. Excusez du peu.
30 ans plus tard, les gouvernements n’ont toujours pas réussi à contourner ce principe d’ouverture technique.
Que serait devenu l’internet s’il avait été non seulement financé mais aussi géré et encadré par l’État ? Ah oui je sais, il serait devenu un système fermé. Un Minitel.
Au lieu de cela, ô gloire, les personnes impliquées dans le projet de la DARPA avaient les mains libres pour exercer leurs esprits libres -et croyez bien que c’était des pointures ! François Rabelais était là, quelque part…

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A partir de 1979, les créateurs de l’expérience purent s’envoyer des messages en temps réel pour échanger leurs points de vue. Cela s’appelait l’échange de messages Usenet qui donna lieu à l’édiction semi-humoristique des 20 règles Usenet. Tout ce que nous connaissons des forums de discussions, ils l’ont vécu avant nous.
Ainsi, de la même façon qu’ils avaient défriché les aspects techniques, ils purent défricher aussi les aspects sociaux des échanges numériques et notamment la façon dont une discussion bénigne peut partir en vrille et s’enflammer par écrans interposés. L’un de ces défricheurs était un avocat appelé Mike Godwin qui formalisa la quatrième règle Usenet.
Il remarqua que plus une discussion s’étalait dans le temps, plus elle avait de chances de dégénérer en invectives pour que, au final, quelqu’un assimile son interlocuteur à Hitler ou aux Nazis.
Cela s’appelle la Loi de Godwin : « As an online discussion continues, the probability of a reference or comparison to Hitler or to Nazis approaches 1. »

Alors qu’il observait cette tendance, Godwin se demanda à quel point ses congénères avaient oublié ce que signifiaient les mots qu’ils employaient. 
La plupart était trop jeune pour avoir servi pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ils n’avaient pas combattu dans l’humidité des forêts Philippines, ni dans le froid des Ardennes, ni ouvert les portes de Dachau ou Auschwitz. Mais quand même ! Seulement 12 ans après la fin des combats, dans les camps d’extermination il y avait encore de la suie humaine sur les murs.
Dans quel puits d’ignorance fallait-il être tombé pour utiliser des mots aussi brutaux et chargés d’une réalité pesant à elle seule 6 millions de morts civils ? Et que trouveraient ils à dire si un vrai dictateur fasciste revenait au devant de l’actualité ?

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Mike Godwin inventa donc une contre-mesure, une arme de défense pour lutter contre la stupidité qui pousse à dire « Monsieur, vous êtes un Nazi », alors que non, le Monsieur en question n’a pas l’intention de mettre à mort lui-même délibérément six millions de civils. La contre-mesure s’appelle un point Godwin. Comme un mauvais point que l’on donne à celui qui profère des abus de langage en dépit du bon sens.
Un point Godwin est aussi un point de non retour dans la conversation. A supposer que l’orateur ne soit pas vraiment un fasciste, inutile de poursuivre, l’intelligence a quitté l’argumentaire. Si vous assistez à un débat qui parvient au point Godwin vous pouvez attraper votre sac, votre veste, vous lever et quitter la salle. La prochaine fois s’il vous plait, faites-le. Malheureusement, on les trouve à foison les occasions de quitter superbement une salle de débat.

Comprenez moi bien cependant : quelque soit le sujet de conversation c’est celui qui prononce « Hitler » et vocables assimilés qui a perdu le débat. C’est donc l’autre qui l’a gagné.

Derrière tout cela, il y a l’idée que ce n’est pas en faisant des comparaisons abusives que l’on parvient à contrer des arguments qui nous déplaisent.

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Il faut une vraie intelligence pour gagner un débat, avec des arguments et des contre-arguments solides, jusqu’au dernier soubresaut rhétorique de votre opposant. Il faut une connaissance approfondie du sujet et une analyse des enjeux rapide et cohérente.
Non pas des raccourcis faciles et des bombes logiques.

Car si vous gagnez un point Godwin, c’est aussi que vous avez utilisé un raisonnement inadapté. Pas vrai ou faux mais juste logiquement invalide. Techniquement, vous avez énoncé un sophisme de déshonneur par assimilation : l’association erronée d’un sujet à un autre. L’erreur provient d’un enchaînement imparable : un raisonnement basé sur des prémisses fausses aboutit à une conclusion fausse.
Vous n’avez rien dit d’autre que : «Vous aimez les huitres, Adolf Hitler aimait les huitres, donc vous êtes un nouvel Adolf Hitler.»

Assurément, ce n’est pas ainsi que l’on peut participer à la diffusion du Savoir. Vous pensez lutter pour une bonne cause en traitant vos opposants de fascistes ? Commencez par laisser la place aux personnes intellectuellement compétentes, au lieu d’empiler les comparaisons débiles.

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2 Responses to “La bataille de Godwin”

  1. […] un login et un mot de passe pour se connecter à Facebook par exemple, est contradictoire avec l’esprit des pères fondateurs du Réseau. L’internet est une idée qui germé directement de cette tournure d’esprit du Hacker Way. […]

  2. […] Autrement dit, nous en sommes toujours à utiliser une infrastructure qui fonctionne avec les seules contraintes que la technique impose, même si nombre de rapaces souhaiterait pouvoir la contrôler sans restriction ‘pour […]


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