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Les aventures d'un ethnologue dans le grand monde

L’ethnologue à la ville, ville, ville 5 mai 2010

Filed under: Ethnologie — Yannick @ 15:07
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Le champ des sciences sociales regroupe toutes les disciplines qui touchent ou s’intéressent à l’être humain. Anthropologie, ethnologie, sociologie, histoire, géographie, philosophie, linguistique voire même médecine, architecture ou design.   (non, il ne manque pas la psychologie, la psychologie n’est pas une science, c’est un instrument de contrôle social)

Je me positionne là volontairement à la croisée des chemins et je prône l’approche pluridisciplinaire. Et il en faut pourtant du courage pour se lancer dans l’interdisciplinarité et sortir de son Département d’université pour trouver des éléments éclairants dans le corpus théorique des voisins.  Lorsque j’avais fait mon mémoire de maîtrise sur deux équipages de sauveteurs en mer, j’avais été chatouiller les frontières académiques et clairement perçu à quel point la démarche était dérangeante. C’était rudimentaire, certes, mais même à mon humble niveau je l’ai vécu. « Pas de souci, compléta mon directeur de recherches, devenir ethnologue c’est apprendre à être seul. » Le sage.

Une question revient quand même souvent : quelle est la différence entre sociologie et ethnologie ? Vaste sujet… pour lequel un excellent angle d’attaque est celui de l’analyse de la ville. Le terrain urbain. La quintessence de la vie sociale et donc du verbe à l’infinitif   »être humain ».

Ce n’est pas le terrain qui différencie le sociologue de l’ethnologue, puisqu’ils peuvent se marcher sur les pieds sur les mêmes trottoirs. La différence est dans la méthode et l’utilisation de  »l’observation participante ». Cet outil typiquement ethnologique consiste à devenir un membre de la communauté étudiée, en partageant ses symboles, ses discours, ses tournures de phrases, ses rituels, ses conflits et ses joies (parfois tout cela en même temps). Je pense que, quelque part d’ailleurs, les socio- n’ont jamais pardonné aux ethno- d’être revenus « à la maison » et d’avoir montré que le meilleur outil pour comprendre un groupe humain avait été inventé et utilisé pour analyser des sauvages indigènes exotiques. L’observation participante se révéla être diablement efficace pour analyser aussi les gens normaux, les blancs évolués, nous.

(Parenthèse : une différence notable entre ethno- et socio- est aussi la prise en compte de la dimension symbolique, que la socio- ne fait pas)

La différence entre sociologie et ethnologie est dans le facteur temps. La durée de l’étude. L’anthropologue fait une enquête de longue durée. Longue. Je parle au moins d’une année, ne serait-ce que pour avoir un cycle temporel complet. La durée elle-même est objet d’analyse. Les sociologues observent aussi, me direz-vous. Mais qu’est-ce qu’observer ? C’est se mettre à l’extérieur d’un événement et regarder les gens, or dans le contexte de la vie urbaine nous sommes les gens.

La courte durée de la méthode sociologique empêche l’intégration du chercheur dans son sujet d’étude et à ce titre il ne peut donc pas voir l’essentiel : ce qui se passe quand on est entre soi. Mais comment observer une situation telle qu’elle serait si je n’étais pas là ? D’autres ont appelé cela le paradoxe du chat de Shrödinger…  Le sociologue peut toujours mener 50 entretiens par jour, procéder par échantillonnage et sondage, calculer des moyennes, il n’atteindra pas le cœur de la vie collective. Certains sujets difficiles peuvent laisser penser d’ailleurs que tout l’armement lourd scientifico-sociologique sert, en vrai, à ne pas se trouver au cœur de la vie collective. Alors quoi ? Faut-il mettre des caméras partout, des glaces sans tain ? Ne soyons pas grossiers. La seule implication qui tienne c’est l’implication longue. Je suis là et je fais partie de ce que j’observe. J’ai une démarche d’interprétation de l’intérieur. Il faut donc honnêtement reconnaître que certains terrains ne sont pas accessibles à l’ethnologue car il n’a pas de moyen de s’y insérer (le sociologue encore moins, a fortiori).

A ce titre, lorsque l’État développe une  »politique de la ville » il se place à l’échelle de l’agglomération, de la métropole ou du bassin de vie. C’est une saine volonté de mise en cohérence de l’aménagement du territoire (au niveau macro) mais ce niveau est hors de portée de l’ethnologue. L’aménagement du territoire vogue au-delà de l’échelle locale et… ses effets ne parviennent pas jusque là. Ce n’est donc pas une politique de la ville à proprement parler, c’est de l’aménagement du territoire. La volonté est de transformer et de résoudre des problèmes réels, mais l’efficacité opérationnelle imposerait l’analyse des situations concrètes à un niveau de détail pertinent du point de vue des habitants.  Il s’agit de mixité, de vie collective dans le bâtiment, des habitudes de circulation d’un pallier du 4e étage jusqu’au parking P6, du type d’associations présentes, de l’existence de relations de parenté, de cartographie des réseaux interpersonnels, etc.  La politique de la ville doit être replacée dans ce contexte et analysée en prenant la perspective d’un habitant de chair et d’os. Ce devrait être le début et la fin de toute action d’aménagement du territoire. 

En prenant l’hypothèse d’un territoire homogène comme  »la ville » on gomme les différences intérieures alors que ce sont elles qui donnent son identité au territoire en question (ce sont elles qui lui donnent ses problèmes, aussi).  »La ville » ne donne pas naissance à des sociabilités identiques, pas plus que vivre dans une tour ne vous obligera à développer certaines relations plutôt que d’autres. Sinon les Parisiens seraient interchangeables avec les Hong-Kongais ce qui n’est évidemment pas le cas -dieu merci pour Hong Kong !-.

Mais donc, est-ce que l’ethnologue peut identifier des constantes, des traits permanents et universels qui nous font passer au niveau supérieur, celui de l’anthropologie ? Qu’est-ce que la vie sociale urbaine a de particulier et qui se retrouve dans toutes les villes ? En quoi la vie sociale de Nantes est-elle comparable à celle de Lyon, Agadir, Helsinki, Brasilia, Los Angeles ou Denpasar ? C’est que l’urbain se structure à partir de la circulation sociale. Ce sont les obstacles à la sociabilité qui donnent sa forme à la ville, en termes humains, matériels et immatériels. La vie s’écoule autour de ces obstacles, les contourne ou s’y heurte. Lorsque certains lieux sont fermés à la circulation (?) ils deviennent des isolats, des lieux au ban de la ville. Ces lieux assèchent le foisonnement relationnel qui caractérise la vie urbaine.  Enfermement, neutralisation de l’espace public, absence de valeurs d’auto-organisation, violence symbolique. Il n’y a plus moyen de rencontrer les autres dans la rue, on ne fait que les croiser. Ce n’est d’ailleurs plus la rue de personne.
Un autre extrême est la mise en scène  monomaniaque de l’une ou l’autre des valeurs fortes de l’époque : le soviétisme, fût un temps, ou… l’échange commercial pour ce qui nous concerne aujourd’hui. La ville-façade, la ville à touristes. Les Champs-Élysées. Toute une doctrine architecturale est alors appliquée pour séparer la vie à l’intérieur des bâtiments de la vie à l’extérieur; et il y a souvent même la perte d’une autre donnée anthropologique de la vie urbaine : la continuité historique et fonctionnelle. On donne son autonomie à l’extérieur pour le rendre agréable à l’œil du passant, ce qui a pour effet de rompre le lien hyperlocal entre un habitant réel et sa rue. Ce n’est d’ailleurs plus la rue de personne.

Loin de moi cependant l’idée de créer des catégories abusives. Il est tout à fait possible de trouver dans la même ville un lieu au ban et un lieu monomaniaque… souvent plusieurs, d’ailleurs.

Mais bref,  que ce soit un lieu au ban ou un lieu qui fait circuler un seul type de relation sociale, dans les deux cas le lien se rompt entre la population et son écosystème urbain immédiat. C’est bien le constat que la vie locale, bon… on s’en fout un peu.
C’est une stérilisation. C’est le contraire de l’urbain, alors que l’urbain par définition est le lieu de tous les échanges et de tous les carrefours.

La photo ci-dessous montre deux lieux stériles et monomaniaques : les Champs elysées et le Palais du Peuple de Bucarest (on aurait pu montrer aussi La Défense), par opposition à une rue anonyme de Hong Kong -anonyme mais foisonnante.

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